samedi 22 septembre 2012

Chroniques du chaos : Le changement c'est quand ?

Comment concilier l'envie de changement dans un monde en crise et le sentiment de sécurité qui se rapporte à la stabilité ? Est-il rationnel de vouloir bouleverser le désordre actuel pour imposer un ordre futur ? La réponse est-elle dans l'ordre ou le désordre ? Notre conception de ce qui est bien et juste repose depuis la nuit des temps sur l'idée de perfection, de mouvement, et d'infini. Si le bien est harmonie, comment comprendre celle-ci ? L'équilibre des forces régnant dans ce monde suppose-t-il un mouvement ou non ? La tradition taoïste nous apprend à connaître ces nombreux changements regroupés et explicités dans le Livre des mutations. Mais vouloir immortaliser ces changements n'est-il pas illusoire ? Nous savons pertinemment que le mouvement nous attire en même temps qu'il nous effraie. Le changement exprime la vie, la progression tout comme il mène indubitablement à la mort. L'ordre doit-il être hors du changement ? Cette question trouve une première réponse (à discuter) quand les préjugés associent volontiers le mouvement au désordre. Le chaos est un autre point de vue. Il est ce concept d'ordre mouvant. Imperceptible, difficilement descriptible il est pourtant non seulement présent mais bel et bien au cœur de notre monde.

"Le changement c'est maintenant". Une telle affirmation soulève plusieurs questions. Qu'est-il supposé dans ces quelques mots ? La mise en mouvement d'un état (et d'un État) jusque là immobile ? Non, le changement est dans la manière de se mouvoir. Le mouvement est constant et incontrôlable. La confiance en une telle promesse est évidente. Le changement est permanent. Héraclite l'avait dit on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière. Cette phrase est en soi vide de sens même si elle tente de porter un espoir en incarnant une portée plus psychologique qu'idéologique. L'idéal politique de paix et de bonheur universel n'a encore pas trouvé de réponses, tout ce que nous pouvons faire c'est proposer de nouvelles idées. Ainsi fonctionne la politique actuelle : un combat permanent entre deux forces majeures antagonistes. On peut appeler ça un équilibre ou une harmonie, certains l'appelleront même démocratie mais cette lutte constante est nourrie par le chaos lui-même. L'absence de vérité absolue, l'absence de repères éternels. Il n'existe pas de grand horloger pas plus que notre monde n'est parfait. Il n'existe pas plus de finalité dans le monde plus que dans les choses. Mais ceci ne nous empêche pas de continuer d'exister et de donner un sens à ce que nous faisons en choisissant par nous mêmes nos comportements. Il existe des lois mathématiques, physiques, scientifiques qui permettent de décrire certains phénomènes. Mais le futur restera toujours un mystère car il son essence repose sur le changement.

Le changement c'est l'incertain or nous vivons dans une époque où la science et le savoir guident nos actes. Il nous faut apprendre à continuer à vivre rationnellement tout en acceptant les limites de notre raison. Certaines choses relèvent de la foi, de la croyance et aucune science ne pourra jamais rien y changer. Nous pouvons continuer de nous forcer à croire que nous sommes, en tant qu'humains, des animaux purement rationnels mais nous savons que ce n'est pas le cas. Nous sommes soumis à nos peurs. Quand la peur de la mort terrasse la peur du changement naissent des révolutions. Le véritable changement peut alors avoir lieu. Mais attendre un changement à l'intérieur d'un mouvement rectiligne n'est qu'une illusion rhétorique. Autant affirmer que demain sera un autre jour.

A la place de la peur il faut laisser grandir la confiance que nous devons avoir dans le chaos. Si nous regardons bien nous pouvons facilement voir la capacité qu'a le monde à s'organiser de lui-même, ce n'est peut-être pas dans sa finalité mais c'est dans son intérêt. Cette confiance doit être la base de nos décisions dès aujourd'hui. Tout le monde se plaît à décrire notre situation comme chaotique sans vraiment l'assumer. Ce n'est qu'une fois cette prise de conscience effective que nous pourrons diriger une révolution des pensées et des actes en plaçant le lâcher-prise et l'intuition au centre de nos philosophies, éthiques et politiques.

jeudi 20 septembre 2012

L'image de l'animal. Du mythe à l'absurde - Première partie

L'idée d'animal dans le langage ?
A travers la plupart des langues notamment le grec, le latin, les langues slaves ou le chinois, l'idée de l'animal découle de plusieurs concepts : celui du mouvement (dongwu en chinois), celui du souffle (anima en latin), plus simplement celui de la vie (zoo en grec ou žival en slovène). L'animal se définirait donc comme une chose vivante au sens large mais se distinguerait du végétal par sa capacité à se mouvoir. L'animal est un être animé. Cette définition inclut l'homme largement. Dans la tradition bouddhiste mais également dans certaines croyances pré-socratiques (pythagorisme?) c'est le souffle, l'âme, qui se réincarne de corps en corps et unit les êtres à travers le vivant tout entier. Aujourd'hui la considération de mouvement est un critère qui devrait trancher l'appartenance au règne animal. Le terme de « fruits de mer » est en cela trompeur qu'il semble désigner des espèces dépourvues de contrôle de leur mouvement alors qu'il est clair que c'est faux. Mais il est clair que c'est la conscience de la vie qui est sacrée et qui disparaît avec la viande, cet objet inerte dépossédé de tout mouvement et d'âme. Manger un animal vivant est une pratique courante dans certaines cultures et considérée comme dégoûtante dans d'autres. Ingérer de la matière organique vivante n'est pas évident car elle suppose la mise à mort simultanément. Cette mise à mort, ce meurtre est difficilement acceptable. Nous ne l'assumons pas et préférons nous en détacher pour garder l'image de la viande comme simple objet de consommation et non plus comme partie de cadavre d'animal.

L'animal dieu ?
Comprendre l'évolution de l'image de l'animal à travers l'histoire c'est comprendre l'évolution de l'image de la nature et celle des dieux. Il faut noter un renversement de la crainte à la recherche de domination. L'animal peut être une proie mais il a été aussi un prédateur. A l'image de la nature entière l'animal peut alors représenter le danger, la menace. Si l'image du dieu monothéiste est celle d'un homme et qui plus est, d'un père protecteur et charitable, la palette de divinités des croyances plus anciennement polythéistes offre davantage l'idée de dieux que l'on craint. Ils représentent la nature, l'incertain, l'indéfini, l'inconnu. Lorsque l'on voit des dieux animaux on ne voit pas des animaux au sens propre mais plutôt des représentations mystiques de la force supérieure de la nature. On ne peut considérer le rapport de l'homme à l'animal sans l'inclure dans une dynamique qui tend à se rapprocher ou s'éloigner du divin ou de la nature. De cette crainte et de l'incapacité à connaître est née chez l'homme une forme de respect et d'admiration. L'animal est un symbole et ce symbole se mêle avec l'image du divin.
Le serpent à plumes n'est pas un simple serpent autant que n'existe un éléphant à plusieurs têtes. Le dieu animal ou l'animal mythologique ou mythique est singulier mais n'est pas totalement un monstre. Il est une chimère, l'invention née d'animaux existants. Il est l'extrapolation de qualités admirées, et l'exemple le plus frappant serait bien le dragon de la mythologie chinoise. En effet celui-ci n'est pas le simple reptile ailé occidental, il est l'union, la fusion de tout un panthéon d'animaux. Cet assemblage de formes lui confère un mélange de qualités, de vertus. L'animal des temps anciens figure la force de la nature et oblige la soumission de l'homme à son égard. L'animal divin ou le dieu animal rejoignent la conception d'une nature divine ou d'une divinité-nature. Dans cette suprématie des forces du monde l'homme n'a que le pouvoir d'implorer la pitié et le pardon des dieux.

Le symbole animal est très fort quelque soit la société, la culture. Très souvent ce sont des formes anthropomorphes qui mêlent l'allure de l'homme avec le visage d'un animal. Le visage, la tête est pour autant la partie pensante de l'homme celle qui lui permet de voir, d'entendre, de goûter, de parler c'est donc le siège de la plupart de ses qualités qui sont censées faire de lui un homme, différent de l'animal et pourtant c'est cette partie qui est animale dans la symbolique divine ou mythologique. Nous retrouvons de nombreuses chimères, tels les centaures ou minotaures qui associent les qualités de l'homme avec celles de l'animal, avec l'idée de la réincarnation dans certaines croyances l'animal ne devient sacré seulement parce qu'il renferme potentiellement l'âme d'un humain. L'homme se transforme en dieu en fusionnant avec l'animal, en s'émancipant, en prenant le pouvoir. Il croit s'élever au dessus de la nature, maîtriser les éléments. Les premières civilisations voient naître des semi-dieux, qui sont alors princes, empereurs, rois, maîtres de populations. Ces figures asservissent l'humanité et la nature entière dans l'idée d'omnipotence.

L'image de l'animal. Du mythe à l'absurde - Introduction

L'animal – Du mythe à l'absurde

Nous vivons dans l'ère de l'image. L'évolution de nos mentalités s'inscrit chaque jour davantage dans un rapport à l'image. Avant même l'échange d'idées, les individus confrontent leurs avatars, leurs symboles, leurs signes, leurs marques. La connaissance du monde sensible n'est qu'une accumulation d'images mentales d'une chose. Une chose n'est qu'une accumulation d'images mentales, de conceptions intelligibles d'une partie du monde sensible. Si nous ne pouvons accéder à l'essence des choses, l'image reste la limite du rapport à l'être. Toutes les conceptions mentales que nous pouvons nous faire d'une chose ne sont que des images, des représentations. Jamais ne ne pouvons atteindre l'essence des choses.

Intéressons-nous à cette partie du monde que nous appelons « l'animal ». La connaissance que nous en avons s'est construite autour des images. Le rapport que l'homme entretient avec l'animal tel qu'il est aujourd'hui n'est certainement pas le même que celui qu'il avait quelques siècles plus tôt, encore moins celui qu'il avait au début de son humanité. L'homme s'est fait homme en même temps qu'il a fait l'animal, deux concepts qui n'existeraient pas l'un sans l'autre. L'homme est ce qu'il est, un être pensant qui n'est justement pas une roche, une plante ou un animal. Et pourtant, dans une société qui semblerait vouloir faire de l'homme une catégorie à part entière, les personnifications, allégories, analogies et autres métaphores confèrent aux animaux autant d'humanité qu'elles attribuent une animalité aux hommes. L'image de l'animal à travers l'humain et l'humain à travers l'animal est précisément ce sur quoi nous pouvons remarquer qu'au fil des âges c'est une complémentarité que nous proposons d'approfondir.

Cette réflexion s'inscrit dans une démarche militante antispéciste, visant la reconsidération du règne animal dans son ensemble en tant que totalité cohérente. Beaucoup d'argumentations reposent sur des comparaisons biologiques, psychologiques... Le travail qui suit ne cherche pas à compter les différences qui séparent l'homme et les autres animaux mais vise à trouver dans quels rapports cet écart s'est-il constitué, de quelles confrontations sont-elles nées. Puisqu'il se veut original, le texte dépassera le simple rapport à la nourriture, à la chasse ou la domestication et ira puiser des questions dans un rapport plus général, du divin au commun, du sacré au comique...

Manger des animaux n'est pas une évidence absolue. Cette pratique repose sur l'affirmation d'une supériorité, voire d'une possession de la nature et des animaux, idée que nous remettons en doute ici. Déconnectés du contact réel, physique, direct avec les animaux, les consommateurs de produits carnés ont conscience ou n'ont pas conscience de ce lien établi avec le vivant car il est noyé par la manipulation commerciale. Ces quelques pages posent une simple question : quelle image avons-nous de l'animal ? Si nous justifions nos pratiques par nos idées, notre comportement n'est jamais aussi simple que ça. Nos pratiques inscrites dans le temps finissent par justifier nos conceptions. Il faut alors distinguer les idées des actions.

La démonstration que nous voulons suivre est simple sans être trop simpliste. L'animal a depuis toujours été considéré de manière absurde car paradoxale et hypocrite et l'éventail qui suit n'est pas à comprendre comme une progression historiquement logique. Cependant nous devons avouer que nous arrivons à l'apogée de ce qui représenté l'absurdité avec un rapport complexe entre l'homme et l'animal, ce dernier comme objet à la fois de fascination et d'ignorance ou de mépris total. Là où la raison ne suffit pas il faut montrer justement qu'elle n'agit pas. La conscience de la condition animale n'est pas seulement le fruit d'un raisonnement mais l'écoute d'une sensibilité et le questionnement de comportements conditionnés par les images que l'on nous donne.

mercredi 19 septembre 2012

Sémiologie du corps (introduction)

Le corps nous rappelle la vie qui est en nous par sa nature purement biologique comme il nous répète la mort certaine par son pourrissement progressif. Notre enveloppe corporelle est à la fois la seule chose que nous semblons posséder vraiment en tant qu'objet matériel et est également la seule chose qui nous puissions pleinement partager. D'un côté notre corps est ce qu'il y a de plus intime et de plus précieux et de l'autre il est ce qui apparaît, il est malgré nous l'interface privilégié avec le monde, l'espace d'expression premier. 
Avec le corps, ce qui peut paraître contingent est à la fois nécessaire et contingent, à la fois réfléchi et superficiel, à la fois voulu et involontaire. Il n'existe pas de corps neutre duquel on ne pourrait tirer d'informations. L'absence de choix esthétique est en soi déjà un choix. Les différents choix d'apparence et de modification de celle-ci peuvent se fonder sur différents critères aussi esthétiques que politiques, sociaux et toujours philosophiques ! La question du corps et de l'image soulèvent directement d'intéressantes considérations sur l'idée d'identité, de sexe, de genre, de style...

Je distinguerai plusieurs manières de se transformer, d'être ou devenir soi-même. Il se trouve une première catégorie de construction d'une image à travers ce qui semble être nécessaire d'un point de vue simplement biologique c'est à dire ce qui rapporte à la coiffure et à l'habillement. La question de la pudeur bien qu'intéressante ne fait pas l'objet direct de ces lignes, nous nous en tiendrons à affirmer qu'il est nécessaire pour des raisons pratiques de porter un minimum de vêtements en société. Pour des raisons aussi pratiques l'entretien de la pilosité et des cheveux constitue une donnée nécessaire car indépendante de notre simple volonté et obligeant les animaux que nous sommes à faire quelque chose de nos poils et cheveux.
Une seconde catégorie est souvent liée à la première car il s'agit de l'accessoirisation du nécessaire en déclinant le vestimentaire et autres objets du quotidiens (aujourd'hui les produits technologiques) comme attributs annexes du corps. Enfin la troisième catégorie regroupe les transformations au sens littéral du corps, à savoir les tatouages, piercings, scarifications, etc... Il ne faut cependant comprendre ces distinctions que dans un but méthodologique, la question est maintenant de savoir si ce découpage peut correspondre à des positions philosophiques de nature similaire ou non, ou de degré différent mais manifestant d'une même conception du corps.

Nous naissons avec certaines caractéristiques physionomiques constituant une certaine image de nous-même susceptible d'être modifiée volontairement ou involontairement par une certaine alimentation, une pratique physique... le corps comme signe du temps est en premier lieu la marque de l'âge. Nous pouvons lire et essayons souvent de le faire à travers la taille, le développement même du corps et son stade d'évolution, l'âge du corps. Le corps et le visage parlent. Ils disent d'où nous venons, à quel milieu social nous appartenons. Une personne grasse ou rachitique, pâle ou bronzée, avec les traits marqués ou détendus, il existe autant d'indices fins et subtiles que de différences imaginables. Ce qui relève de la norme est propre à chaque culture et à chaque époque. Le canon de beauté change rapidement. L'esthétique est souvent (superficiellement) synonyme de bien-être. La culture du corps au sens propre comme au sens figuré repose sur l'image antique de l'harmonie du corps et de l'esprit, pouvant être mal interprétée comme l'idée que l'entretien du corps seul  suffirait à garantir une sérénité d'esprit. Que faut-il remarquer dans l'effort de transformation du corps ? L'idée de progression, de construction de soi qui est psychologiquement primordiale. L'homme se construit à mesure qu'il développe son image corporelle. Nous l'avons c'est en effet le seul bien qu'il ne puisse jamais vraiment posséder en propre. Seulement il est évident de constater qu'il est à l'inverse aussi facile de se faire déposséder de son corps, de s'en détacher et de le transformer en véritable objet au sens étymologique du terme (objectum) comme une chose qui se tient devant, au dehors. Le travail du corps pour le corps revient à sacraliser celui-ci. Une logique de perfection suppose la mise en opposition avec l'autre, une compétition qui place chacun derrière l'image qu'il montre de lui-même et non plus lui-même. Une mise en avant de l'objet corps est un retrait de l'individu, qui se félicite certes d'un travail ou même d'une œuvre mais qui doit abandonner celle-ci au jugement extérieur et ainsi la rendre publique, la partager.

L'utilisation du corps comme image pose toujours cette question de l'identité : comment être moi-même dans un rapport à l'autre ? comment puis-je construire quelque chose qui me ressemble mais que je puisse partager ? Comment se démarquer ? Nous ne sommes pas des êtres uniques sans pour autant renier notre individualité. Notre identité n'est jamais l'expression d'une unicité mais le rattachement à un groupe ou la démarcation d'un autre. L'identité est un ensemble de critères, de questions faces auxquelles nous devons faire des choix. Chaque choix pris indépendamment n'est jamais original, unique mais s'inscrit au contraire toujours dans une dynamique globale, une dialectique opposant des opinions. Mais de la multitude de ces critères repose la condition de possibilité d'expression originale de notre identité. C'est cet argument de l'infinité de choix qui offre au consommateur la chance d'exprimer le plus fidèlement possible ce qu'il est.

Tout comme le corps est inséparable de l'esprit, l'image du corps est inséparable du corps lui-même. L'individu ainsi se construit comme il construit son image. Celle-ci n'est plus alors la simple expression de ce qu'il est, ou de ce qu'il veut être mais se révèle comme un atelier d'expérimentation. Entre l'essence et l'apparence l'individu efface les barrières.Qui suis-je ? L'habit ne fait pas le moine. Il est cependant clair qu'il existe une relation forte entre l'un et l'autre et c'est ce travail que nous tenterons de mener...


mercredi 12 septembre 2012

Végétalisme. Quelles raisons ?

Au delà d'une simple mode ou d'un régime alimentaire, la position végétaliste est une remise en cause de plusieurs idées semblant inébranlables. La pratique découle d'une réflexion générale sur le rapport que l'homme entretient avec le vivant et particulièrement le règne animal. Quelles sont les motivations d'un végétarien ? Doit-on mettre tous les œufs dans le même panier ? Pour comprendre la cause d'un tel régime alimentaire (et comprendre que les conséquences sont plus larges que l'alimentation) il convient de distinguer les enjeux qui diffèrent mais peuvent se rejoindre. Nous nous apercevrons que la différence végétarisme/végétalisme au delà des apparences réside surtout dans la conception première du rapport à l'animal.

Les raisons sanitaires, d'hygiène et de santé ?
Certaines personnes préfèrent éviter la consommation de certains produits carnés pour des raisons de maladies liées aux méthodes et conditions de production, d'autres pour leur régime alimentaire personnel en considérant qu'il est plus sain et plus naturel de manger des produits végétaux. Nous savons qu'un régime exclusivement carnivore n'est pas viable pour l'être humain, alors qu'un régime végétalien l'est. Les polémiques sur ces détails sont aujourd'hui des duels de sophistes, des débats d'opinions parfois hypocrites. Cependant la seule raison d'hygiène n'exclut pas la consommation d'une petite quantité de produits carnés ou issus de l'exploitation animale quand ceux-ci ne remettent pas en cause la santé du consommateur.

Les raisons religieuses ?
Ce type de végétarisme s'appuie sur des dogmes, des textes, des pratiques plaçant l'animal au moins au même niveau que l'homme, sinon au dessus. Le caractère sacré de l'animal dans ces cas là est donc traditionnel et ne revendique pas d'opinion politique particulière comme d'autres types de végétarismes.
Toute vision religieuse est spirituelle. Chaque dogme se pose d'un côté ou de l'autre implicitement ou explicitement dans un rapport de l'homme à l'animal. Chaque vision du monde s'organise autour de l'homme avec d'un côté soit une force naturelle supérieure ou divine, de l'autre l'ensemble de la nature. En laissant de côté la métaphysique et les hypothèses d'existence de Dieu ou non, la nuance va se trouver dans la vision que l'homme se fait de lui même comme partie ou non du monde animal. Dans la conception bouddhiste des êtres par exemple nous sommes à la fois tous dans chacun et chacun dans tous, corporellement et spirituellement. De ce fait, manger des animaux revient à manger ses propres frères ou ses ancêtres. Les raisons spirituelles ou religieuses qui fondent des pratiques végétariennes ne peuvent s'appliquer directement au végétalisme.
En effet, les produits issus de l'exploitation animale ne sont pas concernés par l'âme de l'animal et ne peuvent faire l'objet d'une assimilation de celui-ci par la nourriture.
Cependant, la logique de respect de l'animal qui est montrée par certaines pensées religieuses peut s'appliquer aux conditions d'exploitation des bêtes et trouver dans celle-ci une violation de la parole sacrée. Si l'ouverture spirituelle ou religieuse permet de prendre conscience de l'individualité des êtres vivants ou de la souffrance qu'ils sont capables de subir, les dogmes ne mettent pas en relief l'idée défendue par certains défenseurs que l'animal subit dans tous les cas une domination de la part de l'homme (voir raisons éthiques).

Les raisons écologiques ?
Nous savons que la production intensive de viandes est néfaste pour l'environnement, par sa grosse consommation en eau, par le défrichement intensif et parce que les rejets de gaz à effets de serre sont même plus importants que ceux des transports. Le végétarien écologiste veut par son régime s'opposer à la destruction de la planète. Il est difficile de dissocier l'engagement politique de la conviction écologique dans ce cas précis. Le mode de production incriminé est directement lié au capitalisme, à la recherche de la performance et l'oubli d'une certaine réalité face à un fantasme économique. Si ces raisons seules fondent un choix alors elles n'excluent pas des produits certifiés, labellisés qui promettent des conditions de vie « meilleures » ou du moins « moins pires ».

Les raisons éthiques ?
Concernant la vie et la mort des animaux, la position éthique première s'oppose au traitement inacceptable que subissent les êtres vivants destinés à nourrir l'homme. Car les bêtes vivent et meurent dans des conditions tellement dures qu'elles bouleversent leurs comportements, leur nature, leur perception du réel.
Une personne sans cœur pourrait se demander à quoi bon leur permettre de bien vivre quand elles sont destinées à mourir. En laissant de côté les arguments d'hygiène et de santé de l'animal (qui sont très importants néanmoins) la question philosophique du statut de l'animal en tant qu'objet se pose. Elle doit également soulever une question tout aussi philosophique : celle du sens et de la valeur de notre propre vie. Comment considérer un animal dont la fonction est de servir l'humanité ? L'homme cherche un sens à sa vie, un but, une fonction. Doit-il pour autant affirmer que celle de l'animal est d'être mangé par lui ? Pourquoi certaines personnes sont-elles plus choquées face à de la viande de cheval, des grenouilles, ou de la viande de chiot ? Nous attribuons plus ou moins inconsciemment des valeurs aux animaux. Certains comme les animaux domestiques ont une grande valeur, d'autres comme certains animaux sauvages ont une très faible valeur. Dans ces deux cas il est difficile d'envisager se nourrir de ces bêtes car ils n'ont pas de valeur assez « neutre » ou moyenne pour susciter du dégoût.

Les raisons sensibles ?
Le plaisir est-il exclusivement physique, sensitif ? Non. Donnez à un enfant une assiette de viande et dites-lui que cette viande est de la chair humaine : il ne voudra pas y goûter. Le dégoût, revers du plaisir montre que l'homme est capable de raison et que celle-ci l'empêche de prendre du plaisir dans des activités dont la conscience lui rappelle que ses actes sont plus néfastes que bénéfiques. Il est pour cela non seulement absurde mais d'autant plus irritant de se voir naïvement nargué par des mangeurs de viande qui se vantent de profiter d'un luxe, d'un droit avec ce qui n'est qu'un plaisir sans conscience. L'homme peut être dégoûté par de la viande de chien quand il considère celui-ci comme un animal de compagnie, son meilleur ami. Il peut être à l'inverse également dégoûté par de la viande de serpent car il considère celui-ci comme un produit de trop mauvaise qualité pour être de la viande. Mais le dégoût peut être d'un autre ordre, quelqu'un peut refuser de manger de la viande pour son simple aspect, ou son simple goût (la sensation en elle-même). D'une manière évidente le goût seul ne peut justifier un régime végétalien qui exclut idéologiquement tous les produits issus de l'exploitation animale et donc même ceux dont les ingrédients n'affectent pas directement le goût.

Position philosophique d'un vegan
Lorsque le régime végétalien trouve ses fondements dans une réflexion philosophique plus radicale (de la racine) il devient un mode de vie, c'est à dire qu'il inclut une démarche générale quant à la consommation de produits issus de l'exploitation animale. En effet, en dehors de notre alimentation, l'industrie fait de l'animal-objet son chiffre d'affaires dans nombreux secteurs d'activités. La cosmétique, le pharmaceutique, l'habillement, etc... les choix de vie quotidiens impliquent directement un rapport avec l'animal.
De ce point de vue, au delà de la la consommation alimentaire de l'animal c'est une consommation indirecte et donc une exploitation de l'animal qui est dénoncée. La question que soulèvent les défenseurs des animaux est celle du rapport de l'homme à l'animal. En évoquant la domination issue du spécisme, le vegan militant tient à renverser la légitimité de celle-ci. De quel droit nous posons-nous en maître de l'animal ? Que fonde l'idée de propriété sur un animal ? Ces vastes questions doivent faire l'objet aujourd'hui d'une attention critique d'autant plus particulière qu'elle est en rapport direct avec les droits de l'homme d'une manière générale, de notre vision du vivant et de la justice en particulier.

jeudi 23 août 2012

Idées sur le voyage - 4. A bicyclette !

Le déplacement est physiquement la relation d'un point à un autre et n'est indissociable du temps, par conséquent de la vitesse. Le voyage suppose la distance et celle-ci le changement. En pratique, la technique avec le vélo et la technologie avec la voiture offrent des alternatives différentes pour deux modes de déplacement qui dépassent l'échelle humaine, ou plutôt qui l'élargissent. Deux manières de se mouvoir dans le temps et l'espace et deux philosophies du monde, de la nature. Se déplacer à vélo sur de grandes distances est un choix qui s'oppose idéologiquement à la voiture. Les contraintes sont des opportunités pour le voyageur. Voyager à pied ou à vélo suppose l'abandon de valeurs temporelles adulées dans notre société moderne. Malgré les avantages économiques et écologiques qu'une telle entreprise représente, elle suppose la mise à disposition de capacités physiques minimales et d'une redéfinition du temps et de l'occupation de celui-ci.

La destination disparaît derrière le chemin, ce qui compte n'est plus alors véritablement le but mais la manière. Si on ne sait pas où la vie nous mène, nous pouvons décider du chemin et de l'allure, du rythme. Notre mémoire est sélective et notre conscience l'est de plus en plus. A l'ère de la synthèse et du synthétique l'essentiel se doit être concis. Le voyage se résume de plus en plus à des clichés, au sens propre comme au sens figuré. La prouesse technique que représente l'aviation et qui nous transporte au dessus des nuages, nous faisant traverser des continents entiers en quelques heures, est généralement réduite à une simple donnée technique de durée de transport. Il y a pourtant dans l'idée de trajet l'essence même du voyage, de l'évasion, du changement. Mais puisque le chemin est masqué, il ne reste plus que la destination à comparer. Notre vie toute entière à mesure qu'elle s'étend semble perdre de sa substance pour se résumer en quelques points, quelques instants. Le voyage est une expérience du temps. Le voyage à vélo est en cela l'accomplissement d'une volonté de prendre place dans un long moment où le trajet et le reste restent indifférenciés. Une fois l'idée acceptée que le voyage est davantage le chemin que l'arrivée, se perdre ne représente plus un problème en soi mais l'opportunité de découvrir.

La voiture, le train, l'avion sont des capsules spatio-temporelles. On ne compte plus les distances d'un point à un autre mais le temps qu'il est nécessaire pour les relier. De même la connaissance d'une échéance et la certitude des temps de déplacement tend à contracter les moments pour ne les faire coïncider qu'à leurs points de non-retour. L'échéance est alors plus qu'un repère, elle compulse tout le temps qu'il reste à s'écouler jusqu'à elle, vers elle, sur elle. Si par exemple je sais que j'ai rendez-vous à vingt heures, l'idée que je me fais de l'échéance nie la durée qui est nécessaire au trajet en l'incluant dans l'échéance elle-même. Plus simplement nous raisonnons avec une telle certitude sur les temps de trajets, des départs et des arrivées que ces durées finissent par être hors du temps. A vélo, l'essence du voyage est précisément cette durée de trajet. Le voyage ne se résume pas à un point, un lieu ou un autre mais véritablement à un ensemble, une continuité d'espaces-temps tirant leur valeur non pas d'une quelconque unicité mais au contraire d'un assemblage cohérent. Cette évidence prend tout son sens lorsqu'on a la chance de traverser un pays dans la longueur. On peut saisir alors la progression et l'évolution, les subtilités qui font d'un endroit son caractère particulier en l'inscrivant dans un ensemble plus grand avec ses lieux voisins.

Puisque la distance n'est pas réductible, en augmentant la vitesse on réduit la durée qui sépare deux points sur la planète. L'habitacle dans lequel on voyage nous coupe du monde extérieur. L'espace n'existe alors plus en tant que tel, il n'est que le monde extérieur mais celui-ci n'est même plus palpable, il n'est qu'une succession d'images, de paysages qui constituent le décor. Ce décor sans profondeur est le même que celui d'une carte postale, il sublime un point de vue esthétique (quand il y en a un) et occulte le reste. La question de jugement de la valeur esthétique d'un lieu, d'un département par exemple entre ici en jeu. La tendance touristique serait de résumer un ensemble par une sélection de points, de curiosités esthétiques. Ainsi nous pourrions dire d'une région qu'elle est belle car elle possède une multitude de points de valeur. Sans indications préalables je militerai plus pour une vision plus générale, voire aléatoire d'une région. En inscrivant l'expérience dans une certaine durée, en multipliant les moments plus que les endroits, d'une manière moins arbitraire, j'estime pouvoir accéder à une vision plus juste, plus neutre.

La traversée d'un espace par des moyens simplement techniques, à pied ou à vélo, permet la véritable découverte de celui-ci. Le paysage n'est plus alors simplement admiré, il est subi, senti, éprouvé, confronté. Le moindre détail a son importance dans la progression. Chaque montée est différente car elle suppose du corps et de l'esprit une adaptation précise, une disposition particulière. Chaque kilomètre s'inscrit différemment dans l'esprit car il s'inscrit de manière encore plus contrastée avec les moments qui le précèdent et qui le suivent. La fatigue, la chaleur changent la manière que l'on a de percevoir ce qui est vraiment plus qu'un simple paysage. Les cris des animaux, la force du vent, sa température, son humidité, le trafic, la qualité de la route, l'assurance avec laquelle on prend le chemin, l'envie d'avancer... autant de critères qui multiplient les sensations du voyage.

L'espace est plus qu'une simple image mais celui-ci est effacé par la technologie. L'intérieur d'une voiture ou d'un train isole le pseudo-voyageur des sons, des lumières, de la températures, des odeurs qui sont l'essence d'un lieu. Vitres teintées, climatisation, air conditionné, bruits de moteur forment l'ambiance moderne du voyage aseptisé. La volonté de l'essentiel est-elle superflue ? La volonté du superflu est-elle essentielle ? Nous vivons certes dans une société où le choix et la sélection sont le mode privilégié, bien qu'illusoire, de l'expression de nos individualités. Le rêve de la technologie serait de nous permettre de choisir encore et encore dans les moindres détails ce qui conditionne notre vie, notre image et notre identité. Ainsi ceux qui l'auraient choisi n'auraient plus à emprunter telle rue ou effectuer telle tâche qui ne considéreraient pas dignes d'eux. La voiture et le train grâce à nos autoroutes permettent d'éviter ces images d'une réalité sans intérêt. Sur des grands axes et dans des tunnels, coupés du monde, les utilisateurs se meuvent dans des non-espaces. Déconnectés de la réalité ils semblent n'avoir aucune interaction avec ce décor, ils ne peuvent que le voir, le prendre en photo, l'admirer. La preuve la plus flagrante de la négation consciente ou inconsciente (qui sait?) qu'ils portent à l'égard de cette nature se trouve aux bords des chaussées de goudron : poubelle géante. A la vitesse où les voitures défilent, personne ne remarque véritablement l'impact dégueulasse que chacun produit par égoïsme et idiotie. Ceci illustre tristement bien en quoi ces grosses routes contribuent à la négation du paysage en fabriquant le mythe d'espaces hors de portée de la nature. Cette hypothèse est évidemment rapidement réfutée par les innombrables cadavres d'animaux qui ponctuent macabrement ces horizons d'asphalte.

Le déplacement pour être voyage doit ainsi, selon moi, s'inscrire dans une certaine durée et dans une durée incertaine pour laisser place à la découverte, à l'inconnu. Cette découverte qui est une confrontation de sensations et d'idées face à une nature, une architecture, une culture nouvelles est alors plus facile par des moyens techniques simples tels que la marche à pied ou le vélo. Ces considérations estivales trouvent autant leur place dans une démarche citoyenne générale et pourraient (devraient) servir de base à une réflexion plus générale sur l'urbanisation de nos villes, l'utilisation de moyens de transports, l'agencement des infrastructures qui y sont liées... mais ceci est une autre histoire.

lundi 23 avril 2012

Chroniques du chaos : urbanisme


Urbanisme : la nature incontrôlée


La nature et la ville semblent opposées alors qu'elles ne sont, d'un point de vue structurel, que l'inverse l'une de l'autre. Là où semble régner l'ordre et la beauté, les apparences cachent le véritable chaos. Là où le désordre semble la règle principale d'une organisation imperméable, l'essence même du chaos s'exprime en tant que capacité d'autogestion. Comprendre cette nuance entre l'organisation de la ville et de la nature c'est un peu mieux appréhender la véritable nature du chaos. Ce chaos qu'il faut défendre n'est pas un chaos destructeur ou créateur de mal tel qu'il est négativement présenté. Le chaos est anarchie au sens étymologique : l'absence d'organisation verticale. L'absence de force créatrice supérieure mais l'harmonie intrinsèque de la matière, de la vie. C'est la capacité d'autogestion propre à tout ce qui est.

La campagne est-elle l'ébauche d'un projet social qui trouverait son aboutissement dans la ville ? Le village n'est-il qu'une petite ville ? Du rural à l'urbain où placer la limite ? Existe-elle ? Est-elle dépassable ou déjà dépassée ? La vie organisée en cité, en ville, en polis a donné lieu à la politique. L'organisation de la société s'appuie sur l'appropriation du terrain, du lieu, de l'espace. Ces espaces que constituent ce que nous appelons aujourd'hui « espaces publiques » sont le fruit de l'histoire de peuples ayant vécu d'échanges économiques et sociaux. Ironie du sort et de la langue française, l'espace publique n'est pas privé mais sert pourtant les intérêts des agences de publicité qui ne s'en privent pas ! Quelle ville voulons-nous ? Polarisation des échanges sociaux, génératrice de solidarité ? La ville est un projet continu qui doit se nourrir des citoyens, des citadins.

La ville est le croisement des biens, des idées, des personnes, des solutions et des problèmes. Concentration et explosion des impacts écologiques individuels la ville est la raison d'innovations technologiques, logistiques dans les domaines des transports, du logement, de l'énergie. Toutes ces prouesses tendent vers un seul but, louable, le contrôle. Si l'homme ne peut contrôler les intempéries il peut stocker l'eau de pluie, s'il ne peut faire face aux crues il crée un canal. La ville est indéniablement essentiellement politique. Elle est à la fois la mutualisation des pouvoirs, des efforts, des envies, des désirs de tous comme elle crée les écarts, les problèmes, les tensions.

Comment s'organise la ville ? Autour d'un point qui grossit, prend du volume et à force de croître se divise. La somme des parties arrive-t-elle à former un tout autrement qu'administrativement ? Les quartiers font-ils vraiment partie de la ville ? Comment créer l'unité d'un tout urbain qui soit véritablement englobante ? Le risque est commun de tomber dans l'idée d'une amélioration autour d'un point qui grossit, prend du volume et à force de croître se divise.

La ville évolue avec le temps et reflète son histoire propre. Aujourd'hui que veulent dire les grandes structures transparentes ? L'apparente naïve fragilité n'est qu'un leurre à une solide opacité. Les grands axes orthogonaux censés symboliser la simplicité de mouvement et la liberté ne font que cacher l'imposition d'un modèle terne de paysage urbain monotone, stéréotypé. Les espaces verts ne font que figurer, la ville n'est plus à l'image de la société que nous désirons, elle n'est plus que l'image sans profondeur d'un mensonge clinquant. La ville tente de représenter la nature, mais la nature n'est pas présente.

Si la ville est un lieu, un espace, une architecture, un patrimoine urbain et historique c'est aussi une population, un peuple, des gens, une culture, des traditions. Les citadins, citoyens font la ville et sont la ville. Leurs activités, comportements, envies, choix déterminent (dans l'idéal) l'évolution de ce qui doit constituer une fierté. Chaque ville a son atmosphère, son ambiance chaleureuse, accueillante, ouverte ou au contraire froide ou fermée. Malgré cette ancrage et cette dépendance à la population locale, les décisions nationales transforment notre quotidien petit à petit. Le contrôle de la ville n'est plus destiné face à la nature mais face à la population. Le point de convergence se transforme alors en nœud de divergence. Jusqu'où l'homme est-il capable de vivre en promiscuité ? Le comportement de l'homme change-t-il la ville ou bien est-ce la ville qui change l'homme ? La ville se construit de plus en plus comme un idéal humaniste utopique parfois trop illusoirement. On voudrait changer l'image sans toucher à l'objet même qui est le système. D'une manière plus optimiste mais tout aussi naïve on pense que le changement de forme a un impact sur le fond.
Mais au fond, la véritable nature est en chacun de nous, elle est le cœur même de la population et en elle s'inscrit toute la difficulté d'organisation que n'arrive pas encore à surmonter la politique. L'histoire de l'art nous apprend savamment que l'architecture est le reflet de son époque et au-delà d'une histoire de l'esthétique et des techniques c'est une histoire de l'image sociale dont il est question. Cette histoire nous montre depuis que l'homme existe qu'il ne cesse d'évoluer dans une dialectique perpétuelle l'opposant à lui-même, dans une dimension temporelle entre les échecs du passé et les espoirs et revendications de l'avenir.

samedi 7 avril 2012

Tous philosophes - Justin Bieber

Dans l'horizon philosophique de ce troisième millénaire se profilent quelques rares talents médiatiques qui ont cette faculté saisissante d'appropriation de questions fondamentales encore aujourd'hui irrésolues. Parmi ces jeunes pousses il y a le prodigue Justin Bieber dont l’œuvre ô combien reconnue ne saurait dissimuler les grands axes de sa pensée métaphysique.
Dans son opus dynamique Never say never, les grands axes du paradoxe de la causalité et de la non-détermination sont posés. Ne jamais dire jamais ? La tournure injonctive est quelque peu déroutante car elle incite à respecter une règle, une loi qui est instantanément trahie. Énoncé contre-performatif pourrions nous dire puisque l'acte même de sa prononciation décrédibilise son contenu. En connaissance de l'engagement politique de l'auteur de ces mots nous ne pouvons que nous résoudre à admettre l'aporie d'une telle hypothèse : Justin Bieber ne fait pas là une critique de la loi, et n'appelle à aucun soulèvement anarchiste ou antigouvernemental. Dommage.
Il est bel et bien question de ce que l'on pourrait nommer vulgairement le hasard, comme la somme des causes complexes inconnues qui aboutissent à un effet dont on ne peut conséquentiellement pas prévoir la venue. Il rejoint de ce point de vue le penseur francophone C. Mahé qui souleva l'idée quelques années plus tôt parce qu'on ne sait jamais. Mais là où J. Bieber se distingue d'une soumission à un certain pouvoir divin indéterminé il invoque sans équivoque le destin. It's my destiny affirme-t-il, clamant une foi inébranlable dans l'avenir.
Son enthousiasme pourrait se rapprocher à celui de Lady Gaga que nous avions évoqué précédemment, avec la différence marquante qu'affiche une certaine humilité dans les propos présentés en collaboration avec J. Smith : avec les exemples de Luke Skywalker et de David contre Goliath, les références bibliques et lucasiennes ne manquent pas pour illustrer l'espoir, la possibilité d'un renversement de situation favorable à n'importe qui.
Il affirme l'existence d'un destin tout en poussant chacun à tout faire pour accomplir ce qui reste en somme une fatalité. Il faut se battre jusqu'au bout, I will fight 'till forever, ce qui rétroactivement nous donne le pouvoir qui nous est nécessaire. Affirmation de la volonté qui se cache en chacun, c'est bien là le travail de philosophie que de rechercher des solutions concrètes que l'esprit peut apporter à la vie pratique quotidienne.
Doit-on lui reprocher l'apologie d'un certain mérite ? Non, plus l'éloge d'une certaine chance. Cette même chance, fatalité le fera peut-être un jour sombrer dans l'oubli aussi rapidement qu'il en est sorti ? Le système causal universel qui régit notre univers n'est pas assez chaotique pour espérer un jour parvenir à cette prouesse... mais qui sait ? Ne jamais dire jamais !

mercredi 4 avril 2012

L'illusion de gratuité - partie 2/2

suite de la première partie...

2. L'illusion de gratuité
Que représente l'argent aujourd'hui ? On voudrait nous faire croire qu'il est la juste récompense de nos efforts, le fruit de nos labeurs, nos larmes et nos sueurs ? Comment expliquer dans une telle logique naïve et hypocrite l'énorme abysse qui sépare les riches des pauvres ? Le mérite ? Allons, cela fait longtemps que nous avons cessé d'essayer d'y croire. Mais de la même manière, ne nous laissons pas avoir par ce fruit empoisonné qu'on nous offre à chaque coin de rue. Nous faire croire que nous pouvons vivre dans un monde « gratuit » est une pure fantaisie à une échelle macro-économique. Que veulent-ils au juste ? Nous acheter ? Nous amadouer ? Nous endormir ? Ne soyons pas dupes le sournois s'habille de transparence et l'hypocrite d’honnêteté, dans le doute nous pouvons toujours rêver mais plus le sommeil s'étend et plus la conscience s'éteint.
La fabrication d'un produit, tel qu'il soit, a un coût. Il a un coût en matière première, en main-d’œuvre, en conception principalement. La délocalisation n'empêchera pas à l'objet d'être le fruit d'un travail, la production en méga-série non plus. Tout objet créé est l’œuvre d'un agent extérieur, que ce soit la nature ou l'homme, ou encore l'homme à travers ses machines. Bien sûr, un échantillon gratuit signifie que le consommateur n'a pas à payer pour l'acquérir, ceci étant il a une valeur certaine. De même certains collectionnant des séries d'objets dits gratuits qui sont offerts avec l'achat de produits de consommation standards peuvent aller jusqu'à débourser de grosses sommes pour un objet qui n'a pas de prix. Mais l'inévidence ne se manifeste pas principalement dans l'objet palpable. Maintenant nous vivons dans l'ère numérique, l'ère du service, l'ère virtuelle et c'est avec son avènement et la dématérialisation de notre rapport au monde que la valeur des choses se perd dans un flou économique plus ou moins voulu.
Mais peut-on réduire la gratuité à l'absence de paiement ? Non. Quand il n'y a pas d'argent en jeu un échange procède du don. Je peux donner mon sang parce que personne n'a du payer avant pour créer la matière qui le constitue. La nuance est subtile (c'est son essence) mais un objet gratuit n'est pas donné, il est offert (en considérant qu'offrir suppose l'acquisition préalable de l'objet). L'induction malencontreuse consiste à croire que puisque je ne paie pas un service ou un bien, personne ne le paie. Idéal communiste ou piège capitaliste ? C'est plus compliqué que cela.

Dématérialisation
La dématérialisation entraîne une dé-responsabilisation, une distanciation du service. Dans un monde matérialiste à la fois au sens social mais également ontologique l'objet en tant que matière incarne la référence, de sorte que ce qui n'est plus palpable n'est plus valable. A force, l'imperceptible devient sans valeur, gratuit. Le boîtier de connexion est payant mais l'internet est gratuit. Le téléphone est payant mais les communications sont gratuites. Le disque d'un artiste est payant mais son contenu est gratuit. L'erreur est grossière mains communément répandue. D'un autre côté, il faut bien renvoyer la pierre à celui qui nous la jette. En attribuant de la valeur à des choses qui n'existent pas physiquement et en spéculant dans le vide, ce n'est pas étonnant que la valeur des choses chute à ce point. Ce n'est pas parce qu'il est difficile ou inimaginable de mesurer sa valeur qu'internet n'en a pas, d'un point de vue économique (sans entrer dans des considérations sur la nécessite du progrès, du savoir, du lien social...). Là où la gratuité est dangereuse c'est qu'elle dissout l'importance des répercutions qu'un objet, un bien, un service peut avoir sur son milieu. La gratuité peut se révéler l'excuse, l'alibi. Personne n'est coupable mais tout le monde est fautif. Payer une chose implique le sujet, le rend acteur, le pose dans une certaine position. Ne pas payer c'est délaisser ce lien qui peut unir l'objet et son non propriétaire. Cette chose étant gratuite, elle n'est à personne et personne n'en est responsable. Les ressources naturelles sont d'une valeur inestimable, certains pourtant croient toujours qu'elles sont gratuites, et si la Terre appartient à tous, certains sont néanmoins davantage responsable quand ils la souillent et la détruisent.

Gratuité et Démocratie ?
Les quotidiens gratuits distribués aux sorties des métros semblent être un pas vers la démocratisation de l'information. Mais en quoi est-ce une prise de pouvoir par le peuple davantage que la télévision ? Le support est différent, il est cette fois justement matériel, mais l'objet n'est pas fondamentalement révolutionnaire. La démocratisation de l'information suppose en effet en partie une plus large diffusion de celle-ci, il est pourtant illusoire d'amalgamer la gratuité avec celle-ci. Pourquoi ? De quelle gratuité parlons-nous ? De journaux quotidiens historiques qui ont toujours été payants ou de substituts développés avec le concept ? L'idée de quotidiens qui deviendraient gratuits est évidemment alléchante, mais ce qui existe aujourd'hui est différent. Ce ne sont pas les mêmes contenus, dans la quantité comme la qualité. Oui l'information doit être partagée par tous mais ce genre d'initiative ne prend-il pas le risque (conscient ou même voulu?) de creuser l'écart social qui existe entre deux catégories de lecteurs ? Le principe démocratique s'applique dans l'idée que tout le monde paye la même chose pour avoir les mêmes droits. Nous en sommes malheureusement loin de manière pratique.


3. Sans or on s'en sort !
Avec la flambée des prix, de l'hypothétique coût de la vie émergent différents concepts de gratuité qui s'opposent. Tandis que certains voient dans l'argent une nécessité absolue, la gratuité est pour eux une manière d'arrondir les fins de mois pour ne pas avoir à dépenser tout l'argent qu'ils pourront gagner : des échantillons aux offres promotionnelles, jeux consommateurs... D'autres peuvent aussi remettre en cause le système financio-centrique dans lequel on vit et considérer non pas la gratuité comme quelque chose de supplémentaire mais d'élémentaire ! Le pragmatisme nous rattrapant toujours il faut avouer que ce qui constitue plus une idéologie philosophique n'est pas non plus sans résultats. Peut-on vraiment échanger sans régulation économique ou monétaire ?
L'échange existe et est à la base même de l'économie et de la société. Mais il semblerait que plus on reçoive et moins on donne. Cependant si il y a bien une gratuité à défendre c'est celle du troc, de l'échange volontaire détaché de système monétaire. D'une manière symbolique déjà car c'est la preuve d'une volonté de certains de s'affranchir des symboles de l'argent. La véritable gratuité est le don de soi, de son temps, de son savoir.
Un objet a toujours une valeur d'usage et on oublie trop souvent la dimension historique d'un objet pourquoi ? Les nouveaux objets font l'histoire sans en faire partie, ils n'ont pas le temps d'entrer dans le présent qu'ils sont déjà passés, ceci évidemment en raison d'un système de production effréné. Tenons bon ! On voudrait nous faire croire que nous avons un besoin illimité d'objets mais la logique la plus élémentaire nous montre à quel point cette idée est absurde.
Une zone de gratuité est un endroit où chacun peut déposer un objet et/ou en prendre un. Mais rien ne l'oblige à prendre pour donner ou donner pour prendre. C'est finalement un pas de plus vers l'émancipation de l'objet et de l'argent que le troc n'avait pas réussi à franchir. En plaçant les valeurs des objets les uns par rapport aux autres ils font perdurer l'idée de comparaison et de valeur marchande, tout en effaçant ce qui pourrait être la valeur « propre » d'un objet, mais qui est en fait complètement subjective. Un ami m'a dit un jour qu'une bonne affaire se concluait quand le vendeur et l'acheteur étaient tous deux satisfaits du prix perçu/émis pour l'échange. Personne n'a les mêmes valeurs, personne n'a les mêmes besoins, les mêmes envies que son voisin. Un objet insignifiant peut combler une personne gratuitement et rendre quelqu'un indifférent, même si celui-ci y a mis le prix. Ceci est d'autant plus vrai avec les œuvres d'art et le marché contemporain qui est complètement dominé par l'argent. Qu'est-ce qui distingue un bon artiste d'un artiste médiocre ? Le premier coûte cher...

Finalement chacun fixe la valeur des choses qu'il utilise, comme on dit « tant qu'ils trouvent des cons pour payer ». Ce qui n'est pas dit c'est que c'est la même chose avec le gratuit, tant que les gens accordent de la valeur aux choses, alors les choses ont de la valeur, qu'importe le prix. La question est de savoir quelle valeur accorder à tous ces objets, gratuits ou excessivement chers ? C'est nous qui décidons par nos actes trop souvent inconscients.

mardi 3 avril 2012

L'illusion de gratuité - partie 1/2


Les mots nous servent à décrire les choses telles qu'elles sont, ou plutôt telles qu'elles nous apparaissent. Mais ces mêmes mots, s'ils ont le pouvoir de révéler une réalité, peuvent transformer la vision que nous avons des choses. Ainsi l'usage d'un terme à répétition peut s'inscrire dans nos consciences pour masquer les vérités par une illusion d'abus de langage.
Le développement économique, scientifique, technologique, politique de notre société marque clairement la direction d'un désir humain d'aller toujours de l'avant. Être performant, s'inscrire dans une démarche de progrès constant et tendre vers un idéal de perfection. Vivre mieux est un objectif sur lequel tout le monde s'accordera à dire qu'il est le principal. Dans notre société économique cette envie se traduit par l'idée de gagner plus d'argent et d'en dépenser moins.
Si un mot existe, c'est qu'il recouvre une certaine réalité. Il développe un concept qui englobe des actions, des systèmes concrets, des idées qui existent. L'abus de langage que j'aimerais dénoncer ici concerne l'utilisation d'un mot, non pas pour désigner la réalité qu'il recouvre mais pour recouvrir la réalité qu'il désigne. Ce serait un peu comme changer l'étiquette d'un produit pour nous induire en erreur. Ce mot, ce terme, ce concept est au cœur de l'économie aujourd'hui puisque c'est l'idée de gratuité.
Argent, trop cher, la vie n'a pas de prix, mais si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie. Travailler plus pour gagner plus ? Gagner plus de quoi ? Plus d'argent pour l'investir et s'entêter à s'endetter ? La valeur des choses est-elle la base de l'échange ? Peut-on vivre sans argent ? Faut-il de la propriété pour créer de la valeur ? La culture appartient-elle à quelqu'un, peut-elle avoir un prix ?Comment est-il possible de faire de l'argent un objet sur lequel il est possible de spéculer ? La gratuité existe-t-elle vraiment ? N'est-ce pas l'illusion d'une offre qui demande rétribution lorsque celle-ci n'est pas déjà incluse ou dissimulée ? Sans établir de bilan économique ou financier du monde actuel ou déballer du Marx ou Proudhon nous pouvons nous poser des questions fondamentales sur la commercialisation d'objets, l'échange, la valeur d'une chose, d'un produit. Je propose l'analyse de phénomènes sociaux contemporains. Le mythe de l'illimité. La téléphonie et les services numériques n'ont plus que ce mot à la bouche, nous tenterons de décrypter la véritable nature de ce trou sans fond... L'illusion de la gratuité. Les logiciels libres, les nouveaux quotidiens, les échantillons, n'y a-t-il vraiment personne qui paye pour ça ? Enfin, puisque tout n'est pas si noir il existe des alternatives au monde consumériste, le troc, les zones de gratuité, le don. 

1. Le mythe de l'illimité 
L'illimité désigne ce qui est sans borne, sans limite, sans fin. L'infini selon les époques peut renvoyer à l'idée d'inachevé, d'imparfait. Aujourd'hui il est synonyme de liberté, de possibilité. L'illimité est métaphoriquement utilisé pour souligner le caractère indénombrable, non mesurable d'une propriété, d'une grandeur. Pour autant que nos actions sont limitées dans le temps et l'espace elles sont mesurables et quand bien même certaines de nos prouesses pourraient être immenses, elles ne sauraient être illimitées. L'illimité est la caractéristique du divin, de l'inimaginable. C'est de cette forte symbolique religieuse que ce mot tire toute sa force. Offre illimitée est une invitation encore plus alléchante que les traditionnels buffets à volonté. De telles propositions replacent le consommateur au centre de ses pulsions : c'est à lui de décider, c'est lui qui fixe les limites, ses limites. Bien sûr, de telles offres reposent sur l'impossibilité physique de dépasser les limites nécessaires au commerçant s'il veut rentrer dans ses frais. Psychologiquement, le client estime qu'il gagne dès lors qu'il se force à dépasser ses propres limites, en se gavant par exemple à un buffet à volonté, non pas parce qu'il en a le besoin mais simplement parce qu'il en a le droit, la possibilité. Pareillement à l'enfant à qui l'on interdit de faire une action, celui-ci sera tenté de désobéir, de dépasser les limites, tout comme l'adulte qui croît être plus raisonnable mais qui agit symétriquement à chaque occasion qui lui est donnée de montrer qu'il peut également ne pas dépasser la limite. 
 
Qu'est-ce qu'une offre de téléphonie illimitée ? C'est un forfait qui a changé de nom. Mais la magie de la langue et des mots est merveilleuse car elle a ce pouvoir de changer la réalité. Prenez un forfait de ski : sur une station donnée vous pouvez prendre tous les télésièges dans n'importe quel sens, autant de fois que vous voulez, de l'ouverture à la fermeture du site. On pourrait très bien dire que vous avez le droit de circuler de manière illimitée sur tout le réseau, la seule chose qui vous en empêcherait serait d'une part l'impossibilité d'utiliser tout le réseau tout le temps mais même si les lois de la physique le permettaient, on comprend bien que le but premier d'un forfait de ski est de skier. Avec la téléphonie c'est similaire en théorie mais différent en pratique puisque l'homme est capable de téléphoner tout le temps, toute la journée et toute la nuit. La différence est importante car si un skieur peut estimer « rentabiliser » son forfait en skiant un maximum (et non pas en restant sur le télésiège) l'utilisateur de téléphone se sent obligé d'accumuler les heures de conversation pour justifier le prix de la dite offre. Puisque le consommateur moyen veut se vanter d'être un minimum économe et qu'il raisonne avec un forfait à l'unité, la meilleure manière de se convaincre qu'il ne paye pas trop cher est d'augmenter le ratio communication/prix à payer à l'infini, de sorte qu'il peut se persuader de ne rien payer. Ainsi les mathématiques à l'appui nous savons que la fraction de l'infini sur n'importe quelle valeur finie donnera toujours zéro. CQFD.

lundi 2 avril 2012

Apprendre des langues, entre conscience et politique


Identité, Altérité, Langage.

Afin de mieux se rendre compte de l'opportunité qu'offre l'apprentissage de langues je voudrais développer mon argumentation suivant trois domaines qui diffèrent par leur nature mais dont l'analyse qui en sera faite permettra d'en faire ressortir les similitudes. Comment l'identité et la conscience de soi ne peut-elle se forger que dans la conscience de l'autre ? En répondant à cette première question nous aborderons une dimension psychologique qui pourra servir ensuite à montrer qu'à l'échelle sociologique nous pouvons appliquer des raisonnements analogues. Enfin à partir de ces considérations nous devrions mieux comprendre l'importance des langues, qu'elles soient étrangères ou vernaculaires, dans l'appréhension de notre propre culture, identité et manière de saisir le réel.

Comment savons-nous que nous existons ? Par une mise en relation de nos différences et nos similitudes avec le monde extérieur, et particulièrement l'autre. L'autre est celui qui me ressemble sans être moi. L'autre est celui qui possède les mêmes caractéristiques que moi, avec des grandeurs différentes. L'identité ne se construit pour autant pas simplement sur une dualité. L'altérité suppose le nombre, la multiplicité. La conscience de moi-même est la perception de l'autre différent de moi-même mais également différent d'un tiers. Ainsi je peux affirmer être un homme non seulement car je sais que je ne suis pas un arbre, mais surtout car je possède les mêmes caractéristiques que d'autres hommes avec lesquels je forme un groupe. Ce qui est remarquable n'est pas tant la différence perceptible entre moi-même et des objets du monde extérieur mais la différence entre les objets eux-mêmes. A-t-on pour autant une identité propre ? Cette association est-elle seulement envisageable ? Évidemment non, il n'existe pas plus d'identité absolue qu'il est impossible d'être différent absolument, indépendamment d'autres entités, quelles qu'elles soient. L'identité repose sur la différence, l'identité d'un groupe serait d'une manière simplifiée la propriété des individus de ce groupe d'être tous différents des individus d'un autre groupe. De ce point de vue l'identité ne peut constituer le critère d'appartenance ou non à un groupe puisqu'elle en est le synonyme. En tant qu'individu je me définis donc comme différent des autres individus à l'intérieur d'un groupe – qui peut être une famille, une nation, une espèce – lui même défini par opposition aux autres groupes.

En nous situant à une échelle sociale, une nation, un empire se construisent par opposition à d'autres royaumes, territoires... Dans les cas où c'est l'identité d'un peuple qui est à l'origine des frontières, c'est par opposition, par exclusion que naissent différents états. Que les critères soient religieux ou ethniques ils sont à la base de l'altérité et par conséquent de l'identité. Ce qui est à la base de la religion c'est ce qui relit, religere en latin. Mais ce qui rassemble des individus les condamne à se séparer des autres. Partager un même point de vue est en quelque sorte affirmer communément un rejet des autres théories. Cette vision d'une situation qui relate des faits doit être relativisée avec l'idée du commun. En prenant l'exemple des religions, malgré leurs différences, nous pouvons nous accorder sur le fait qu'elles traitent fondamentalement des mêmes problèmes, et qu'elles posent les mêmes questions (les principales apportent de surcroît les mêmes réponses). L'idée d'identité et de groupe est à relativiser. Sommes nous en opposition parce que nous sommes différents les uns des autres ou ne mettons-nous pas en avant des différences qui ne reposent que sur nos oppositions ?

Pourquoi apprendre des langues ? La réponse apparaît de plus en plus claire et évidente. Pour cultiver la différence, l'altérité et l'identité « positive » qui se nourrit de l'échange. Sans spéculer sur l'origine et l'évolution des langues tenons-nous en au constat simple que nous ne partageons pas tous la même langue. Ce qui constitue parfois une barrière pour la communication est une véritable chance pour la compréhension... de soi ! Qu'est-ce qu'apprendre une langue autre que maternelle ? C'est ré-apprendre à voir le monde, à le saisir, le nommer. C'est ré-apprendre les rapports qu'entretiennent les aspects du réel avec les concepts, revoir l'idée du mot, de la phrase, du langage. Dans la comparaison de sa langue et d'une autre certaines différences mettront en relief ce qui est nécessaire ou pas (les noms en anglais n'ont aucun genre) ; dans une autre la construction de champs sémantiques révèlera des liens étymologiques dans sa propre langue ; et en multipliant les expériences ressortira ce qui est essentiel au langage et qui est partagé par tous, encore que ceci soit possible. Chaque langue attribue à un aspect de la réalité une notion, un concept, des mots. Le fonctionnement polysémique du langage lui permet de saisir un maximum de ce qui est abstrait (l'expérience) avec un minimum de concret (des sons ou des signes graphiques). Dans cette perspective j'aime à penser (j'en suis même convaincu) que le polyglotte élargit cette palette de mots, d'outils qui lui permettent de saisir le réel de deux manières : en disposant de nouveaux outils que sa langue ne lui offrait pas et en affinant ceux qu'elle proposait déjà. Apprendre une langue c'est se regarder dans un miroir.

La France est un des pires pays en terme d'apprentissage des langues et le constat amer des professeurs est sans équivoque : les fautes d'orthographes se multiplient au fil des ans. Ce que j'ai voulu montrer est simplement la force que peut avoir l'apprentissage des langues étrangères (non maternelles) dans la prise de conscience de sa propre langue de la même manière que chacun se construit avec et par différenciation de l'autre. Si l'écolier français moyen est aussi nul en Français qu'en Anglais ou en Allemand ce n'est pas un hasard. Les deux compétences sont complémentaires c'est pour cela qu'il ne faut pas craindre l'ouverture à l'autre, aux autres cultures mais également à ses propres cultures régionales qui contribuent tout autant au mythe de l'identité nationale qui n'est en fait qu'un choix. Se construire, construire un groupe, un état c'est s'ouvrir à la diversité, échanger des expériences et unir des forces. Apprendre des langues est en cela un acte d'humilité et d'invitation à partager.

dimanche 1 avril 2012

Progrès et Nécessité

Aujourd'hui plus qu'hier et moins que demain ? Notre conception du progrès est trop souvent enfermée dans une linéarité fataliste temporelle, erreur de jugement par faute de réflexion dont j'aimerais sortir, ou du moins montrer des issues possibles. La question du progrès en effet relève autant de la métaphysique, de l'éthique que de l'épistémologie. Peut-on dire que l' « on n'arrête pas le progrès » ? Pour répondre à cette question il serait bon de distinguer avancées techniques et progrès.

L'activité scientifique, la recherche est en pleine ébullition. C'est indéniable, plus on cherche et plus on trouve. Les technologies évoluent car nous faisons tout pour et rien ne semble nous en empêcher. Une avancée technique serait dans cette optique une découverte, une invention, une amélioration d'un système, d'un produit, d'un matériau indépendamment de son utilisation. Ceci qui est majoritairement assimilé sous l'idée de progrès n'a en soi aucune valeur morale. Effectivement nous avons à faire à une activité cumulative de savoirs, connaissances, techniques, technologies qui semble par ailleurs constituer la motivation première des marchés, sans considérations tardives sur leur utilisation : l'objectif est alors d'avancer, d'aller plus haut, plus vite, plus loin. Cet idéal de performance est devenu une évidence qui emmène avec elle l'idée naïve que tout ce qui est nouveau est mieux. De cette induction élémentaire comment argumenter ? Comment se dire que ce qui est mieux n'est pas bien ? Hmm... c'est alors qu'entre en scène la notion de valeur.

Comment ne pas tomber dans les clichés rhétoriques qui se résumeraient ainsi : « le mieux est l'ennemi du bien » ou encore « il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises technologies, mais l'utilisation qu'on en a » ? L'idée de progrès n'est pas à ce point absolument morale. Il serait absurde de remettre en question l'hypothèse selon laquelle est progrès ce qui marque une avancée, l'acquisition d'une position sociale, politique, et non pas seulement scientifique ou technologique plus favorable à une situation précédente. C'est précisément cette vision que nous devons adopter mais qui nous apparaît encore quelque peu opaque. On ne refait pas l'histoire, le passé appartient au passé mais on écrit l'avenir en chaque instant.

Condamner des aspects de la société est souvent effrayant pour certaines personnes. Cela signifie pour eux la perturbation de règles, de repères qui apparaissent comme inébranlables. Pourquoi ? Parce que ce sont des acquis de l'histoire, parfois datant de plusieurs siècles, parfois de simples décennies. La logique simpliste conservatrice considère certains changements comme un retour en arrière. Mais... Nom de Zeus ! La machine à remonter le temps n'existe pas encore, et sans évoquer les innombrables nœuds causaux causés par un bond spatio-temporel, un retour en arrière n'est pas possible. Qu'est-ce que cela veut-il bien dire ? Ne serais-je pas en train de me contredire ? Dans cette logique, le progrès n'est-il pas inévitable ? De sorte que tout changement serait, par son implication causale et temporelle, inévitablement une avancée ? C'est ici qu'intervient le caractère éthique qui définit les critères d'évaluation d'amélioration ou non d'une situation en vue d'un changement nécessaire ou pas.

Les nouvelles technologies, un progrès ? Sans trop vouloir titiller les esprits les plus accrocs aux smartphones et autres tablettes intelligentes en tout genre, avons-nous assez de recul pour en tirer des conclusions ? Mon technoscepticisme (qui n'est pas de la technophobie) se refuserait d'attribuer aux nouveaux écrans tactiles les compétences (smart) qu'ils revendiquent. L'influence psychologique des objets ancrés dans notre quotidien nous porte facilement à croire que ce qui est innovant constitue une nécessité. La compétition implicite nous pousse à la performance dans laquelle cette nécessité se confond avec le contingent, voire l'inutile.

Sortir du nucléaire, un retour en arrière ? Certainement pas, plutôt un bond vers l'avant. C'est en acceptant l'idée que cette technologie est dépassée que nous pourrons avancer dans l'histoire et véritablement marquer un progrès. Ce mot n'est pas un synonyme de complexification. Il ne suppose pas l'accumulation. Simplement le changement pour l'amélioration. Ce changement est possible car il existe des alternatives technologiques mais pas seulement. Le progrès que devra marquer le nucléaire est surtout social et politique et ne peut se détacher d'un accompagnement fort de stratégies de valorisation de modes de vies différents et moins énergivores.

La libération animale, un retour au néolithique ? Certainement pas, plutôt une extension normale des luttes historiques qui ont fait de notre société ce qu'elle est aujourd'hui. Dans les mêmes perspectives que les luttes antiracistes, antisexistes, l'antispecisme est l'avenir. C'est la suite logique de prise en considération des intérêts individuels indépendamment de l'appartenance à une caste, une classe, un genre, une nation ou une espèce. La véritable évolution sera décisive quand la majorité de l'espèce humaine cessera de continuer de se comporter comme un néandertalien en prétendant être un homme moderne.

mercredi 28 mars 2012

Chroniques du chaos : la politique


Le chaos n'est pas une force démoniaque destructrice et malveillante. C'est au contraire la capacité naturelle du monde à s'organiser de lui-même. Le chaos est la réfutation d'un déterminisme fataliste car il laisse la place au libre-arbitre tout comme il rejette l'idée d'un monde entièrement libre, hasardeux et malléable. Le chaos est d'une certaine manière proche du dao, la célèbre voie de Lao Zi, car le chaos est à la fois l'ordre dans le désordre et le désordre dans l'ordre. Le monde politique n'échappe pas au chaos puisque ce dernier est systématique, universel. Comprendre son essence c'est accepter  le fait qu'au-delà des apparences, malgré tous ses efforts, l'homme ne contrôle rien. Cela ne l'empêche pour autant pas d'agir et c'est ce qui distingue cette philosophie de la position sceptique. Comment cela se traduit-il concrètement ? C'est ce que nous allons voir.
La politique est un milieu social qui réunit des personnes d'une certaine catégorie que l'on appelle les politiciens et qui font de la politique cette activité qui consiste à prendre des décisions et gouverner des institutions à plus ou moins grandes échelles. Depuis que la politique existe, au moins depuis la Grèce antique, une expérience humaine ( un ensemble de données, de faits, d'observations) dans le domaine s'est accumulée. Le mode d'organisation (c'est bien là l'objet de notre question) s'est donc développé au fil des siècles avec le but explicite de s'améliorer, de progresser. Des erreurs passées, les politiciens ont toujours des réponses, des explications, des promesses et croient que leurs programmes vont changer les choses. Les sondages nous balancent chaque semaine des chiffres pour nous rassurer et nous faire croire que l'issue des élections est plus ou moins définie et que l'histoire s'écrit au fur et à mesure sans retour possible. D'une certaine manière ce sont les chiffres qui écrivent les intentions et non pas ce qui est présenté. Mais le plus important est l'absence totale de contrôle et de connaissance du résultat : le flou, le chaos !
Ne soyons pas naïfs, nous ne pouvons pas savoir. Sans parler des militants convaincus, parmi ceux qui iront voter, qui lit les programmes ? qui les comprend ? Quels sont les critères de choix d'un citoyen ? Quel est son outil de discrimination ? La raison ? Sa capacité de projection dans un système économique, social, politique hypothétique, illusoire ? En partie, mais ce qui pousse la raison ce sont les passions, les sentiments, les émotions. Oui, oui l'homme est l'animal rationnel, certes mais à partir d'où et jusqu'à quel point ? Nous nous obstinons à vouloir appliquer des explications, des raisonnements, des prévisions à des événements pour en contenir le caractère chaotique et instinctif qui nous gouverne tous.
Qui avait prévu le 21 avril 2002 ? Dans ces cas là, certes, le chaos peut se révéler destructeur et c'est une raison qui doit nous pousser à en avoir une vision globale, totalisante mais pas totalitaire. Le chaos est l'absence de contrôle par soi ou par quelqu'un d'autre, mais à la fois par tous et personne. L'accepter doit donc nous révéler l'opportunité de se détacher d'un fatalisme politique qui dirait que tout est joué, tout en nous rappelant l'importance de l'implication individuelle dans un système total.

Les sciences ne sont pas inutiles, mais seulement approximatives au-delà d'un haut degré de précision. Ainsi tout système est essentiellement chaotique, l'interprétation que nous pouvons en faire nous donne l'illusion d'un contrôle. En politique comme en météorologie, en astronomie nous pouvons avec une « certaine » certitude (c'est-à-dire avec une confiance forte) prévoir des événements avec des marges d'erreur. Ces marges d'erreur ne sont pas à sous-estimer car c'est toujours d'elles, des imprécisions, des imprévus que viennent les mauvaises ou les bonnes surprises. Que va-t-il se passer ? Le chaos ne peut savoir mais l'avenir nous le dira. Rien n'est joué, les petits ruisseaux font les grandes rivières. La somme des parties est plus grande que la totalité. Si le chaos est une brèche, il est l'interstice nécessaire et permanent qui rend toujours possible l'espoir...

dimanche 18 mars 2012

Les limites de l'analogie

Si comparaison n'est pas raison nos jugements mettent fatalement en perspective des informations différentes bien que similaires. Le raisonnement va au-delà de l'observation de faits singuliers, et cherche à dépasser leur caractère indépendant pour les englober sous des principes supérieurs. Un homme n'est pas un chat mais tous les deux font partie du concept d'animal.

Pour justifier de ses actes l'homme a souvent recours au modèle naturel, et puisqu'il semble s'éloigner de sa propre nature il trouve bon de prendre exemple sur les sociétés animales. L'éthologie qui est la science traitant de ces comportements serait alors dotée d'au moins deux missions : comprendre l'animal, et ainsi mieux comprendre l'homme.

L'analogie est la relation de deux rapports, A par rapport à B et C par rapport à D. C'est un outil de compréhension qui peut s'avérer très utile pour illustrer un propos, au même titre qu'une autre métaphore. En poésie, le romantique peut alors exprimer l'immensité de son amour : "Tu es à mon cœur ce que la lune est à la nuit". Toutes considérations littéraires mises à part, l'analogie s'appuie sur des différences d'échelles, de nature, de temps...
Mais comparaison n'est pas raison. L'erreur est pourtant simple. L'analogie a l'apparence d'un raisonnement qui se veut général mais ne fait que mettre ensemble deux cas particuliers. Du fait qu'un cas existe, qu'il soit d'une nature différente, d'une autre époque, d'un autre lieu, on en fait une règle.
A la question : "La domination d'une espèce sur une autre est-elle naturelle ?", la réponse cliché est souvent l'argument d'une exploitation des pucerons par les fourmis. Où se trouve la rigueur d'un raisonnement philosophique qui ne fait que mettre en relation deux cas particuliers ? Si nous devons faire comme les animaux, quel modèle devons-nous prendre ? Nous pouvons faire comme cela nous arrange, nous inspirer du comportement animal dans son ensemble ou tenter de raisonner sur notre propre nature.
Tous les animaux sont vivants, car la vie est une caractéristique de l'animalité. Mais puisque tous les animaux ne dominent pas d'autres espèces, nous ne pouvons affirmer que la domination est naturelle, malgré les quelques exemples dont le plus flagrant qui est celui de l'homme.

Il faut "comparer ce qui est comparable". Les limites du jugement nous poussent malheureusement à sans cesse devoir comparer des choses différentes et pour autant semblables, cela dépend des critères d'évaluation. Comparer deux couleurs paraît tout à fait légitime d'un point de vue technique, si on mesure la clarté de l'une par rapport à l'autre, ou encore des deux par rapport à une troisième. Mais essayer par ailleurs de quantifier une valeur morale à celles-ci est complètement absurde. On se rend compte finalement qu'un jugement comparatif ne peut se faire qu'avec une valeur de référence la plupart du temps implicite mais qui fausse l'idée d'une comparaison "pure" et objective. L'analogie, si utile soit-elle, ne doit servir qu'à montrer et peut difficilement prétendre démontrer.