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vendredi 20 décembre 2013

Bricolage et décroissance (1/4) : philosophie du bricolage


Une philosophie bricolée du bricolage comme forme politique
Bricoler peut être réparer ou réaliser des travaux modestes avec des moyens modestes. La décroissance doit se comprendre aussi dans cette humilité. Pour autant de grandes choses peuvent être réalisées avec peu de moyens, car les biens matériels en abondance que vantent l'idéologie ce la croissance ne sont ni nécessaires ni suffisants au bien-vivre.

 

Ière Partie : Le bricolage comme matière

Si le bricolage est fait de bricoles, en quoi peut-il intéresser la philosophie ? La bricole est futile, innocente et naïve et semble bien loin de la sagesse visée par le penseur ou l'intellectuel. Mais puisque tout devient intéressant dès lors que l'on y prête un minimum d'attention, tout devient sujet de réflexion et l'on va voir qu'au delà d'une vulgaire contemplation de comportements populaires, le regard porté sur cette pratique peut dévoiler des facettes insoupçonnées et d'autant plus remarquables.

A/ Philosophie de l'objet du bricolage

1.Qu'est-ce qu'un objet bricolé ?

L'objet bricolé est un artefact issu d'éléments qui à l'origine n'ont pas été créés pour constituer cet objet. On peut se demander de quand date l'idée du bricolage en se demandant de quand date la pratique du bricolage des objets. On se vite compte que le bricolage est alors synonyme d'expérimentation, de construction, d'invention à tel point qu'on peut même élargir le concept de bricolage à tous les prototypes et donc une multitude d'objets jusqu'à un certain point, le moment où est né le design. Ne peut-on pas dire que les premiers objets ont été bricolés ? Qu'est-ce qui fait la différence aujourd'hui ? Qu'est-ce qui dérange et peut poser problème ou question ?
Je serais tenté d'élargir l'idée de bricolage pour l'opposer à l'industrie mais aussi l'artisanat en tant que savoir-faire professionnel (à visée donc lucrative). On oppose souvent la figure du professionnel consciencieux à celle du bricoleur amateur du dimanche. Comment aborder le bricolage de manière philosophique ? Quel intérêt peut-on y trouver ? La philosophie se consacrant habituellement au bien, au beau, au vrai à travers l'éthique, l'esthétique ou la logique on se demande ce que le bricolage peut fournir comme matière à réflexion. C'est plutôt dans ses aspects psychologiques, sociologiques et politiques que le bricolage est intéressant.

2.Fétichisme, collection et matérialisme

Le fétichisme s'attache à accorder une valeur à l'objet en soi, en tant qu'il est « un objet ». C'est donc l'objet en tant que produit de la main de l'homme, dans sa manifestation d'un certain pouvoir qui est visé. Un comportement fétichiste est observable dans le culte du nouveau, l'adoration du gadget. On retrouve quelque chose de similaire dans le bricolage avec une fierté de l'ouvrage. Dans un cas l'objet industriel est adoré, sacralisé comme démonstration de la puissance humaine générale, dans l'autre c'est une reconnaissance personnelle qui est symbolisée.
Dans la collection l'objet trouve sa valeur en comparaison aux autres objets par des similitudes de forme, de couleur, de texture, de style, d'époque, etc... et n'est même plus recherché pour ce pour quoi il a été créé, ou indirectement. On collectionne donc des tire-bouchons parce que chacun a été produit en tant que tire-bouchon, mais on ne vise pas l'acquisition de celui-ci pour assumer la fonction qui le définit. L'objet dans la collection montre déjà l'idée d'une valeur qui dépasse la simple fonction d'utilité ou d'esthétisme.
Le matérialisme au sens commun est l'importance accordé à ce qui est matériel. Au sens étroit de la philosophie c'est l'affirmation que tout ce qui existe n'est que matière et qu'il n'y a donc pas d'esprit, d'âme dissociée du corps humain. Le matérialisme et l'antimatérialisme sont des postures sociales qui placent plus ou moins les biens matériels avant d'autres biens (santé, amitié, bonheur, etc…). Où situer la pratique du bricolage ? On lui reconnaît la nécessité d'utiliser des biens matériels mais en les réduisant à de la simple matière.
Le bricolage tendrait à désacraliser l'objet. La lutherie dite sauvage s'oppose en ce sens à la manufacture de prestige et fournit des objets qui remplissent leurs fonctions premières. L'objet bricolé ne vise pas l'esthétique, il ne vise pas à se conformer à un style ou une époque, il cherche à assurer une fonction. Mais il y a un paradoxe très important à vouloir accorder trop peu d'importance au matériel dans une confusion de ce qu'est le matérialisme. Pour aller contre la croissance il faut renouer avec une forme de matérialisme. Il faut apprendre à prendre soin de nos objets. Cela veut dire ne plus les mépriser pour ce qu'ils sont de la manifestation d'une industrie irréfléchie mais chercher à repousser le cycle imposé par la durée de vie déterminée des objets.

3.Accumulation et collection

Du pendant opposé à l'idée consumériste du « tout s'achète et tout se jette » on trouve le bricoleur pour qui, au contraire mais de manière complètement dépendante, « rien ne se perd, tout se transforme ». Ainsi se développe l'extraction infinie des poubelles et bennes de décheterie visant une accumulation qui n'est pas collection. L'idée n'est pas de garder des objets pour ce qu'ils sont, ou pour ce qu'ils ont été. L'objet qui a été jeté est mort et attend de renaître. L'accumulation vise donc les objets en tant que ce qu'ils seront, ce qu'il peuvent être. Ces potentialités ne sont pas toujours explicites et c'est tout le plaisir du bricoleur de découvrir que telle pièce peut servir à telle chose. Ce sont les circonstances encore non décidées qui feront de l'objet de récupération qu'il assumera une nouvelle fonction.

4.Fonctionnalisme

On peut se dire que l'utilisation inappropriée d'objets est à éviter dans l'idée d'une ou plusieurs fonctions associées à un objet desquelles il ne faut pas s'écarter. L'idée du fonctionnalisme consiste à dire qu'un objet doit être utilisé seulement en vue de ce pourquoi il a été créé. Tout le développement technique depuis le silex jusqu'aux nanotechnologies répond donc à des contraintes. Ce sont l'efficacité (comment faire qu'un objet pour avoir de meilleurs résultats qu'un autre pour une action visée), la durabilité (comment faire qu'un objet puisse assumer telle ou telle fonction en se détériorant moins qu'un autre), l'économie (comment faire qu'un objet assume la même fonction qu'un autre, à moindre coût). On comprend que même si on peut utiliser un couteau pour dévisser une vis, on prendra un peu plus de temps, on abîmera à la fois plus le couteau et la vis mais il n'est pas nécessaire d'avoir un tourne-vis en titane si le même objet fabriqué dans un alliage plus économique est aussi efficace et aussi solide.
Il est trop facile de critiquer le fonctionnalisme en le réduisant à un naturalisme. En effet si la nature ne fait rien en vain, les artefacts n'étant pas naturels, la question doit se poser d'une tout autre manière. Si on peut dire que les rôles sociaux qui nous déterminent ne sont pas naturels on voit qu'il en est autrement des objets mais jusqu'où ?

5.Pragmatisme

La nécessité de faire avec peu, par manque de moyens par exemple, est source de débrouille. On fait ce qu'on peut avec ce qu'on a, et si on a peu on fait quand même. On peut se dire pragmatique si on réduit toute chose aux utilisations qu'on peut en faire, qu'elle que soit la finalité pour laquelle l'objet ait été créé. Les bidonvilles en sont la preuve la plus frappante de constructions précaires assurant les fonctions les plus primaires de ce qu'on attend d'une habitation. Le bricolage est clairement une pratique pragmatique qui vise l'action. Le bricolage dans ce sens est alors quasi intuition, il est manipulation hésitante, tentative incertaine, gestes pratiqués avant d'être pensés ou réfléchis à mesure de l'action. Le bricolage est un empirisme qui cherche ce qui marche jusqu'à une solution.

lundi 9 janvier 2012

Typographie

    La typographie (du grec typos : frapper et graphein :écrire) désigne trois choses différentes qui sont premièrement un procédé technique à laquelle se rapporte un métier, une manière et ses règles et enfin l'on désigne par une typographie un ensemble esthétique particulier, une production artistique qui diffère d'autres typographies et qui se rapproche de ce nous appelons une police de caractères.

    C'est donc d'abord en opposition avec la calligraphie, la technique d'impression qui emploie des caractères mobiles imprégnés d'encre qui viennent presser le papier. De cette spécificité de production est née à la fois l'art de donner sa forme aux poinçons qui forment les lettres et l'art de composer un texte, c'est-à-dire agencer ces mêmes poinçons pour former les mots, tenir compte des espaces entre les caractères, entre les lignes, définir les espaces des paragraphes, des colonnes, etc...cet  ensemble de règles, de conventions de forme, de mise en ordre, de présentation et de mise en page d'un texte.

  Peut-on dire que la typographie est à l'écriture ce que la phonologie est à la parole ? C'est cette approche qu'il serait intéressant de mener. En effet les lettres n'ont, comme les phonèmes, aucune identité absolue et définie mais s'organisent en structures. Ainsi un A, un a, ou un a sont trois formes très différentes d'une même lettre. Mais dans des styles plus poussés cette même marque graphique peut se transcrire par ˄,  ou ∆ le delta grec si les autres lettres permettent de l'analyser comme un « a ». Chacun de nous possède une écriture particulière et les nombreuses polices de caractères utilisées multiplient les formes des lettres que nous sommes capables de lire et ce malgré l'extrême ressemblance que peuvent avoir deux lettres « différentes ». De la même manière qu'il existe un spectre de couleurs à l'intérieur duquel une multitude de nuances est possible la structure des lettres laisse un champ de créativité aux artistes typographes, calligraphes, ou simplement grapheurs !

    Si l'écriture n'a pour but que de fixer le langage oral, comme nous l'affirme Ferdinand de Saussure, elle soulève également un paradoxe qui est liée à l'impossible neutralité qu'elle voudrait afficher. Les lettres au-delà de l'information linguistique qu'elle supportent présentent, par leurs différentes formes, une information supplémentaire quasiment inconsciente. Des études ont montré ainsi que les typographies plus carrées seraient admises comme étant plus sérieuses que celles plus rondes délaissées aux ouvrages destinés pour les loisirs. La typographie se révèle être en fait l'identité de l'écriture. Ainsi non seulement certains journaux ou maisons d'éditions ont développés leurs propres polices pour affirmer leur identité singulière mais le phénomène le plus marquant est son utilisation purement commerciale : la typographie habille les noms de marque. Aussi importante que le logo elle est l'image d'un produit. C'est un phénomène d'importance qui a également permis d'introduire les mots comme éléments décoratifs principaux sur nos habits, nos mobiliers et nos tapisseries ! L'engagement de la mode n'est jamais trop poussé, on se contente de promouvoir des concepts sûrs comme l'amour et la paix (en anglais, c'est censé faire plus « classe »...) comme on aime le côté exotique des caractères chinois dont on ne connaît la signification (et qu'il serait préférable de ne pas connaître...).

    En conclusion on notera que rien n'est laissé au hasard et si il faut soigner ses expressions à l'oral comme à l'écrit, il convient également d'ajuster sa typographie un peu comme on choisit une chemise : même si elle ne soutient pas le propos mais elle est là, à l'image de celui qui a la parole.

dimanche 20 novembre 2011

La mesure de l'homme


Qu'on écoute Protagoras ou Pythagore et bien d'autres, l'observation de l'homme et son monde et la tentative de compréhension de celui-ci s'appuie sur sa mesure. Les nombres si anodins soient-ils sont les outils que l'homme a inventé pour cela. Que serait la technique sans les mathématiques et la géométrie qui nous permet de tracer points, lignes, courbes, surfaces et volumes ? Bien que les origines du compagnonnage soient quelque fois mises en doute, les dates importent peu. La maîtrise du trait, du geste n'a pu se faire qu'avec la maîtrise des nombres et l'évolution des techniques de calculs et de tracés. Les nombres ont toujours fasciné l'homme parce qu'ils sont cette impression d'être à la fois dans toutes les choses, comme entités régulatrices alors qu'ils n'ont aucune réalité propre. Les nombres et leurs pouvoirs sont souvent associés au divin sans l'être forcément, la trinité qui peut se rapporter aux pères fondateurs du compagnonnage, les éléments (trois chez les celtiques, quatre chez les grecs, cinq chez les chinois...) le chiffre sept encore que nous retrouvons dans beaucoup de mythes et contes, et qui a son importance chez les compagnons. Sans oublier les deux chiffres indéfinis grecs π et φ qui servent à tracer des figures géométriques et définir les proportions idéales.
Si l'homme est à la mesure de toute chose comme le disait Protagoras les œuvres qu'il laisse à travers le temps sont la preuve qu'il est malgré ça sans cesse en recherche de proportions dans la beauté, et chercher à dépasser sa finitude par la réalisation d'ouvrages dépassant sa taille et dépassant son époque. Les gratte-ciels d'aujourd'hui sont les cathédrales d'antan, manifestants le désir d'aller toujours plus loin, plus haut. Les pyramides restent aujourd'hui encore un mystère de construction, mais les Égyptiens ne détiennent pas le monopole d'ingéniosité dans ce domaine, d’impressionnants temples de sépultures taillés à flanc des montagnes témoignent dans la cordillère des Andes de techniques tout aussi remarquables, sans parler des patrimoines amérindiens, ou des temples et édifices de l'Antiquité...
Le compagnonnage se revendique des bâtisseurs, et c'est évidemment sur toute cette tradition que nous avons évoquée qu'il repose. Bien sûr la forme que cette institution ouvrière a aujourd'hui est trop récente pour pouvoir affirmer exister ainsi depuis des millénaires, mais l'esprit lui est resté dans la lignée des hommes qui cherchent à faire les choses selon les règles de l'art, selon les proportions justes avec une certaine foi dans les règles, les nombres qui sont les seuls repères invariants au cours des siècles. Car si les formes changent, s’aplatissent, s'affinent, se courbent ou s'effacent sous une matière qui semble devenir de plus en plus artificielle, morne et morte, froide derrière des machines sans âme, ce qui ne peut changer est cet œil humain qui distingue les moindres erreurs de grandeur, de longueur, de couleur... Cela peut paraître naïf mais tant qu'un triangle restera un polygone à trois côtés et que 2 et 2 feront 4, n'en déplaise à M. Descartes, alors l'homme aura toute sa place dans le travail de la matière, l'artisan peut faire confiance aux nombres.

Articles liés :
Main et humain

dimanche 30 octobre 2011

Main et Humain


Selon Anaxagore, l'homme serait le plus raisonnable des animaux parce qu'il a des mains. Aristote plus tard affirmera le contraire. Le lien étroit entre l'intellect et le geste de même nature que celui qui lie corps et âme, théorie et action. La pensée et le mouvement forment un couple, chacun complète l'autre plus qu'il ne s'y oppose où le domine. Malheureusement avec l'avènement des sciences, techniques et productions industrielles l'intelligence du geste tend à se perdre dans l'ombre de l'hypermécanisation. Le geste artisanal, technique, réfléchit autant qu'intuitif, sensible, artistique reste le propre de l'homme, humain est main.
Le pouce opposable qui nous est si cher place nos mains au centre de toutes les actions humaines depuis les premiers silex, les premiers outils jusqu'aux derniers écrans tactiles ou manettes de consoles. De nos doigts, qu'ils désignent, insultes, portent l'anneau ou suggèrent nos intuitions, tous nous servent tous les jours pour vivre. La main est créatrice, c'est elle qui nous transmet la sensation de matière, qui nous livre l'essence des choses en affirmant leurs résistances, leurs chaleurs, leurs surfaces.
Tout comme notre corps ne peut se résumer à une enveloppe de chair, une machine que l'âme habiterait, la main n'est pas simplement un outil, un organique mécanique que l'esprit commande. La main est sensation, elle est intuition, elle est raison. En contact avec la matière elle connaît, elle est mémoire. L'apprentissage d'une technique, d'un métier, d'un art ne consiste pas en connaissances absolues que l'esprit ou le cerveau pourrait emmagasiner et distribuer à travers les membres du corps selon les besoins, les circonstances. C'est un ensemble, un tout qui travaille en harmonie. La mémoire physique du toucher, des formes, des reliefs se crée subtilement à force de répétition.

La main, premier outil de l'artisan

La main n'est pas un outil spécifique, c'est comme le disait Aristote l'instrument des instruments, organon pro organon, celle qui est capable à la fois de les créer et de les utiliser, les mani-puler.
Chez les artisans et notamment dans le compagnonnage la main est primordiale. C'est l'outil premier du travail de la matière, elle peut tout faire. La main de l'apprenti au début douce, fragile et maladroite se durcit tout en s'affinant et se forge avec le temps, par le travail, par la rencontre avec le bois du menuisier, le cuivre du chaudronnier, la pierre du tailleur... chaque artisan apprend à connaître la matière avec ses mains, il sait dire si son bois n'est pas assez sec ou sa pierre trop cassante. Sa main prend du caractère, marque son histoire par d'innombrables coupures, échardes, pincements, frottements, ponçages et parfois amputations qui lui donnent cette aura d'œuvre à part entière.
Il sent les aspérités naturelles ou artificielles avec lesquelles il va jouer pour donner au matériau brut sa forme la plus avantageuse. Lorsqu'il travaille sur son œuvre, l'outil qu'il tient est un intermédiaire entre la force motrice de l'artisan et la force de réaction du produit créé. La main réagit subtilement à chaque mouvement, ajustant chaque geste en fonction du précédent. L'angle d'attaque du ciseau dans la pièce de bois, la prise de celui-ci, la vitesse à laquelle l'outil se déplace, la manière d'évacuer le copeau... le geste technique peut s'expliquer mais il se vit avant tout, il se ressent, il se cherche, se trouve et se construit au fur et à mesure, dosant l'énergie suffisante pour être efficace. Plus qu'un symbole, avec sa quarantaine de muscles c'est le véritable organe du créateur, de l'homme habile, qui se crée lui même en même temps qu'il crée sa main et son monde. C'est en cela que l'on peut dire qu'il n'y aurait pas d'humain sans main.

Voir aussi :
La mesure de l'homme