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lundi 26 août 2013

Progrès et technoscepticisme

Si la philosophie doit être pratique c'est pour nous guider dans nos actions, dans nos choix. Se questionner sur les technologies et l'éthique est un exercice qui doit articuler le regard critique du progrès scientifique et technique avec l'élaboration de valeurs morales avec lesquelles il doit s'accorder. Je parlerai ici de technoscepticisme en tant que refus de croire aveuglemment que les sciences et la technologie soient consubstantielles aux avancées sociales : le progrès technique n'est pas intrasèquement un progrès social. Ce discours peut paraître réactionnaire car il critique des  habitudes et des biens symboliques de la démocratie. Vouloir s'émanciper de l'utilisation des produits techniques semble aller contre le processus occidental de développement. Mais en essayant de souligner les nuances d'une pensée de la prudence il est important d'étouffer l'amalgame simpliste qui voudrait faire crier à la technophobie comme peur irrationnelle et donc déraisonnée des sciences et techologies.
Le progrès technique n'est pas consubstantiellement un progrès social ou politique.
À quoi sert un téléphone ? Quel est le but de l'agriculture ? Pourquoi utiliser les réseaux sociaux ? Pour être clair et direct, il ne faut certes pas diaboliser l'Iphone, Facebook ou la manipulation génétique en tant que telle mais il est tout aussi sûr que leur utilisation n'est pas forcément bénéfique et parfois indirectement ou directement dangeureuse.
On n'arrête pas le progrès technique : les appareils et réseaux téléphoniques sont de plus en plus performants, c'est indéniable. Si le technicien doit se demander comment il peut faire, le philosophe se demande s'il est nécessaire de le faire et quelles conséquences en découlent. Les moyens de communication évoluent dans leurs formes, qu'en est-il de leurs contenus ? Les gens peuvent davantage communiquer, le font-il ? D'une manière quantitative certainement mais qualitativement ? Peut-on espérer une progression du lien social ? Peut-on espérer plus de solidarité ?
On pourrait penser naïvement que les sciences et les technologies ne sont que des outils au service de leurs utilisateurs. Ainsi on comprendrait qu'avec il y aurait à la fois plus de solidarité comme davantage de délation et de surveillance.
Comment argumenter dans le sens d'une perte de l'humanité ? Le premier argument est celui de l'assistanat et la perte d'autonomie. Comment le comprendre ? Si on part de l'idée que la technique, la science et la technologie sont développées pour aider l'humain à vivre en extrapôlant on en arrive au risque que la machine nous remplace peu à peu en nous soulageant au début pour finalement tout faire à notre place et nous laissant inertes, dépossédés de nos moyens d'action et de vie. Cet argument est simple mais jusqu'où est-il convaincant ? Le second plus subtile en découle et tient au fait que la confiance accordée à la machine coûterait la confiance perdue en l'humanité. Le risque est de croire que le vivant et le vivant complexe que représente l'humanité puisse être synthétisée, reproduite mécaniquement à la perfection. Jusqu'où la machine peut-elle se complexifier pour rendre compte des nuances infimes de l'humain ? Comparer la machine est l'humain est dangeureux puisque si la machine semble si parfaite c'est qu'elle est un mécanisme simple et simplifié qui devient une norme pour le vivant.
Un autre raisonnement très simple consiste à se demander s'il est possible d'effectuer les mêmes choses, d'avoir les mêmes résultats avec des moyens différents. Peut-on individuellement vivre sans téléphone ? La réponse de fait est positive. Cela ne signifie pas pour autant se couper du monde et arrêter d'avoir une vie sociale. Le discours conservateur qu'on pourrait attribuer à tort se résumerait dans l'idée qu'on faisant sans avant. La question est plutôt de se demander qu'est-ce qu'on veut faire ?
Ne confondons nous pas but et fonction ? À quoi cela nous sert-il ?
Le téléphone a-t-il révolutionné ou même simplement vraiment changé la nature des liens sociaux ? La structure familiale est-elle différente ? La hiérarchie est-elle bouleversée ? L'adultère perdure tout comme l'exploitation et la surveillance des dominants sur les dominés. L'œil et l'oreille du patron ou du flic est partout avec nous maintenant, alors contents ?
Des caméras de surveillance pour faire diminuer la criminalité ? Pourquoi ne pas développer une justice sociale en amont ?
Des légumes génétiquement modifiés pour plus de rentabilité ? Pourquoi ne pas commencer par arrêter de gaspiller la moitié du stock mondial qui est produit ?

Le problème est de remettre toute une confiance politique aux mains des experts, savants et techniciens censés trouver des solutions aux problèmes qu'ils créeent. Il est regrettable de croire que les solutions politiques sont de nature technique ou scientifique. L'essence de la vie politique reste le social, l'humain. La crise du pétrole ou l'absurdité du nucléaire ne doivent pas attendre passivement des solutions technologiques pour agir. Les solutions existent autant qu'il est possible de repenser nos modes de vie. Avons-nous besoin d'être joignables à chaque instant ? Avons-nous besoin de gagner la capitale en moins de deux heures ?

L'illusion de la démocratie. Internet est révolutionnaire c'est indéniable. Mais au delà des progrès techniques, quels sont les véritables progrès sociaux ? Va-t-on lutter plus efficacement contre l'illétrisme ? La possibilité de partager des données est-elle mise en œuvre concrètement quand les moyens physiques ne sont pas envisageables, quand la censure gouvernementale tient toujours le peuple dans l'ignorance ? C'est la même problématique qu'avec la télévision : à quoi bon avoir des millers de chaînes si il n'y en a pas une qui soit intéressante ? Bien sûr chacun y trouve plus ou moins son compte car dans la profusion et la diversité on est submergé de couleurs et de divertissement.

Je suis sceptique car il ne faut pas attendre de la technique ou de la science qu'elle nous soigne si c'est elle qui nous rend malade, il ne faut pas attendre de la science ou de la technique qu'elle nous rapproche si c'est elle qui nous éloigne, il ne faut pas attendre de la science ou de la technique qu'elle nous apprenne ce que l'on a pas besoin de savoir sans elle.

mercredi 4 avril 2012

L'illusion de gratuité - partie 2/2

suite de la première partie...

2. L'illusion de gratuité
Que représente l'argent aujourd'hui ? On voudrait nous faire croire qu'il est la juste récompense de nos efforts, le fruit de nos labeurs, nos larmes et nos sueurs ? Comment expliquer dans une telle logique naïve et hypocrite l'énorme abysse qui sépare les riches des pauvres ? Le mérite ? Allons, cela fait longtemps que nous avons cessé d'essayer d'y croire. Mais de la même manière, ne nous laissons pas avoir par ce fruit empoisonné qu'on nous offre à chaque coin de rue. Nous faire croire que nous pouvons vivre dans un monde « gratuit » est une pure fantaisie à une échelle macro-économique. Que veulent-ils au juste ? Nous acheter ? Nous amadouer ? Nous endormir ? Ne soyons pas dupes le sournois s'habille de transparence et l'hypocrite d’honnêteté, dans le doute nous pouvons toujours rêver mais plus le sommeil s'étend et plus la conscience s'éteint.
La fabrication d'un produit, tel qu'il soit, a un coût. Il a un coût en matière première, en main-d’œuvre, en conception principalement. La délocalisation n'empêchera pas à l'objet d'être le fruit d'un travail, la production en méga-série non plus. Tout objet créé est l’œuvre d'un agent extérieur, que ce soit la nature ou l'homme, ou encore l'homme à travers ses machines. Bien sûr, un échantillon gratuit signifie que le consommateur n'a pas à payer pour l'acquérir, ceci étant il a une valeur certaine. De même certains collectionnant des séries d'objets dits gratuits qui sont offerts avec l'achat de produits de consommation standards peuvent aller jusqu'à débourser de grosses sommes pour un objet qui n'a pas de prix. Mais l'inévidence ne se manifeste pas principalement dans l'objet palpable. Maintenant nous vivons dans l'ère numérique, l'ère du service, l'ère virtuelle et c'est avec son avènement et la dématérialisation de notre rapport au monde que la valeur des choses se perd dans un flou économique plus ou moins voulu.
Mais peut-on réduire la gratuité à l'absence de paiement ? Non. Quand il n'y a pas d'argent en jeu un échange procède du don. Je peux donner mon sang parce que personne n'a du payer avant pour créer la matière qui le constitue. La nuance est subtile (c'est son essence) mais un objet gratuit n'est pas donné, il est offert (en considérant qu'offrir suppose l'acquisition préalable de l'objet). L'induction malencontreuse consiste à croire que puisque je ne paie pas un service ou un bien, personne ne le paie. Idéal communiste ou piège capitaliste ? C'est plus compliqué que cela.

Dématérialisation
La dématérialisation entraîne une dé-responsabilisation, une distanciation du service. Dans un monde matérialiste à la fois au sens social mais également ontologique l'objet en tant que matière incarne la référence, de sorte que ce qui n'est plus palpable n'est plus valable. A force, l'imperceptible devient sans valeur, gratuit. Le boîtier de connexion est payant mais l'internet est gratuit. Le téléphone est payant mais les communications sont gratuites. Le disque d'un artiste est payant mais son contenu est gratuit. L'erreur est grossière mains communément répandue. D'un autre côté, il faut bien renvoyer la pierre à celui qui nous la jette. En attribuant de la valeur à des choses qui n'existent pas physiquement et en spéculant dans le vide, ce n'est pas étonnant que la valeur des choses chute à ce point. Ce n'est pas parce qu'il est difficile ou inimaginable de mesurer sa valeur qu'internet n'en a pas, d'un point de vue économique (sans entrer dans des considérations sur la nécessite du progrès, du savoir, du lien social...). Là où la gratuité est dangereuse c'est qu'elle dissout l'importance des répercutions qu'un objet, un bien, un service peut avoir sur son milieu. La gratuité peut se révéler l'excuse, l'alibi. Personne n'est coupable mais tout le monde est fautif. Payer une chose implique le sujet, le rend acteur, le pose dans une certaine position. Ne pas payer c'est délaisser ce lien qui peut unir l'objet et son non propriétaire. Cette chose étant gratuite, elle n'est à personne et personne n'en est responsable. Les ressources naturelles sont d'une valeur inestimable, certains pourtant croient toujours qu'elles sont gratuites, et si la Terre appartient à tous, certains sont néanmoins davantage responsable quand ils la souillent et la détruisent.

Gratuité et Démocratie ?
Les quotidiens gratuits distribués aux sorties des métros semblent être un pas vers la démocratisation de l'information. Mais en quoi est-ce une prise de pouvoir par le peuple davantage que la télévision ? Le support est différent, il est cette fois justement matériel, mais l'objet n'est pas fondamentalement révolutionnaire. La démocratisation de l'information suppose en effet en partie une plus large diffusion de celle-ci, il est pourtant illusoire d'amalgamer la gratuité avec celle-ci. Pourquoi ? De quelle gratuité parlons-nous ? De journaux quotidiens historiques qui ont toujours été payants ou de substituts développés avec le concept ? L'idée de quotidiens qui deviendraient gratuits est évidemment alléchante, mais ce qui existe aujourd'hui est différent. Ce ne sont pas les mêmes contenus, dans la quantité comme la qualité. Oui l'information doit être partagée par tous mais ce genre d'initiative ne prend-il pas le risque (conscient ou même voulu?) de creuser l'écart social qui existe entre deux catégories de lecteurs ? Le principe démocratique s'applique dans l'idée que tout le monde paye la même chose pour avoir les mêmes droits. Nous en sommes malheureusement loin de manière pratique.


3. Sans or on s'en sort !
Avec la flambée des prix, de l'hypothétique coût de la vie émergent différents concepts de gratuité qui s'opposent. Tandis que certains voient dans l'argent une nécessité absolue, la gratuité est pour eux une manière d'arrondir les fins de mois pour ne pas avoir à dépenser tout l'argent qu'ils pourront gagner : des échantillons aux offres promotionnelles, jeux consommateurs... D'autres peuvent aussi remettre en cause le système financio-centrique dans lequel on vit et considérer non pas la gratuité comme quelque chose de supplémentaire mais d'élémentaire ! Le pragmatisme nous rattrapant toujours il faut avouer que ce qui constitue plus une idéologie philosophique n'est pas non plus sans résultats. Peut-on vraiment échanger sans régulation économique ou monétaire ?
L'échange existe et est à la base même de l'économie et de la société. Mais il semblerait que plus on reçoive et moins on donne. Cependant si il y a bien une gratuité à défendre c'est celle du troc, de l'échange volontaire détaché de système monétaire. D'une manière symbolique déjà car c'est la preuve d'une volonté de certains de s'affranchir des symboles de l'argent. La véritable gratuité est le don de soi, de son temps, de son savoir.
Un objet a toujours une valeur d'usage et on oublie trop souvent la dimension historique d'un objet pourquoi ? Les nouveaux objets font l'histoire sans en faire partie, ils n'ont pas le temps d'entrer dans le présent qu'ils sont déjà passés, ceci évidemment en raison d'un système de production effréné. Tenons bon ! On voudrait nous faire croire que nous avons un besoin illimité d'objets mais la logique la plus élémentaire nous montre à quel point cette idée est absurde.
Une zone de gratuité est un endroit où chacun peut déposer un objet et/ou en prendre un. Mais rien ne l'oblige à prendre pour donner ou donner pour prendre. C'est finalement un pas de plus vers l'émancipation de l'objet et de l'argent que le troc n'avait pas réussi à franchir. En plaçant les valeurs des objets les uns par rapport aux autres ils font perdurer l'idée de comparaison et de valeur marchande, tout en effaçant ce qui pourrait être la valeur « propre » d'un objet, mais qui est en fait complètement subjective. Un ami m'a dit un jour qu'une bonne affaire se concluait quand le vendeur et l'acheteur étaient tous deux satisfaits du prix perçu/émis pour l'échange. Personne n'a les mêmes valeurs, personne n'a les mêmes besoins, les mêmes envies que son voisin. Un objet insignifiant peut combler une personne gratuitement et rendre quelqu'un indifférent, même si celui-ci y a mis le prix. Ceci est d'autant plus vrai avec les œuvres d'art et le marché contemporain qui est complètement dominé par l'argent. Qu'est-ce qui distingue un bon artiste d'un artiste médiocre ? Le premier coûte cher...

Finalement chacun fixe la valeur des choses qu'il utilise, comme on dit « tant qu'ils trouvent des cons pour payer ». Ce qui n'est pas dit c'est que c'est la même chose avec le gratuit, tant que les gens accordent de la valeur aux choses, alors les choses ont de la valeur, qu'importe le prix. La question est de savoir quelle valeur accorder à tous ces objets, gratuits ou excessivement chers ? C'est nous qui décidons par nos actes trop souvent inconscients.

mardi 3 avril 2012

L'illusion de gratuité - partie 1/2


Les mots nous servent à décrire les choses telles qu'elles sont, ou plutôt telles qu'elles nous apparaissent. Mais ces mêmes mots, s'ils ont le pouvoir de révéler une réalité, peuvent transformer la vision que nous avons des choses. Ainsi l'usage d'un terme à répétition peut s'inscrire dans nos consciences pour masquer les vérités par une illusion d'abus de langage.
Le développement économique, scientifique, technologique, politique de notre société marque clairement la direction d'un désir humain d'aller toujours de l'avant. Être performant, s'inscrire dans une démarche de progrès constant et tendre vers un idéal de perfection. Vivre mieux est un objectif sur lequel tout le monde s'accordera à dire qu'il est le principal. Dans notre société économique cette envie se traduit par l'idée de gagner plus d'argent et d'en dépenser moins.
Si un mot existe, c'est qu'il recouvre une certaine réalité. Il développe un concept qui englobe des actions, des systèmes concrets, des idées qui existent. L'abus de langage que j'aimerais dénoncer ici concerne l'utilisation d'un mot, non pas pour désigner la réalité qu'il recouvre mais pour recouvrir la réalité qu'il désigne. Ce serait un peu comme changer l'étiquette d'un produit pour nous induire en erreur. Ce mot, ce terme, ce concept est au cœur de l'économie aujourd'hui puisque c'est l'idée de gratuité.
Argent, trop cher, la vie n'a pas de prix, mais si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie. Travailler plus pour gagner plus ? Gagner plus de quoi ? Plus d'argent pour l'investir et s'entêter à s'endetter ? La valeur des choses est-elle la base de l'échange ? Peut-on vivre sans argent ? Faut-il de la propriété pour créer de la valeur ? La culture appartient-elle à quelqu'un, peut-elle avoir un prix ?Comment est-il possible de faire de l'argent un objet sur lequel il est possible de spéculer ? La gratuité existe-t-elle vraiment ? N'est-ce pas l'illusion d'une offre qui demande rétribution lorsque celle-ci n'est pas déjà incluse ou dissimulée ? Sans établir de bilan économique ou financier du monde actuel ou déballer du Marx ou Proudhon nous pouvons nous poser des questions fondamentales sur la commercialisation d'objets, l'échange, la valeur d'une chose, d'un produit. Je propose l'analyse de phénomènes sociaux contemporains. Le mythe de l'illimité. La téléphonie et les services numériques n'ont plus que ce mot à la bouche, nous tenterons de décrypter la véritable nature de ce trou sans fond... L'illusion de la gratuité. Les logiciels libres, les nouveaux quotidiens, les échantillons, n'y a-t-il vraiment personne qui paye pour ça ? Enfin, puisque tout n'est pas si noir il existe des alternatives au monde consumériste, le troc, les zones de gratuité, le don. 

1. Le mythe de l'illimité 
L'illimité désigne ce qui est sans borne, sans limite, sans fin. L'infini selon les époques peut renvoyer à l'idée d'inachevé, d'imparfait. Aujourd'hui il est synonyme de liberté, de possibilité. L'illimité est métaphoriquement utilisé pour souligner le caractère indénombrable, non mesurable d'une propriété, d'une grandeur. Pour autant que nos actions sont limitées dans le temps et l'espace elles sont mesurables et quand bien même certaines de nos prouesses pourraient être immenses, elles ne sauraient être illimitées. L'illimité est la caractéristique du divin, de l'inimaginable. C'est de cette forte symbolique religieuse que ce mot tire toute sa force. Offre illimitée est une invitation encore plus alléchante que les traditionnels buffets à volonté. De telles propositions replacent le consommateur au centre de ses pulsions : c'est à lui de décider, c'est lui qui fixe les limites, ses limites. Bien sûr, de telles offres reposent sur l'impossibilité physique de dépasser les limites nécessaires au commerçant s'il veut rentrer dans ses frais. Psychologiquement, le client estime qu'il gagne dès lors qu'il se force à dépasser ses propres limites, en se gavant par exemple à un buffet à volonté, non pas parce qu'il en a le besoin mais simplement parce qu'il en a le droit, la possibilité. Pareillement à l'enfant à qui l'on interdit de faire une action, celui-ci sera tenté de désobéir, de dépasser les limites, tout comme l'adulte qui croît être plus raisonnable mais qui agit symétriquement à chaque occasion qui lui est donnée de montrer qu'il peut également ne pas dépasser la limite. 
 
Qu'est-ce qu'une offre de téléphonie illimitée ? C'est un forfait qui a changé de nom. Mais la magie de la langue et des mots est merveilleuse car elle a ce pouvoir de changer la réalité. Prenez un forfait de ski : sur une station donnée vous pouvez prendre tous les télésièges dans n'importe quel sens, autant de fois que vous voulez, de l'ouverture à la fermeture du site. On pourrait très bien dire que vous avez le droit de circuler de manière illimitée sur tout le réseau, la seule chose qui vous en empêcherait serait d'une part l'impossibilité d'utiliser tout le réseau tout le temps mais même si les lois de la physique le permettaient, on comprend bien que le but premier d'un forfait de ski est de skier. Avec la téléphonie c'est similaire en théorie mais différent en pratique puisque l'homme est capable de téléphoner tout le temps, toute la journée et toute la nuit. La différence est importante car si un skieur peut estimer « rentabiliser » son forfait en skiant un maximum (et non pas en restant sur le télésiège) l'utilisateur de téléphone se sent obligé d'accumuler les heures de conversation pour justifier le prix de la dite offre. Puisque le consommateur moyen veut se vanter d'être un minimum économe et qu'il raisonne avec un forfait à l'unité, la meilleure manière de se convaincre qu'il ne paye pas trop cher est d'augmenter le ratio communication/prix à payer à l'infini, de sorte qu'il peut se persuader de ne rien payer. Ainsi les mathématiques à l'appui nous savons que la fraction de l'infini sur n'importe quelle valeur finie donnera toujours zéro. CQFD.

dimanche 1 avril 2012

Progrès et Nécessité

Aujourd'hui plus qu'hier et moins que demain ? Notre conception du progrès est trop souvent enfermée dans une linéarité fataliste temporelle, erreur de jugement par faute de réflexion dont j'aimerais sortir, ou du moins montrer des issues possibles. La question du progrès en effet relève autant de la métaphysique, de l'éthique que de l'épistémologie. Peut-on dire que l' « on n'arrête pas le progrès » ? Pour répondre à cette question il serait bon de distinguer avancées techniques et progrès.

L'activité scientifique, la recherche est en pleine ébullition. C'est indéniable, plus on cherche et plus on trouve. Les technologies évoluent car nous faisons tout pour et rien ne semble nous en empêcher. Une avancée technique serait dans cette optique une découverte, une invention, une amélioration d'un système, d'un produit, d'un matériau indépendamment de son utilisation. Ceci qui est majoritairement assimilé sous l'idée de progrès n'a en soi aucune valeur morale. Effectivement nous avons à faire à une activité cumulative de savoirs, connaissances, techniques, technologies qui semble par ailleurs constituer la motivation première des marchés, sans considérations tardives sur leur utilisation : l'objectif est alors d'avancer, d'aller plus haut, plus vite, plus loin. Cet idéal de performance est devenu une évidence qui emmène avec elle l'idée naïve que tout ce qui est nouveau est mieux. De cette induction élémentaire comment argumenter ? Comment se dire que ce qui est mieux n'est pas bien ? Hmm... c'est alors qu'entre en scène la notion de valeur.

Comment ne pas tomber dans les clichés rhétoriques qui se résumeraient ainsi : « le mieux est l'ennemi du bien » ou encore « il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises technologies, mais l'utilisation qu'on en a » ? L'idée de progrès n'est pas à ce point absolument morale. Il serait absurde de remettre en question l'hypothèse selon laquelle est progrès ce qui marque une avancée, l'acquisition d'une position sociale, politique, et non pas seulement scientifique ou technologique plus favorable à une situation précédente. C'est précisément cette vision que nous devons adopter mais qui nous apparaît encore quelque peu opaque. On ne refait pas l'histoire, le passé appartient au passé mais on écrit l'avenir en chaque instant.

Condamner des aspects de la société est souvent effrayant pour certaines personnes. Cela signifie pour eux la perturbation de règles, de repères qui apparaissent comme inébranlables. Pourquoi ? Parce que ce sont des acquis de l'histoire, parfois datant de plusieurs siècles, parfois de simples décennies. La logique simpliste conservatrice considère certains changements comme un retour en arrière. Mais... Nom de Zeus ! La machine à remonter le temps n'existe pas encore, et sans évoquer les innombrables nœuds causaux causés par un bond spatio-temporel, un retour en arrière n'est pas possible. Qu'est-ce que cela veut-il bien dire ? Ne serais-je pas en train de me contredire ? Dans cette logique, le progrès n'est-il pas inévitable ? De sorte que tout changement serait, par son implication causale et temporelle, inévitablement une avancée ? C'est ici qu'intervient le caractère éthique qui définit les critères d'évaluation d'amélioration ou non d'une situation en vue d'un changement nécessaire ou pas.

Les nouvelles technologies, un progrès ? Sans trop vouloir titiller les esprits les plus accrocs aux smartphones et autres tablettes intelligentes en tout genre, avons-nous assez de recul pour en tirer des conclusions ? Mon technoscepticisme (qui n'est pas de la technophobie) se refuserait d'attribuer aux nouveaux écrans tactiles les compétences (smart) qu'ils revendiquent. L'influence psychologique des objets ancrés dans notre quotidien nous porte facilement à croire que ce qui est innovant constitue une nécessité. La compétition implicite nous pousse à la performance dans laquelle cette nécessité se confond avec le contingent, voire l'inutile.

Sortir du nucléaire, un retour en arrière ? Certainement pas, plutôt un bond vers l'avant. C'est en acceptant l'idée que cette technologie est dépassée que nous pourrons avancer dans l'histoire et véritablement marquer un progrès. Ce mot n'est pas un synonyme de complexification. Il ne suppose pas l'accumulation. Simplement le changement pour l'amélioration. Ce changement est possible car il existe des alternatives technologiques mais pas seulement. Le progrès que devra marquer le nucléaire est surtout social et politique et ne peut se détacher d'un accompagnement fort de stratégies de valorisation de modes de vies différents et moins énergivores.

La libération animale, un retour au néolithique ? Certainement pas, plutôt une extension normale des luttes historiques qui ont fait de notre société ce qu'elle est aujourd'hui. Dans les mêmes perspectives que les luttes antiracistes, antisexistes, l'antispecisme est l'avenir. C'est la suite logique de prise en considération des intérêts individuels indépendamment de l'appartenance à une caste, une classe, un genre, une nation ou une espèce. La véritable évolution sera décisive quand la majorité de l'espèce humaine cessera de continuer de se comporter comme un néandertalien en prétendant être un homme moderne.

vendredi 6 janvier 2012

L’accès à internet doit-il devenir un droit de l’Homme ?


Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Potentiellement rien n'empêche tel ou tel homme d'accéder à internet. Mais nous voyons avec la censure de certains pays que la question ne se porte pas seulement sur le contenant mais également sur le contenu. Quelles sont les questions implicites soulevées par ce débat ? Doit-on fournir des I-phones à tous les enfants du tiers-monde qui meurent de faim pour qu'ils puissent avoir accès à la vision d'une société censée être meilleure mais qu'ils ne peuvent atteindre ? Croit-on naïvement qu'avec internet et les réseaux sociaux nous pourrons renverser toutes les dictatures et instaurer l'ère de la totale-démocratie ? Croit-on que la connaissance (ne) se trouve (que) sur internet ? Évidemment, fondamentalement nous sommes tous pour que chacun puisse avoir accès au savoir, à la culture, à l'éducation, à l'échange. Mais quel internet devons-nous considérer dans la question ? La toile créée comme un outil militaire est aujourd'hui hétérogène et polymorphe, touchant le domaine de l'éducation, le commerce, le social, la culture, la politique... elle tend à remplacer tous les autres médias, toutes les formes de communication indirectes.
Donner des ordinateurs à des peuples qui n'ont ni électricité ni à peine de quoi se nourrir c'est mettre la charrue avant les bœufs. L'époque technologique dans laquelle nous vivons nous fait croire que le « progrès » nous sauvera de tous les maux et nous destine à une vie parfaite pour tous. L'éducation et la connaissance ne se fait pas avec internet, c'est avant-tout une question sociale de liens et d'échanges entre générations. Acquérir des savoirs et des savoirs-faire nécessitera toujours du temps, du travail, de l'effort, de l'expérience. Et ces savoirs et savoirs-faire ne doivent en aucun cas être vus comme des finalités mais des outils qui permettent à tous et chacun de mieux vivre. Ce n'est pas internet qui a favorisé un certain « confort » chez les pays riches mais c'est ce certain « confort » des pays riches qui a favorisé internet, il ne faut donc pas se tromper de problème.

mercredi 21 décembre 2011

La convention de Genève pour les jeux vidéos ? Réalité, violence, jeu.

Alors que la Croix Rouge annonce qu'elle se penche sur la violence dans les jeux vidéos les nombreux gamers s'empressent de crier à la censure et au meurtre de leurs droits démocratiques. Aucun ne comprend en quoi un « jeu » pourrait-il être contre la convention de Genève étant donné le caractère entièrement virtuel des actes commis et tous revendiquent le droit d'être violent et de tuer, tant que cela reste dans le « jeu ».

Jouer. S'éveiller. Apprendre. Découvrir le monde. Si le jouet est le symbole de l'enfance, de la naïveté qu'en est-il du jeu ? Le jouet est l'objet et le jeu est la mise en situation. L'enfant apprend petit à petit à reconnaître les formes, les couleurs, il apprend à se déplacer et maîtrise l'espace et les objets. Par la découverte du monde, l'enfant grandit et se construit, il se découvre lui-même. Le jeu passe par les objets, les déguisements qui placent l'individu dans des rôles. Ces rôles ne sont pas anodins, ce sont ceux dont il fait l'expérience à travers les histoires qu'on lui raconte, les films qu'il voit, les scènes quotidiennes auxquelles il assiste. Le jeu de l'enfant est le jeu de l'acteur. Aujourd'hui avec la dimension virtuelle et numérique des jeux, les possibilités de situations sont multipliées à l'infini. C'est indéniable, les jeux vidéos sont de plus en plus réalistes et de plus en plus violents. Comment expliquer cet attrait de la violence dans les jeux vidéos ? Où le jeu s'arrête-t-il ? Quelles sont les limites du réel et du virtuel lorsque le jeu se rapproche dangereusement de la réalité ? La mise en scène de monstres ou zombies crée-t-elle suffisamment de recul pour le joueur ? Quelles sont les valeurs portées par ces jeux ? La violence à l'écran est-elle la même entre le simple spectateur et le joueur averti ?

Quelle réalité à l'écran ? Le réalisme. L'image n'est pas réelle mais elle est réaliste. Ce que signifie l'image que voit le joueur n'a jamais existé mais il peut y croire et une situation similaire peut avoir eu lieu. Seulement la fiction dépasse la réalité. Le réalisme dépasse le réel. La violence s'installe dans les esprits et perd de sa puissance, perd de son réalisme, il faut alors plus de sang, plus de bruit, plus de choquant. Les conséquences d'une telle escalade est la vulgarisation de la violence réelle. Plus les jeux sont virtuellement violents et moins la violence est réellement violente. Dans le jeu des enfants c'est eux qui posent le décor et font évoluer les personnages. Le jeu de guerre n'est pas le même à l'écran parce qu'il est imposé. La question qu'il faut se poser est le rapport entretenu avec la « réalité virtuelle » contre laquelle le joueur ne peut pas se protéger. Le rôle des parents est alors primordial pour maintenir les individus trop jeunes ou trop sensibles à l'écart de jeux trop violents. C'est paradoxalement ce qui renforce le désir d'être un adulte, d'être un homme en affrontant cette violence. 

La violence au plus haut point existe. C'est ce contre quoi se battent des ONG, des penseurs et ce contre quoi la Croix Rouge veut lutter. Doit-on vraiment tout savoir ? Veut-on connaître les côtés les plus sombres de l'humanité ? Il semblerait que oui, au non de quelle raison ? Le droit fondamental démocratique de savoir ? Certes et ensuite ? Doit-on croire que l'homme est par nature violent, dirigé par son instinct ? Nous pourrions voir dans la simulation l'exutoire de cette dimension animale, au même titre que le sport, l'alcool, le sexe ou la création artistique. A la seule différence que cette énergie primitive est transformée dans les activités sociales tandis qu'elle reste plus brute face à l'écran. Nous ne sommes pas tous des tueurs en série frustrés qui cherchent à affirmer leur virilité démesurée pourtant il y a dans les jeux vidéos une dimension très masculine. Le défi, la compétition, la victoire. Dans une société où nous sommes réduits à de simples forces de travail il n'y a plus d'espace pour montrer nos valeurs, les seuls interfaces avec le monde sont nos écrans. Quelles vertus intellectuelles ? Le monde veut de l'idiotie, de l'absurde, du trash. Les jeux vidéos sont la manière pour les joueurs de s'affronter dans le monde entier et faire preuve de leurs capacités à manier le fer par la souris.

Le jeu est dans la nature de l'homme. Nous avons tous un rôle social. La violence existe indéniablement. Peut-on encore appeler la simulation de violence un « jeu » ? C'est l'espace dans lequel nous pouvons transgresser les règles. Cloisonner cet espace reviendrait à pousser les joueurs à transgresser d'autres règles. Au delà de la violence pure et dure c'est le symbole de la justice que représente les actions virtuelles. Agir sans conséquences, sans entraves, sans contraintes en toute liberté d'une manière immortelle. Le jeu qu'il soit calme ou violent pose les normes du monde réel et c'est en cela qu'il doit être considéré avec la plus grande attention.

Jeu, jouet et jeu ?

mercredi 28 septembre 2011

Les réseaux sociaux - 2

Identité, Partage et Espace public.

Qui suis-je ? Je peux me poser cette question à moi même comme je peux poser la question aux autres. Pour chaque réponse je me trouverai face à une image de moi même car chacun me perçoit différemment autant que je perçois différemment chacun de ces autres. Qui suis-je ? Dois-je prendre en compte toutes ces images de moi et les synthétiser en ce que je peux appeler le moi ? On peut croire a priori d'une part que chaque aspect que les autres perçoivent de moi contient une part de vérité mais on peut aussi douter de la double fausse interprétation possible entre ce que l'autre crois que je suis et ce que je crois que l'autre crois que je suis. Lorsque j'entretiens un rapport, un contact avec quelqu'un j'adopte une posture, une attitude et j'emploie un langage particulier, spécifique à telle ou telle personne. Ce lien puisqu'il dépend des deux interlocuteurs représente chacun des deux dans le cadre précis de leur rapport l'un à l'autre. Cet interface s'enrichit au fil des rencontres de références culturelles, de repères chronologiques ou autres points d'échanges communs. Autrement dit avec chacun des interlocuteurs avec lequel on échange on s'appuie sur des concepts, des idées qui peuvent différer parce que telle ou telle référence culturelle n'aura pas été introduite dans cet interface dans le même contexte, et n'aura donc pas la même valeur ou encore moins la même signification.
En fait, d'une manière générale si la définition d'un mot est une acceptation commune par convention elle ne suffit pas à canaliser la multitude (infinie ?) de significations que chacun attribue à un concept en s'appuyant sur sa propre expérience. Ainsi quand je pense à plage je pense à une idée générale qui regroupe en fait toutes les expériences qui s'apparentent de près ou de loin à l'idée qui m'évoque le mot. Ce sont mes expériences physiques personnelles : les plages que j'ai pu voir, sur lesquelles j'ai posé mes pieds ; les expériences que l'on m'a rapportées par images et d'autres par récits que je me suis imaginées. Un lien social est renforcé quand, par l'expérience, deux personnes s'accordent sur la signification d'une ou plusieurs choses. Je construis l'image de moi même quand à travers l'autre je me trouve des appuis, des soutiens, des repères qui me permettent de cerner la nature de mon moi en supposant qu'il ressemble à celui de l'autre.
Que se passe-t-il dans un espace public ? Suis-je vraiment moi-même ? Face à une pluralité d'autres je montre un visage neutre dans le sens où j'essaie d'être le plus compréhensible par tout le monde en utilisant des idées, des codes, des concepts qui semblent admis et entendus par le sens commun. En un mot j'essaie d'être plus objectif que dans une conversation privée mais le problème se pose là où l'on comprend que montre forcément qui je suis. L'espace public peut se réduire à une personne, un interlocuteur informe qui tout comme n'importe qu'elle autre personne révèlerait une part de notre personnalité.
Avec l'utilisation des réseaux sociaux informatiques on assiste à un phénomène nouveau qui offre à chacun une part d'espace public dans laquelle il est libre de s'exprimer. Il ne faut pas croire que cet espace puisqu'il est personnel et accessible à tous est forcément privé. Il ne faut pas croire non plus qu'il soit complètement public. Dans la limite de la volonté personnelle on ne peut reprocher à quelqu'un d'afficher sa vie privée qui ne l'est plus dès lors qu'elle est partagée. Être libre dans un espace privé, dans un espace clos paraît insensé. La pudeur de certains leur fait voir dans la déclaration de telles ou telles vérités la transgression de règles morales ou sociales qui seraient implicites mais ces pseudo-règles de bonne conduite n'ont pas forcément plus de valeur dans l'espace public réel, physique : dans la rue ou dans la nature. La technologie dans ce cas ne fait que révéler des comportements inter-individuels déjà présents dans notre société.
Maintenant doit-on s'inquiéter sur l'effet inverse que cette technologie peut avoir sur les rapports sociaux qu'elle amplifie ? Il est légitime de se poser certaines questions. Contrairement à une conversation ordinaire, les yeux dans les yeux, l'interface informatique a l'inconvénient (mais aussi l'avantage qui constitue suivant le point de vue, le but) de garder des traces, des données qui forment une image de chacun. La question qui concerne la diffusion et le contrôle de ces données touche le problème de l'image publique qui persiste. Avant l'informatique, les médias papiers ou télévisuels pouvaient déjà modifier l'image des personnalités publiques (pour certains c'est même le but principal). Ont-elles pour autant perdues leurs vies privées ? Courons-nous ce risque à notre tour ? Quel risque ? Celui de dégrader l'image que les gens ont de nous ? En mettant de côté nos potentiels employeurs, en quoi cela peut-il affecter la vision de nos proches ?
Si je me construis à travers le regard des autres et surtout ceux que j'aime, alors qu'importe le regard des autres pourvu que l'image que je laisse à ceux qui comptent pour moi soit le reflet des rapports, des liens que j'entretiens avec eux.

lundi 27 juin 2011

Les réseaux sociaux

L'homme est un loup pour l'homme et les amis de mes amis sont mes amis. C'est un peu ce que veulent nous faire croire les réseaux sociaux dont le plus populaire ne cesse de me proposer de de "lier d'amitié" avec des personnes que je ne connais ni d’Ève, ni d'Adam... Si ! Justement il ne connaît que ceux que connaissent ceux que je connais... Et je ne déconne pas : je ne les connais simplement pas... et je m'en réjouis ! Je ne trouve que ce que je cherche, et je ne cherche que ce que je veux trouver. je pourrais aussi chercher à ne pas me faire trouver. Je suis bien content qu'il ne retrouve pas le nom des personnes que j'ai rencontrées le mois dernier ou le vieil ami perdu de vue dont je ne connais pas même le nom. Cela ne saurait tarder, bientôt nos téléphones seront tous reliés les uns avec les autres et je pourrai dire à mon boucher en rentrant chez moi que son steak était succulent. En rentrant quelques préférences ma machine me suggérera de flirter avec cette inconnue que j'aurai croisée précédemment dans la rue, inconnue qui ne l'aura été qu'un bref instant puisque j'aurai accès à son itinéraire quotidien, je saurai qu'elle va à tel ou tel endroit et qu'elle défend telle ou telle idéologie politique pour peu que les idéologies politiques existent encore !
Quelle est la véritable fonction de tels réseaux sociaux ? Quelle est la valeur de ce qui est nommé comme "amitié" ou "ami" ?
N'arrivons nous pas ici à l'apogée de ce qu'internet pouvait faire de pire : laisser à chacun un espace d'expression narcissique et grandissant d'inutilité.J'imagine déjà les défenseurs de la démocratie crier au blasphème ! Hou ! Hou ! Nous avons le droit de dire ce que l'on pense... Sur ce point je ne peux me rétracter car sans ça je n'écrirais pas ces lignes. Le problème philosophique qui est en train de se créer confronte deux sphères sociales anciennement bien distingues : l'espace public et l'espace privé.
Pour une princesse, une star du cinéma ou je ne sais quel riche flambeur con et célèbre, cette limite s'amincit du fait des médias. Et nous, pauvres travailleurs, désirons ce que Warhol nous avait implicitement promis : notre quart d'heure de gloire.
Se créer un réseau social peut répondre à plusieurs attentes. Une de celles-ci que l'on n'ose avouer à soi même reste l'image médiévale d'un vieux fantasme mélangeant orgueil et pseudo-pouvoir : avoir sa petite cours autour de soi. Avoir du monde qui nous regarde. Voir mais surtout être vu. C'est ça que l'on aime. Raconter sa vie, se donner de l'importance car nos quotidiens sont trop monotones on essaie de faire remonter à la surface les substrats les plus délicats.
Nous nous hâtons d'afficher les photos de vacances attestant d'un bonheur qui parait constant et un océan d'obséquiosité recouvre le triste continent de la réalité. Nous n'avons rien à dire mais nous le disons ! Et dans cette cacophonie abrutissante tout le monde est l'ami de tout le monde... et de personne.
Nous sommes des individualités en quête d'identité. En cherchant à nous construire celle-ci, à travers l'autre, focalisés sur le reflet du reflet, nous ne savons plus ou regarder. Qui ressemble à qui ?
Nous partageons les mêmes goûts, écoutons la même musique...c'est bien. Rien d'étonnant, après tout, nous mangeons les mêmes produits, nous portons les mêmes vêtements, nous regardons les mêmes conneries télévidées. Super, alors nous sommes vraiment tous amis ? J'aime rire, j'aime manger et ne rien faire, j'aime dormir, j'aime la paix dans le monde, j'aime la musique, j'aime le ciel bleu et le soleil, j'aime l'amour même ! Tout le monde est beau, tout le monde est gentil, tout le monde s'aime. Finalement, je ne vois pas où est le problème.
La négation d'une isolation intellectuelle nous formate. Plutôt que d'accepter la nature de vide de nos vies on préfère la remplir avec des conneries. Des images, des sons. Moins on réfléchit et moins on se rappelle la triste vérité qui nous entoure. Ne penser à rien. Telle est l'immense difficulté de la plupart des exercices de méditations asiatiques. Serait-ce là notre manière d'atteindre une forme de sagesse ? Plutôt paradoxal, non ? Si la folie est une forme de sagesse, la curiosité intellectuelle ne doit par contre pas faire l'objet d'un amalgame avec une curiosité malsaine, perverse ou tout simplement futile qui nous pousse à regarder des vidéos plus inutiles les unes que les autres.
Ce qui compte c'est de masquer le silence, masquer l'ignorance, faire des gestes et du bruit pour montrer qu'on est là, pour donner à notre corps des signes de vie, des signes d'un mouvement, même chaotique. Car notre peur inconsciente la plus présente est celle de la mort. L'homme moderne s'empresse d'ailleurs vite de dormir mais s'impatiente de rêver, et d'être à nouveau face à des tas d'images, amusant son esprit, lui laissant toute liberté d'oisiveté spirituelle.
Mais un jour, il se réveille. En prenant un peu de recul, juste assez pour se rendre compte du temps qu'il perd, ces activités qu'il croyait l'attirer se révèlent n'être qu'une longue attente sans fin devant une multitude de données sans valeur.