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mardi 8 juillet 2014

Utile, futile, nécessaire, nuisible

Qu'est-ce que le luxe ?

Face à une critique de l'industrie nucléaire, des OGM, de la voiture, de la ligne LGV, de beaucoup de formes de transport, des smartphones ou toute forme de technologie comme plein de choses d'autres le crédule moyen qui veut défendre une certaine idée du progrès sortira facilement l'argument de "l'utile". Dans la dénonciation d'un mode de vie, d'un mode de pensée dominant il s'agit donc de rejeter cette valeur d'utilité qui est tout simplement non pertinente mais d'en pointer la dimension de luxe qui renferme les concepts d'inégalité, de nuisance, d'injustice.

Besoin et utilité
La question que l'on commence toujours par se poser face à un objet, un outil, une machine, un service c'est : en a-t-on besoin ? Mais une manière biaisée de questionner le besoin nous incite souvent à retourner le problème pour nous pousser à trouver en quoi telle ou telle chose peut nous être utile. Ainsi bien que nous n'ayons pas forcément besoin d'un objet en particulier, on peut lui trouver a fortiori une utilité.
S'il est possible de différencier des besoins d'un point de vue qualitatif, c'est-à-dire de classer les besoins par priorité, du besoin le plus vital comme celui de boire, de manger, de dormir, à d'autres besoins plus superficiels comme celui de se couper les cheveux ; la hiérarchie des objets en fonction de leur utilité n'est pas pertinente. Tout artefact en tant que tel répond à une fonction, à une utilité. L'humain ne fabrique pas une chose par hasard, il suit toujours une finalité. L'utilité d'une chose est donc fixée dès sa création. C'est le concepteur qui fait le lien entre le besoin de l'utilisateur et l'utilité de l'objet. L'utilité se mesure alors ensuite en fonction du besoin auquel l'objet est censé répondre. Si un couteau est conçu pour couper, plus il sera coupant et plus il sera utile.
Ainsi dire qu'un objet est utile nous apparaît comme un pléonasme, un truisme. Cela reviendrait à dire qu'un objet répond à ce pour quoi il a été créé. Si on interprète cette idée de cette manière cela n'apporte rien à un débat politique de dire d'une voiture qu'elle est utile si c'est pour signifier qu'elle permet de se déplacer, puisque c'est précisémment sa fonction. Ce premier niveau d'interprétation est alors simplement une marque de l'interlocuteur qui veut dire que si une chose existe c'est qu'elle a un but et qu'elle n'a pas été créée pour rien. Mais dire une telle chose, comme nous l'avons déjà dit, c'est ne rien dire sinon qu'une chose est une chose.
Un deuxième niveau d'interprétation plus fort consisterait à interpréter l'idée qu'un objet est utile s'il est efficace. Ainsi une voiture est utile car elle est efficace dans sa fonction de déplacer des personnes ou des objets. Pourtant dans un débat sur l'utilité d'un projet ou d'un autre, dire qu'il est ou non efficace est toujours problématique, notamment concernant les fins déterminées et ensuite il s'agit de comparer l'efficacité d'une proposition à une alternative, sans quoi cela n'a pas de sens (et ne serait être une implication plus forte que la première interprétation). Ainsi dire d'une chose qu'elle est utile au sens d'efficace c'est dire en substance qu'elle est la meilleure, la plus efficace comparée aux autres choses existantes ou non-existantes concurrentes à remplir une même fonction. Pour le cas du nucléaire, les technocrates ne manquent pas de vanter la supériorité de rendement du plutonium face au charbon ou aux énergies renouvelables. Mais toute chose conçue n'est-elle pas non plus conçue pour être la meilleure ? Ainsi, y a-t-il vraiment un sens à continuer de défendre l'utilité en tant que telle ?
Est-il possible de considérer l'utilité générale d'une chose en fonction du seul besoin auquel elle réponde ? Si nous prenons l'exemple de la voiture, elle est utile car elle permet de me déplacer avec moins d'effort, plus de rapidité certes. Mais doit-on occulter la pollution qu'elle génère, les coûts d'entretien, le stress et les risques qui y sont liés ? Peut-on réduire la critique de l'utilité à la seule fonction ? Non, c'est bien là qu'est l'erreur.

Les contraires de l'utile
Ce qui n'est pas utile peut-être l'inutile, le superflu, le futile. Quand peut-on dire d'une chose qu'elle est inutile, futile ? Quand elle ne remplit plus sa fonction ? Ou quand elle ne remplit plus aucune fonction ? En effet, une chose peut échouer à satisfaire ce pour quoi elle aurait été créée tout en restant utile. C'est ce qu'on appelle le recyclage ou la récupération et c'est à la mode. Certains jettent alors des tonnes d'objets qui sont considérés comme inutiles et qui peuvent encore servir, et assurer oubien la ou les fonctions pour lesquelles ils ont été conçus, ou une ou d'autres fonctions différentes. Ainsi encore c'est l'utilisateur qui choisit l'utilité ou l'inutilité de telle ou telle chose, en fonction de son ou ses besoins.
Celles et ceux qui font l'éloge d'un mode de vie plus simple, sans être rétrograde peuvent alors argumenter dans le sens d'une futilité des choses refusées. La question n'est pas de savoir si on gagne ou on perd en confort ou en plaisir. On pourrait naïvement se dire : "si une chose existe, si la technologie existe, pourquoi m'en passer ?", bien qu'il faudrait approfondir et critiquer cette position on pourrait d'ores et déjà poser le raisonnement inverse : "si je peux me passer d'une chose, pourquoi existe-t-elle ? ".
Ainsi quelqu'un peut trouver quelque chose d'inutile pour soi, parce qu'il sait qu'il peut se passer de son usage. A-t-on toutes et tous besoin d'une brosse à dents électrique ? Nous dirons tous que c'est utile, mais nous nous accorderons aussi sur l'idée que l'on peut facilement s'en passer.

Ce qui n'est pas seulement utile mais qui pourrait être son opposé c'est ce qui est alors nuisible. De la même manière est nuisible une chose relativement à un utilisateur ou à une victime. Une brosse à dents peut être considérée comme nuisible pour quelqu'un qui n'en apprécie pas le bruit. Mais bien que cet exemple soit trivial, il s'agit ici de l'enjeu majeur de l'argumentation trop légère des technocrates en faveur de tous leurs projets néfastes et mortifères.
Pourtant puisque nous avons vu que tout objet poursuit un but, remplit une fonction, il ne s'agit pas de dénoncer la fonction des objets comme étant intrasèquement, essentiellement, fondamentalement mauvais. Ces objets existent sous la catégorie d'armes mais ne constituent par le centre de notre critique mais que tout soit lié. Il s'agit de démontrer comment tout est lié et en quoi il n'est pas possible de dissocier les dimensions d'un même objet. Il n'est pas possible de dissocier la fonction que remplit un téléphone et les conditions misérables du travailleur qui l'a fabriqué. Il n'est pas possible, c'est-à-dire qu'il n'est pas acceptable d'un point de vue intellectuel, logique, politique, de ne considérer qu'un aspect d'une chose, d'un projet, d'autant quand cet aspect renvoie majoritairement aux dimensions techniques et scientifiques en rendant invisibles toutes les injustices sociales et politiques qui y sont liées.

Le luxe
Nous vivons dans le luxe. "Nous" c'est les occidentaux, les Européens, les Français, mais évidemment pas exclusivement. Les dominants vivent dans le luxe. Notre pays domine les pays du "sud économique". Nous vivons dans le luxe avec le nucléaire, les avions, la consommation de viande, l'agriculture chimique, ... la liste serait trop longue. Nous vivons dans le luxe quand nous partageons un mode de vie qui n'est pas viable, qu'il n'est pas possible d'étendre à toutes et tous sur notre planète. Nous vivons dans le luxe parce que ce qui nous paraît utile est non seulement pas indispensable mais surtout nuisible.
Nous aspirons à vivre dans le confort, et la politique est une question non simplement du vivre-ensemble mais du bien-vivre et encore du mieux-vivre. Mais que penser de notre confort quand il dépend de la misère du reste du monde ? La consommation de viande est un luxe. C'est un luxe de riches blancs qui s'étend idéologiquement et pratiquement aux habitants et consommateurs des pays émergents tels que la Chine. C'est un luxe car l'on sait que l'on produit suffisamment de nourriture sur Terre pour nourrir la population mondiale mais que la moitié sert à nourrir le bétail, laissant encore trop de pauvres crever de faim. Le nucléaire est un luxe quand on sait ne serait qu'à la production l'extraction du minerai de plutonium est néfaste voire mortelle pour les petits africains qui font le sale boulot pour faire tourner nos belles voitures électriques de bobos et tout le matériel high-tech qui va avec.

J'aimerais ne plus entendre quelqu'un me dire que son smartphone est utile, ça n'a aucun sens, ce n'est qu'un argument de bourgeois bien installé dans un mode de vie luxueux. Un revolver est utile également. Certes il est difficile de prendre conscience de ce qu'implique la production et l'utilisation de tout ce qui nous entoure. Il est plus facile de voir ce que l'on gagne que ce que l'on perd, et il est encore plus facile de fermer les yeux sur le mal que les autres subissent plutôt que le nôtre.
Il existe des systèmes de production, des projets qui sont non seulement inutiles car ils ne répondent pas à nos besoins, mais qui sont en plus de cela nuisibles et néfastes, mortifères et dangereux. Et même quand ceux-ci s'avèrent être réellement utiles comme une centrale nucléaire (oui, dans l'absolu une centrale nucléaire est utile), cela ne justifie en rien non seulement les risques potentiels mais surtout les effets réels négatifs qu'ils engendrent. Pourquoi continuer alors ? Parce que le partage entre les effets désirés positifs et les effets secondaires négatifs est toujours à l'avantage des dominants et à l'encontre des intérêts des dominés. Les premiers vivant dans le luxe, les autres dans la misère.

mardi 15 avril 2014

Chroniques du chaos : le naturel et l'immuable.

Il y a des entités et des concepts que l'on convoque au tribunal de la vérité, que l'on invoque comme des vérités absolues, divines. L'enjeu de la réflexion est simple et large, il est éthique et politique, c'est-à-dire réellement pratique. Combien de fois la nature revient-elle sous forme d'argument massif pour clore une discussion ? Combien de fois le naturel que l'on dit avoir chassé revient-il au galop pour trancher un débat et les idées qui vont avec ?
Parmi de telles solutions miracles à toutes nos questions trône l'illusion très répandue de l'idée de nature comme réponse à tout. Il suffirait de l'interroger pour trouver la vérité. La Nature avec un grand "N". Quelle est-elle ? Certain-e-s iraient jusqu'à soutenir que ce n'est qu'une idée avec laquelle il faut en finir. Là n'est pas mon propos, bien que je sois plutôt enclin à suivre une telle injonction au moins d'un point de vue méthodologique. 
"Il faut manger de la viande parce que c'est dans l'ordre des choses", et "les relations homosexuelles sont contre-nature". Pas besoin d'aller chercher bien loin, nous trouvons des exemples grotesques à profusion pour peu qu'on tende l'oreille ou que l'on jette un œil autour de soi. D'un autre côté, il semble nécessaire si l'on se dit écologiste de vouloir défendre l'écosystème, le vivant, et une certaine idée de la dite nature. Comment alors tenir un discours qui soit cohérent sans recourir à des absurdités rhétoriques ?
Une fois de plus, ce que je propose dans les lignes qui suivent est simple, banal, classique. Il s'agit d'aller piocher dans notre langage des mots qui renvoient à des idées pour les opposer et montrer des nuances. La philosophie de cette manière s'oppose au langage, mais la soutient, elle cherche à l'affiner. Ce qui nous intéresse est donc d'affiner notre vision du monde, et ici plus particulièrement notre vision de ce qu'on appelle la nature, dans son rapport à l'immuable, dans son rapport à ce que, les philosophes en jubilent à chaque énonciation, le jargon appelle le transcendant, pour interroger ce qui semble s'opposer à elle également : la culture, le social, le construit.
La méthode de base pourrait se dire analytique : il faut décomposer, séparer et opposer les termes les uns aux autres pour mieux en saisir leurs essences : le naturel est-il l'immuable ? le naturel est-il le transcendant ? le naturel s'oppose-t-il au construit ? 

Pour tous les défenseurs d'un mode de vie qui serait plus naturel, que faire alors de l'artificiel ? On voit très vite et clairement que l'opposition naturel/artificiel ne tient pas debout deux secondes. Le discours anti-écologiste qui s'appuie sur cet antagonisme primaire entre le nucléaire et la bougie est la preuve manifeste du manque de profondeur de ses partisans faussement sceptiques. Le plus ironique se trouve dans l'inertie conservatrice de tous ces partis politiques qui fait de la situation actuelle, en ce qui concerne le nucléaire, une certaine nature qu'il faudrait respecter, et conserver. "La nature fait bien les choses" c'est que ce l'on aime à penser. Ainsi quand les choses vont bien, elles sont naturelles ou s'y rapportent indirectement mais quand les choses vont mal, en Ukraine ou au Japon, il ne s'agit tout au plus que d'une accumulation d'erreurs humaines. Et là, comment dire... il faudrait m'expliquer où se situe alors l'humain ? On aime le situer au-dessus de la nature quand c'est pour la dominer, mais quand il ne se domine pas lui-même c'est parce qu'il a toujours un pied dedans... et finalement on ne sort jamais de l'opposition antique entre la raison et les passions, l'une serait surnaturelle, le propre de l'homme tandis que le reste serait le résidu de nature...

On invoque toujours la nature pour ce qu'elle semble avoir d'immuable. C'est pour cela que l'on entend facilement qu'il faut respecter l'ordre des choses. Mais cet ordre n'existe pas. Il n'est toujours qu'une image de la nature qui nous arrange et dont nous nous servons à un moment donné pour justifier nos actes humains. La nature est chaotique en ce sens qu'elle n'a aucun ordre immuable, aucune finalité entièrement définie. Cela fait maintenant un sacré paquet d'années que Darwin a fait ses preuves, il serait en cela temps de prendre conscience que l'idée d'évolution n'est pas compatible avec le désir de constance. Il faut s'adapter. Cela n'est pas un jugement moral, c'est une réalité nécessaire, biologique et géologique. Les apologues du changement en ce sens s'ils ne font que répéter qu'il faut du changement ne déclament que des tautologies puisque la vie, la nature est mutation permanente. Cela n'enlève en rien l'existence et la pertinence de certaines lois de la nature, qui sont des lois physiques. Mais ce qui nous intéresse ici d'un point de vue pratique c'est la triste analogie qui est faite entre la nature sauvage d'un côté et la société politique de l'autre, qui toutes deux parce qu'elles sont visées comme des entités figées, ne peuvent jamais se correspondre en théorie ou en pratique.

Ce qui nous empêche de concevoir ce mouvement du monde, interne et nécessaire, c'est peut-être notre relent d'idéalisme concernant la nature et la nature des choses. En ce sens, je me ferai le porte parole de ce qu'on peut appeler l'existentialisme. En effet, il peut sembler plus rassurant de s'attacher à l'idée que l'homme a une nature définie et d'une manière plus large que les choses ont des essences définies, déterminées. Ainsi, qu'est-ce qui nous détermine ? La découverte de l'ADN nous pousserait à croire que certaines conditions physiologiques nous précèdent, mais nous savons à quel point il est dangereux de s'aventurer sur ce chemin déterministe. Y a-t-il une nature transcendante des choses ? Répondre négativement pourrait choquer plus d'un philosophe étant donné la tâche première que certains se sont donné : trouver la nature des choses. Mais des penseurs grecs nous apprenaient déjà que la seule chose qui ne change jamais, c'est le changement. Si on accepte cela, il n'y a donc rien qui nous dépasse, qui nous transcende, et tout ce qui peut nous déterminer, nous définir se situe dans notre monde terrien, quotidien.

De cette idée nous approchons de la nouvelle tâche de la philosophie : la déconstruction. Que doit-on déconstruire alors ? Nos comportements sont-ils naturels ou purement construits ? Mais s'ils ne sont pas naturels et s'il n'y a rien de vraiment naturel, quelle raison devons-nous trouver pour les déconstruire ? On voit ici aussi qu'il y a un certain risque à éviter, il ne faudrait pas tomber dans le vice opposé au naturalisme qui ferait de tout comportement un mal à mettre à bas. Ce qu'il faut comprendre c'est que ce qu'on appelle nature n'est qu'un prétexte pour asseoir tel ou tel comportement, ce n'est qu'une fiction qui instaure ou perpétue des normes. Autrement dit on pourrait se défaire de cet argument de la nature puisqu'il n'a aucune valeur : il peut servir n'importe quel intérêt et son contraire. S'il y a du travail pour déconstruire les concepts qui figent notre société, celui-ci ne peut donc s'appuyer sur l'idée de nature immuable ou transcendante.

Ne faudrait-il pas finalement nous détacher de notre langage ? Si nous parlons de la nature, de l'humanité, de l'animal, de la société, de la famille, etc... nous oublions peu à peu toute la richesse qui est le fondement de tout cela, des relations multiples et infinies qui existent entre les différentes natures, les humanités, les animaux de toutes espèces et de tous genres, les sociétés passées, présentes et futures, occidentales ou orientales, les individus qu'importent leurs âges, leurs sexes, leurs genres, leurs origines, leurs croyances, leurs coutumes... qui forment au final un tout ou des touts, qui font un monde ou des mondes indifférenciés à l'intérieur d'un magnifique chaos multiforme.

lundi 3 mars 2014

Le visible et l'invisible

On ne croit que ce que l'on voit. Il y a dans cet dicton l'idée d'une force inégalable de l'expérience visuelle, de ce qui est perceptible par nos sens. Si on en reste à cela, nous sommes empiristes. Pourtant, l'imagination et la connaissance nous apprend à voir au-delà des apparences.
Le visible est ce que l'on voit, l'invisible ce que l'on ne voit pas, qui est caché.
Mais on peut apprendre à voir ce qui est caché, non pas le percevoir directement mais tout en sachant qu'il reste caché, en avoir pleinement conscience. N'est-ce pas alors cela "voir" ? C'est-à-dire avoir conscience de la présence d'une chose. Vous voyez ce que je veux dire ? L'expression fait sens alors qu'exclusivement utilisée à l'oral elle ne renvoie à aucun symbole visuel. Cela confirme donc l'idée que le visible n'est pas seulement ce qui nous est donné par les sens, comme un chaos sensible brut, pur auquel nous aurions accès ou non. Il s'agit en effet déjà de créer du sens, d'interpréter. Ainsi le visible n'est pas seulement le matériel et l'invisible n'est pas simplement l'immatériel.
Aujourd'hui ce qui m'apparaît comme le problème principal dans l'écologie politique et la prise de conscience touche précisément à cela. Nous ne voyons pas, non pas parce que nous ne savons pas où regarder, mais parce que nous ne voulons pas savoir, nous ne voulons pas voir. Et quand je dis nous évidemment je pense plutôt "vous" et vous pensez "eux".
Le nucléaire est un bien triste exemple de cette conscience qui se refuse de voir. Les effets sont matériels, palpables, ils sont physiques, ils existent. Pourtant ils ne sont pas complètement visibles. La radioactivité ne se voit pas, elle peut se matérialiser par des détecteurs, qui la rendent alors visibles mais puisqu'on ne peut jamais voir la radioactivité elle-même que par ses effets, on peut toujours se mentir et se dire que ces effets ne sont pas ses effets.
Les produits que nous achetons sont un autre exemple. Que ce soient les traitements chimiques, les conditions de vie ou de mort des animaux exploités industriellement ou artisanalement, les conditions de vie des ouvriers, etc... tout cela n'est pas visible mais bel et bien matériel, purement matériel. Seulement nous ne voulons pas voir, et il nous suffit de croire que tout va bien pour éviter des problèmes de mauvaise conscience.
Qu'est-ce que la conscience ? Qu'est-ce que la bonne ou la mauvaise conscience ? Être conscient de quelque chose c'est faire une action, sentir une chose et en même temps ressentir un certain effet personnel, subjectif. Avoir bonne conscience serait alors ressentir un certain plaisir au moment de l'accomplissement d'une action tandis qu'avoir mauvaise conscience serait ressentir une gêne ou pourquoi pas même de la peine au moment d'une action. C'est pour cela qu'on préfère ne pas savoir. Car une fois que l'on sait, on n'est pas obligé de changer ses habitudes, seulement nous avons notre conscience qui nous travaille, cela veut simplement dire qu'à chaque fois que l'on fait quelque chose dont on sait des conséquences néfastes, alors qu'avant on préférait ne pas se poser la question de ces conséquences, notre conscience nous rappelle par un sentiment désagréable que nous avons la possibilité d'agir, et avec cette possibilité une certain devoir de changer.
Cette réflexion sur le visible et l'invisible n'est pas du tout métaphysique, vous l'aurez compris. Il ne s'agit pas d'atteindre un absolu, une transcendance... mais simplement de prendre conscience que tout phénomène qui existe est précédé et suivi d'autres phénomènes. Toute action a une cause et est la cause d'autres événements. Rien n'émerge, rien ne surgit, rien ne tombe du ciel.
Les nouvelles technologies sont ainsi ce qu'il y a de plus effarant dans ce mythe de l'apparence, du visible et de l'immatériel. Puisque l'on a accès à un contenu qui est similaire matériellement et potentiellement à des milliards et des milliards de livres avec un simple écran et quelques centimètres cubes d'électronique, l'on s'imagine que ce contenu numérique est immatériel. Je sais que les gens ne sont pas naïfs et se doutent que le contenu du web ne flotte pas dans les nuages mais il faut avouer que l'idée la plus séduisante du moment est bien celle d'un internet propre, écologique, démocratique, etc... parfait en somme. Pour faire simple il faut rappeler que les données stockées pour le web nécessitent d'énormes machineries qui elles-mêmes nécessitent énormément d'énergie, sans compter toute l'énergie qu'il faut pour la fabrication de tous ces ordinateurs, tablettes et téléphones, ni les matériaux, ni la main d'œuvre, etc... alors oui cela sonne comme un discours écologiste redondant, déjà entendu, sur la pollution, la consommation et l'éthique du travail des enfants du tiers-monde. Pourtant si le discours se répète c'est bel et bien que la réalité reste la même. Derrière ces apparences de plus en plus sophistiquées, édulcorées, mirobolantes persistent les inégalités, la domination, la faim, la misère, les maladies, etc... là encore on me dira soit que tout le monde le sait et en a conscience, soit que le tableau n'est pas si noir que ça. Seulement je pense que c'est justement parce que ces injustices restent invisibles qu'elles persistent, et elles restent invisibles parce qu'on ne veut pas les voir et parce qu'on se justifie toujours par le fait qu'elles diminuent, ce qui est logiquement insuffisant, inacceptable, et pratiquement faux.
Prendre conscience de l'invisible, c'est voir au-delà du visible. C'est arrêter de croire à l'immatériel, car tout ce qui est, est matériel. Cela veut également dire que s'engager c'est agir, et qu'agir c'est s'engager. Changer ses idées ne change rien si on ne change que ses idées, il faut changer ses actes. Pour autant les idées sont le fondement même du changement. Les idées se transmettent, elles sont les fondements des projets. Mais les idées bien que semblant immatérielles sont toujours incarnées, portées par des actes et des actrices ou des acteurs, et toujours visibles. C'est aussi cela ne croire que ce que l'on voit, car si tu me dis : je suis ceci ou je suis cela, qu'est-ce qui me le prouve sinon si je te vois être ceci ou être cela ? Et comment ne pas alors comprendre qu'être quelqu'un c'est toujours agir ?

vendredi 20 décembre 2013

Bricolage et décroissance (1/4) : philosophie du bricolage


Une philosophie bricolée du bricolage comme forme politique
Bricoler peut être réparer ou réaliser des travaux modestes avec des moyens modestes. La décroissance doit se comprendre aussi dans cette humilité. Pour autant de grandes choses peuvent être réalisées avec peu de moyens, car les biens matériels en abondance que vantent l'idéologie ce la croissance ne sont ni nécessaires ni suffisants au bien-vivre.

 

Ière Partie : Le bricolage comme matière

Si le bricolage est fait de bricoles, en quoi peut-il intéresser la philosophie ? La bricole est futile, innocente et naïve et semble bien loin de la sagesse visée par le penseur ou l'intellectuel. Mais puisque tout devient intéressant dès lors que l'on y prête un minimum d'attention, tout devient sujet de réflexion et l'on va voir qu'au delà d'une vulgaire contemplation de comportements populaires, le regard porté sur cette pratique peut dévoiler des facettes insoupçonnées et d'autant plus remarquables.

A/ Philosophie de l'objet du bricolage

1.Qu'est-ce qu'un objet bricolé ?

L'objet bricolé est un artefact issu d'éléments qui à l'origine n'ont pas été créés pour constituer cet objet. On peut se demander de quand date l'idée du bricolage en se demandant de quand date la pratique du bricolage des objets. On se vite compte que le bricolage est alors synonyme d'expérimentation, de construction, d'invention à tel point qu'on peut même élargir le concept de bricolage à tous les prototypes et donc une multitude d'objets jusqu'à un certain point, le moment où est né le design. Ne peut-on pas dire que les premiers objets ont été bricolés ? Qu'est-ce qui fait la différence aujourd'hui ? Qu'est-ce qui dérange et peut poser problème ou question ?
Je serais tenté d'élargir l'idée de bricolage pour l'opposer à l'industrie mais aussi l'artisanat en tant que savoir-faire professionnel (à visée donc lucrative). On oppose souvent la figure du professionnel consciencieux à celle du bricoleur amateur du dimanche. Comment aborder le bricolage de manière philosophique ? Quel intérêt peut-on y trouver ? La philosophie se consacrant habituellement au bien, au beau, au vrai à travers l'éthique, l'esthétique ou la logique on se demande ce que le bricolage peut fournir comme matière à réflexion. C'est plutôt dans ses aspects psychologiques, sociologiques et politiques que le bricolage est intéressant.

2.Fétichisme, collection et matérialisme

Le fétichisme s'attache à accorder une valeur à l'objet en soi, en tant qu'il est « un objet ». C'est donc l'objet en tant que produit de la main de l'homme, dans sa manifestation d'un certain pouvoir qui est visé. Un comportement fétichiste est observable dans le culte du nouveau, l'adoration du gadget. On retrouve quelque chose de similaire dans le bricolage avec une fierté de l'ouvrage. Dans un cas l'objet industriel est adoré, sacralisé comme démonstration de la puissance humaine générale, dans l'autre c'est une reconnaissance personnelle qui est symbolisée.
Dans la collection l'objet trouve sa valeur en comparaison aux autres objets par des similitudes de forme, de couleur, de texture, de style, d'époque, etc... et n'est même plus recherché pour ce pour quoi il a été créé, ou indirectement. On collectionne donc des tire-bouchons parce que chacun a été produit en tant que tire-bouchon, mais on ne vise pas l'acquisition de celui-ci pour assumer la fonction qui le définit. L'objet dans la collection montre déjà l'idée d'une valeur qui dépasse la simple fonction d'utilité ou d'esthétisme.
Le matérialisme au sens commun est l'importance accordé à ce qui est matériel. Au sens étroit de la philosophie c'est l'affirmation que tout ce qui existe n'est que matière et qu'il n'y a donc pas d'esprit, d'âme dissociée du corps humain. Le matérialisme et l'antimatérialisme sont des postures sociales qui placent plus ou moins les biens matériels avant d'autres biens (santé, amitié, bonheur, etc…). Où situer la pratique du bricolage ? On lui reconnaît la nécessité d'utiliser des biens matériels mais en les réduisant à de la simple matière.
Le bricolage tendrait à désacraliser l'objet. La lutherie dite sauvage s'oppose en ce sens à la manufacture de prestige et fournit des objets qui remplissent leurs fonctions premières. L'objet bricolé ne vise pas l'esthétique, il ne vise pas à se conformer à un style ou une époque, il cherche à assurer une fonction. Mais il y a un paradoxe très important à vouloir accorder trop peu d'importance au matériel dans une confusion de ce qu'est le matérialisme. Pour aller contre la croissance il faut renouer avec une forme de matérialisme. Il faut apprendre à prendre soin de nos objets. Cela veut dire ne plus les mépriser pour ce qu'ils sont de la manifestation d'une industrie irréfléchie mais chercher à repousser le cycle imposé par la durée de vie déterminée des objets.

3.Accumulation et collection

Du pendant opposé à l'idée consumériste du « tout s'achète et tout se jette » on trouve le bricoleur pour qui, au contraire mais de manière complètement dépendante, « rien ne se perd, tout se transforme ». Ainsi se développe l'extraction infinie des poubelles et bennes de décheterie visant une accumulation qui n'est pas collection. L'idée n'est pas de garder des objets pour ce qu'ils sont, ou pour ce qu'ils ont été. L'objet qui a été jeté est mort et attend de renaître. L'accumulation vise donc les objets en tant que ce qu'ils seront, ce qu'il peuvent être. Ces potentialités ne sont pas toujours explicites et c'est tout le plaisir du bricoleur de découvrir que telle pièce peut servir à telle chose. Ce sont les circonstances encore non décidées qui feront de l'objet de récupération qu'il assumera une nouvelle fonction.

4.Fonctionnalisme

On peut se dire que l'utilisation inappropriée d'objets est à éviter dans l'idée d'une ou plusieurs fonctions associées à un objet desquelles il ne faut pas s'écarter. L'idée du fonctionnalisme consiste à dire qu'un objet doit être utilisé seulement en vue de ce pourquoi il a été créé. Tout le développement technique depuis le silex jusqu'aux nanotechnologies répond donc à des contraintes. Ce sont l'efficacité (comment faire qu'un objet pour avoir de meilleurs résultats qu'un autre pour une action visée), la durabilité (comment faire qu'un objet puisse assumer telle ou telle fonction en se détériorant moins qu'un autre), l'économie (comment faire qu'un objet assume la même fonction qu'un autre, à moindre coût). On comprend que même si on peut utiliser un couteau pour dévisser une vis, on prendra un peu plus de temps, on abîmera à la fois plus le couteau et la vis mais il n'est pas nécessaire d'avoir un tourne-vis en titane si le même objet fabriqué dans un alliage plus économique est aussi efficace et aussi solide.
Il est trop facile de critiquer le fonctionnalisme en le réduisant à un naturalisme. En effet si la nature ne fait rien en vain, les artefacts n'étant pas naturels, la question doit se poser d'une tout autre manière. Si on peut dire que les rôles sociaux qui nous déterminent ne sont pas naturels on voit qu'il en est autrement des objets mais jusqu'où ?

5.Pragmatisme

La nécessité de faire avec peu, par manque de moyens par exemple, est source de débrouille. On fait ce qu'on peut avec ce qu'on a, et si on a peu on fait quand même. On peut se dire pragmatique si on réduit toute chose aux utilisations qu'on peut en faire, qu'elle que soit la finalité pour laquelle l'objet ait été créé. Les bidonvilles en sont la preuve la plus frappante de constructions précaires assurant les fonctions les plus primaires de ce qu'on attend d'une habitation. Le bricolage est clairement une pratique pragmatique qui vise l'action. Le bricolage dans ce sens est alors quasi intuition, il est manipulation hésitante, tentative incertaine, gestes pratiqués avant d'être pensés ou réfléchis à mesure de l'action. Le bricolage est un empirisme qui cherche ce qui marche jusqu'à une solution.

vendredi 4 octobre 2013

De l'éthique à la macro-éthique

Quelle éthique à l'ère de la mondialisation ?

La vie politique aujourd'hui ne se résume pas simplement à des décisions gouvernementales, mais un jeu de pouvoirs entre gouvernements et syndicats, pressions et lobbies économiques entres autres. La vie des politiques est elle de plus en plus rendue publique et met à jour un désir citoyen d'une éthique à l'intérieur de la classe politique. Mais avant tout cela, il ne faut pas oublier que la politique en tant qu'organisation d'un groupe est la recherche des moyens pour parvenir à des fins. Or ces fins si elles sont pratiques (manger, se loger, se soigner, s'éduquer...) sont fondées sur des valeurs. Ces valeurs c'est l'éthique qui les définit. Il y a plusieurs manières de voir cette définition : soit l'éthique rend apparentes ces valeurs qui sont déjà de fait réalisées dans la vie politique, soit elle cherche à refonder des valeurs. L'antagonisme et le pluralisme politique n'est pas ici remis en question mais le risque de certains discours qui font reposer ces divergences sur une incommensurabilité axiologique est de tomber dans un solipsisme moral nous rendant incapables les uns et les autres de fonder une morale commune. Il existe des valeurs communes et donc possiblement partageables.
Cette réflexion sur les dimensions éthiques de chacun de nos actes part d'une pratique personnelle quotidienne de consommation que j'ai remise en question et à travers laquelle j'ai cherché une cohérence. La confusion possible entre l'acte éthique et l'acte politique est à éclaircir. Pour autant la démonstration globale de ce travail est de mettre en perspective les choix personnels avec ceux d'autres individus politiques pour montrer que si ce n'est pas une confusion c'est une véritable volonté de ne pas dissocier ces deux domaines. Il y en a marre d'entendre du côté conservateur que les valeurs se perdent et de l'autre côté nihiliste qui rejette en bloc toute valeur possible. Pour autant, on admettra rester du côté philosophique et éthique dans la mesure où il n'est question ici ni des lois ni de l'appareil gouvernemental (qui demanderaient autant de questions) ; mécanismes qui ouvrent le débat sur une pente plus politique. Le mouvement décroissant bien que représenté par des partis politiques est avant-tout la volonté d'un nouveau mode de vie social, de nouvelles valeurs.

En montrant les différentes dimensions de l'acte de consommation il y a un double objectif : d'abord celui de montrer des critères plus larges de prise en compte des intérêts dans une réflexion morale et ensuite montrer comment ces critères peuvent être biaisés par d'autres dimensions comme l'habitude (ou la flemme), l'incapacité à croire en le pouvoir collectif (scepticisme ou fatalisme). Ensuite il y a une volonté de montrer que les enjeux de la solidarité et de la justice sont transcendants à la politique en place et relèvent d'une vraie réflexion éthique.

D'un côté il y a cette conviction croissante que si une justice humaine est possible elle doit s'attacher à comprendre l'individu non plus seulement dans l'acte particulier pour lequel il est inculpé mais pour l'ensemble d'événements qui constituent son parcours moral et donc ses intentions. De l'autre il y a la conviction de plus en plus indéniable que chacun-e de nous se trouve pris-e dans un système global, universel où chacun de nos actes produit des effets sur l'ensemble de la communauté humaine mais également sur tout un écosystème (l'impact humain s'étendant aujourd'hui au-delà des limites de notre système solaire...).
Peut-on se satisfaire d'une éthique classique telle qu'elle a été pensée depuis l'antiquité mais surtout telle qu'elle continue d'être pensée aujourd'hui ? Doit-on séparer l'éthique en régions axiologiques et laisser se traiter d'un côté des problèmes d'éthique environnementale, de l'autre des problèmes d'une éthique des affaires, de l'autre une éthique du soin, etc... ? La dialectique entre une éthique de l'intention et une éthique des conséquences a-t-elle encore sa pertinence ?

Pour éviter la confusion avec d'autres approches il est également important de souligner que l'idée d'une macro-éthique n'est ni une éthique maximaliste ni une approche universaliste ou holistique de l'éthique. Il ne faut pas la confondre une éthique qui serait dite maximaliste dans la mesure où elle ne cherche pas à s'étendre dans la sphère privée des agents moraux, elle est en cela minimaliste puisqu'elle s'attache seulement à faire en sorte que chacun nuise le moins possible au autres, l'idée de « macro » étant à comprendre dans l'étendue géographique qui dépasse la simple perception visuelle. Elle n'est pas universaliste dans l'idée qu'elle ne cherche pas à fonder tel ou tel comportement qui serait définitif et universel mais s'attache à faire découvrir de nouveaux critères de jugement qui permettent de prendre en compte plus de conséquences.
Est-ce une forme d'utilitarisme ? Pas forcément dans la mesure où il n'est pas exclu de raisonner à une échelle macroscopique avec une éthique déontologique.

Contre l'intellectualisme moral
Aujourd'hui alors que quasiment la moitié de la nourriture produite dans le monde finit aux ordures il est possible de renverser la tendance à une petite échelle, à l'intérieur même de ce système, en favorisant économiquement et en sanctionnant de la même manière tels ou tels produits et donc indirectement tel ou tel comportement et telle ou telle conséquence. Il ne suffit plus de se dire qu'on ne savait pas et qu'on ne pensait pas à mal. L'intellectualisme moral socratique qui consiste à se dédouaner de toute responsabilité par prétention d'ignorance n'est plus une excuse acceptable. Il ne suffit pas de vouloir faire le bien quand le constat sur les conditions humaines et sociales sont à ce point alarmantes. Il ne suffit plus non plus de se dire que rien n'est possible, qu'il n'y a pas de marge de manœuvre puisque c'est justement la liberté du système économique qui permet tant d'inégalités, et c'est cette même espace de possibilités qui pourra changer les choses.

Éthique comme choix
Libéralisme et illusion de choix
Dans la société actuelle qui défend cœur et âme la liberté individuelle et économique nous assistons en apparence à une profusion de choix. L'heure est à la personnalisation dans les moindres détails. Cette tendance s'oppose à l'industrie classique telle qu'elle est apparue dans une démarche de relance. Pourtant cette opposition n'est elle aussi qu'apparente. L'essor de l'industrie c'est la production en masse d'objets identiques, fabriqués en séries. Si aujourd'hui l'industrie s'est développée et propose une multitude de séries, beaucoup plus qu'à ses débuts, les objets restent foncièrement les mêmes. La marque change, la forme change, la couleur change, le prix change, les fonctions se distinguent mais les produits manufacturés sont grosso modo de même qualité, fabriqués dans les mêmes conditions, avec les mêmes matières premières, avec les mêmes procédés. De sorte que ce qu'il est important de pointer c'est l'illusion de choix qui offre une liberté au consommateur mais qui n'entraîne pas de différences sur le système de production. La concurrence et les batailles promotionnelles entre les différentes entreprises masquent la véritable liberté et le véritable choix possible. Comment peut-on continuer à croire que nos choix sont libres quand il n'impliquent aucun changement ? Comment continuer à penser que nous choisissons vraiment quand tout est fait pour que notre mode de consommation n'aille que dans un seul sens, à savoir favoriser un système financier capitaliste.
Le choix éthique
Nous ne pouvons pas le définir comme le voudrait Socrate mais nous pouvons différencier dans les grandes lignes le mal et le bien, le plaisir et la souffrance, la justice et l'injustice. Nous pouvons déjà dans un premier temps partir du même socle de couples de valeurs. Réfléchir en éthique c'est se demander quels critères moraux sont valables pour évaluer un acte. Dans ce cas nous pouvons partir sur l'idée que tout le monde peut comprendre qu'un choix pourra recevoir une plus grande valeur morale s'il est porté vers une action qui privilégie le bien plutôt que le mal, le juste plutôt que l'injuste. Peut-on alors parler d'utilitarisme ? Oui, et on pourrait critiquer une telle doctrine dans son idée générale comme dans ses cas particuliers. Mais par là même la question qu'il faut se poser est : les comportements que l'on critique ici, à savoir les actes de consommation, ne répondent-ils pas justement à une logique morale utilitariste ?
L'intention ici n'est pas de donner des critères moraux pour juger si un acte est bon ou mauvais mais d'insister sur les différentes dimensions de la qualité morale qu'un acte peut recevoir. Il va falloir montrer qu'un acte en apparence anodin et dépourvu de valeur morale est de manière indirecte important. Dans une société libérale ou chacun peut prétendre à une liberté et un pouvoir économique autonome il est davantage significatif de s'intéresser aux conséquences de nos moindres choix. La société de consommation n'est pas une fatalité dans la mesure même où c'est justement parce que le client est roi, dans l'idée que le marché est régulé par l'offre et la demande et qu'il ne faut pas oublier que ce sont nos choix en tant que consommateurs (ou non-consommateurs) qui influent majoritairement sur la société que nous voulons. Même si mes convictions personnelles me portent à vouloir étendre tel ou tel choix comme préférentiel, comme davantage éthique car davantage bon, l'idée défendue ici est avant-tout l'idée que nous pouvons choisir et faire des vrais choix éthiques (et pas uniquement esthétiques ou économiques).

L'acte du consommateur est primordial car il est premier. Il est premier car la majorité de nos actes sont économiques. Quand on ne travaille pas pour le gagner c'est qu'on dépense notre argent. Et dépenser cet argent c'est s'inscrire dans un réseau d'échanges incluant certain-e-s et excluant d'autres. Se loger, se vêtir, se déplacer, se nourrir, se divertir, se cultiver... plus rien n'échappe désormais à l'évaluation, à la valorisation, c'est-à-dire à la transformation de tout espace et tout moment en une valeur économique. Il s'agit ici de dépasser l'étude classique de cas moraux qui nous mettent dans des situations limites, hypothétiques et rarement réalisées. Pourquoi s'intéresser à choisir entre sauver dix inconnus ou une personne proche alors que les dilemmes moraux beaucoup plus concrets se cachent (et c'est là également le problème pointé) dans la vie de tous les jours. Par notre investissement indirect par la monnaie nous faisons des choix et si une personne lambda ne commet aucun crime, aucun délit et ne semble soumise à aucun problème éthique en apparence, on ne saurait l'exclure de la sphère globale mondiale de l'éthique.
J'aimerais donc tenter de développer les facettes morales de l'acte de consommation.

La dimension visible naïve
La conception la plus simple de l'acte moral est l'action présente, en tant que geste inscrit dans une simple localité et une simple temporalité. C'est ce qui est jugé majoritairement par la société en tant qu'actes individuels mettant en relation des individus avec d'autres individus ou avec les biens d'autres individus. Par exemple lors d'une agression physique on juge la personne en tant qu'elle produit des effets physiques visiblement observables à un moment donné, dans un lieu donné et engageant principalement l'agresseur et l’agressé dans ce lieu et ce moment. Il est facile de juger du caractère bon ou mauvais d'un tel acte dans la mesure où l'on comprend facilement la motivation, l'intention manifeste et les conséquences empiriquement observables de cet acte. Je sais par exemple qu'un homme qui frappe sa femme constitue un mauvais acte en soi puisque je peux juger de l'intention mauvaise de l'homme et des conséquences mauvaises sur la femme. Nous ne rentrerons pas dans la complexité d'actes dont on pourrait avoir du mal à saisir l'intention puisque nous nous attachons ici à montrer plutôt que ce sont des conséquences que l'on ignore qu'il faut prendre en compte.

De fil en aiguille on peut s'interroger sur d'autres types d'actes et leurs causes et conséquences. Si une personne achète un certain objet quelconque, il n'y a pas de raison de juger moralement cet acte, en revanche si on l'inscrit dans un projet plus général, par exemple dans l'idée que cet objet a été acheté avec de l'argent sale ou si cet objet a pour but de servir de mauvaises intentions on émet un jugement plus engagé. Là encore que juge-t-on ? L'acte en lui même ou plutôt l'acte en tant qu'élément de l'entreprise personnelle délibérée d'un individu conscient ?

Acheter, consommer n'est pas un acte anodin parce qu'il n'est jamais singulier. Il faut déplacer le point de vue que l'on porte sur l'éthique et l'élever à une échelle mondiale pour constituer une macro-éthique capable de prendre en compte les conséquences non plus simplement d'un acte singulier dans son rapport à l'autre ou aux autres mais plus largement l'ensemble, la totalité des actes particuliers en tant qu'ils génèrent un acte de poids sur l'ensemble de l'économique, du social et du vivant.

La dimension économique
Chacun-e a conscience quand il achète tel ou tel produit qu'il participe à un système économique global à l'intérieur duquel il peut favoriser indirectement telle ou telle pratique. La pertinence de ce propos est indéniable quand on voit le nombre de labels et certificats qui existent et classent les produits. Doit-on choisir un produit plutôt écologique ? éthique ? équitable ? certifié par la région ? certifié par un organisme d'hygiène ? élu meilleur produit de..., etc... la diversité donne l'illusion d'une séparation, d'une sorte de structuralisme nous plaçant toujours dans l'alternative. De toute évidence l'impact négatif sur la planète et le vivant ne peut être annulé par un mode de vie mais refuser la volonté et la possibilité d'évoluer vers cette tendance c'est nier notre propre liberté d'action.
Quand j'achète une banane je ne me contente pas d'échanger une denrée alimentaire contre de l'argent que la caissière du supermarché va pouvoir à son tour échanger pour d'autres produits de consommation. La binarité économique est morte quand la monnaie est née. La production de biens et de services étant mondialement éclatée il est difficile de sortir entièrement du système économique en tant que tel. Pourtant des solutions existent pour réduire notre impact à travers ce qu'on appelle les circuits courts. Revenons à notre banane. Son mode de production et commercialisation implique évidemment de la main d'œuvre, du transport, l'utilisation de technologies, de chimies, d'emballages, de publicité, de flux financiers. Cette dimension n'est donc pas négligeable.
Les conséquences
Quelqu'un qui achète de la viande contribue indirectement à la pollution de son transport, à la pollution des déchets générés par l'élevage, à la pollution du transport de l'alimentation nécessaire à l'élevage, à la pollution nécessaire au fonctionnement des immenses exploitations de soja qui constituent l'alimentation, à la déforestation de l'Amazonie, à l'intoxication des populations brésiliennes, à leur expropriation, à leur meurtre dans certains cas directement par l'emploi de forces militaires et policières armées et indirectement par l'intoxication permanente,... sans parler de tous les effets indirects car découlant de l'investissement financier des grands groupes bénéficiant du commerce, finalement on pourrait remonter jusqu'au financement de la recherche et la mise en place des prisons, des centrales nucléaires, etc... le propos ici n'est pas de savoir et juger qui est innocent ou qui ne l'est pas puisque d'une manière ou d'une autre nous sommes toutes et tous responsables de la situation actuelle.
Une fatalité ?
Si nous comprenons que ce sont nos choix en tant que consommateurs qui sont décisifs alors il est clair que ces mêmes choix sont la base d'un changement. Les sceptiques pourront nous accuser de pessimistes alors que la vision proposée est plutôt optimiste puisqu'elle considère une issue à un problème qui reste perçu comme insoluble par ceux qu'on dirait fatalistes, adeptes de la célèbre formule there is no alternative.

La dimension collective
L'acte individuel a-t-il un poids véritable ? Il n'y a pas d'effets de masse qui ne soient au moins la somme d'une multitude d'actes individuels. /.../
Peut-on pour autant parler du critère d'universalité ? En effet nous pourrions avoir l'impression qu'une telle morale puisqu'elle se base sur l'idée que c'est du fait qu'il y a un nombre conséquence de personnes qui agit d'une telle manière que les effets mauvais se réalisent. Mais là où Kant parlait d'un critère d'universalité il faut y chercher un paradoxe logique. La maxime qui gouverne mon action si elle doit être universalisée ne doit pas entraîner l'impossibilité d'agir. Si tout le monde pouvait mentir, plus personne ne pourrait se faire confiance, il faut donc supposer que les gens ne mentent pas (même s'ils mentent dans les faits). Or ici justement les faits montrent que l'action de masse fonctionne comme si elle pouvait être universalisée. Comme dirait Sartre quand chacun-e agit, adopte un comportement il ou elle s'engage et engage avec lui ou elle comme le modèle humain désiré pour toutes et tous. Le problème se situe également dans la différence qu'il faut marquer entre le type d'acte et l’occurrence de l'acte. Le problème n'est plus dans la qualité de l'acte (son type) mais dans sa quantité (nombre d'occurrences) ce qui fait que le caractère néfaste et condamnable est une somme, une répétition plutôt qu'un simple geste. Le caractère universel est donc mis de côté dans la mesure où une seule poignée de personnes suffit à accomplir cette somme d'actes.
La déresponsabilisation
Puisque chacun de nos actes s'inscrit dans un tissu d'actes, sur qui peut-on ou doit-on porter la responsabilité des conséquences de la globalité de ces actes ? Peut-on blâmer le consommateur de la pollution générée par un distributeur ? Peut-on tout reprocher au consommateur ? En effet il semble toujours légitime de vouloir se protéger en tant que consommateur, récuser la faute et faire porter le chapeau aux industries, aux lois, aux politiques. Bien sûr les coupables sont les patrons richissimes qui exploitent les travailleurs dans leurs usines, contournent les lois à leurs avantages et fricotent malsainement avec les politiques. Mais s'ils peuvent continuer à exercer leurs pouvoirs mortifères c'est qu'ils tirent leur légitimité d'en bas, parce que nous contribuons à pérenniser les monopoles.

La dimension sociale et psychologique
Les consommateurs ne sont pas entièrement dupes, ils savent bien qu'ils se font berner d'une manière ou d'une autre mais ils continuent à acheter. La question est alors pourquoi ? Dans l'acte de consommation il ne faut pas négliger les effets directs et indirects qui se portent sur soi, sur l'individu en tant qu'il accomplit l'acte.
Je dépense donc je suis. La consommation est symbolique au sens où elle manifeste d'un certain niveau de vie, d'un certain confort quand il ne s'agit pas d'un luxe. Nous vivons dans une société d'apparence, de spectacle et consommer c'est aussi pouvoir montrer son pouvoir d'achat ou négativement sa détresse ou sa pauvreté.
Pour cette raison l'acte de consommation est également un acte politique de revendication à travers lequel on peut affirmer sa volonté propre à défendre tel ou tel système de production, notamment en favorisant les circuits-courts, en allant au marché, etc...
Acheter c'est social. Le travail qu'on ne peut dissocier de la dépense d'argent qui en est le but est ce qui nous relie aux autres et nous positionne à leur égard. Quand on échange des biens ou des services on le fait avec des concitoyen-nes. La dimension sociale est primordiale et bien qu'inavouée on peut parfois la concevoir comme le mobile premier qui pousse des personnes à aller faire leurs courses pour parler de la pluie et du beau temps à la caissière, aller chez le médecin en prétextant une légère toux et pouvoir raconter les derniers potins à son docteur, se faire couper les cheveux pour lâcher ses commentaires politiques, etc... tout ça pour discuter le bout de gras.
La solidarité du quartier ou du village. Un grand abattoir dans un petit village c'est toujours d'abord des emplois aux yeux des locaux. Qu'importe si ces emplois sont précaires ou dégradants, humiliants, l'embauche semble toujours être la condition première. Qu'importe si les conséquences écologiques et sociales d'une telle entreprise sont désastreuse en aval ou en amont de la chaîne de production, ce qui compte pour les employés c'est ici et maintenant. Ces employés sont des maris, des femmes, des frères, des oncles, des voisins, des amis qui rassemblent des populations entières autour d'activités de production éthiquement douteuses mais rarement remises en question par excuse de pragmatisme.
L'habitude. Nous nous construisons autour de repères, ce sont nos petits rituels, nos habitudes, nos préférences qui rassurent par le maintien en place d'un environnement d'apparence stable et donc sécurisant. Il est difficile d'en changer puisque le changement même s'il est souvent revendiqué fait peur : on sait ce que l'on perd mais on ne sait pas ce que l'on gagne.
Il est donc difficile d'envisager un renversement, une révolution dans des modes de consommation qui impliquent des enjeux sociaux directs beaucoup plus larges.

La dimension d'exemple
La dimension quant à elle que je qualifierai d'exemplaire concerne l'effet indirect que mon acte peut et doit avoir sur les autres. La totalité de mes actes représente une philosophie, un mode de vie, une idéologie qui par son caractère pragmatique (en tant que succès ou échec sur le quotidien) remplit volontairement ou involontairement la fonction de montrer autour de soi. L'effet domino ou l'effet papillon peut dans cette démarche être le modèle d'un changement qui s'étale et de part en part atteint une majorité.
Dans une démarche décroissante par exemple il peut sembler que certaines pratiques paraissent extrémistes dans la mesure où elle sont tranchées et ne semblent pas laisser part à un compromis ou un juste milieu. Si on prend le cas d'une personne qui se sépare ou refuse d'utiliser un appareil électronique, technique ou technologique d'une manière dite radicale c'est aussi pour montrer la possibilité pratique d'une théorie bien que dans l'absolu l'emploi occasionnelle d'un GPS, d'un téléphone ou de je ne sais quel gadget ne constitue pas dans la singularité de l'acte une mauvaise chose en soi.
Dans la même idée un régime végétalien idéologique strict ne se base pas sur le caractère moral de l'acte en lui-même qui est de manger un produit animal puisque l'acte en lui-même n'est pas contestable. Mais la rhétorique simpliste et naïve qui consiste à dire que puisque l'animal est mort il n'y a plus de considérations ni d'implications morales à son égard doit définitivement disparaître. En effet l'éthique concerne ici les conséquences générales d'une pratique en tant qu'un ensemble d'actes et l'excuse qui réduit l'intention à la singularité de l'acte n'est plus acceptable.
Toujours dans une vision pragmatique je me demande quelle valeur accorder à un discours qui se revendique du changement quand ce changement ne trouve pas de mise en application concrète. Les moralistes et donneurs de leçons sont nombreux mais je reste convaincu que les actes font plus d'échos que les belles paroles des beaux parleurs. À quoi bon dire « s'indigner » quand cette indignation ne bouleverse pas vraiment ? Combien de fois entend-on des citoyens dire que telle ou telle situation est « révoltante » ou « indignante » et quand bien même ils pourraient agir, ils ne font que se plaindre et contempler le désastre.


Le changement pratique
D'une manière pratique c'est simple. Arrêter d'acheter certains produits pour en favoriser d'autres ce n'est pas compliqué et ça fait de l'effet. Favoriser le commerce le plus direct possible en s'assurant de la provenance et des modes de production. Récupérer et glaner inscrit la consommation dans un autre rapport que l'économique. C'est une manière contestataire de mettre en évidence l'absurdité d'un système de production qui classe de manière arbitraire des denrées consommables et permet de réduire le poids individuel de ceux qu'on appelle les freegans dans le calcul final. Manger une banane des poubelles c'est ne pas favoriser le système économique qui l'a faite arriver jusqu'ici. C'est pour cette raison que je trouve indécent de payer des fruits exotiques que la main d'œuvre qui l'a produite ne peut pas s'offrir alors que la moitié de la récolte finit aux poubelles, et il est personnellement difficile de participer à ce système et ne pas vivre des « déchets » du capitalisme quand on sait qu'ils pourraient nourrir celles et ceux qui en ont besoin.
La difficulté de perception
Il est difficile de voir les changements qu'impliquent de tels choix. Travailler sa vertu personnelle peut sembler plus facile car plus perceptible, en s'améliorant soi-même on perçoit au fur et à mesure un changement, une amélioration. Ce n'est pas le cas avec une entreprise globale, mondiale. C'est également pour cette raison qu'il est si difficile de s'accrocher à de telles convictions et c'est une excuse qui nous fait rejeter toute pratique ne semblant avoir d'effets. « À quoi bon, ça ne changera rien ? »
Une illusion ?
Agir de la sorte n'est-ce pas une illusion qui n'a pour finalité que se donner bonne conscience ? On en revient à l'antique question socratique qui demande ce qu'est un homme ou une femme bon-ne. Peut-on se satisfaire de vouloir faire le bien pour être bon ? Une éthique quelle qu'elle soit doit de mon point de vue se réaliser en actes. Il ne suffit pas de s'indigner intérieurement, encore faut-il traduire ses pensées en action. Arborer des t-shirts et des pins clamant la révolution et l'anarchie ne fait pas de moi un révolutionnaire ou un anarchiste. C'est au contraire ce genre de simulacres qui donnent pour moi bonne conscience en affichant son idéologie. Mon pragmatisme tendrait à me faire dire que seuls les actes font vérité. L'engagement en tant que tel ne peut être qu'un engagement par des actes. Il reste à savoir si l'engagement est un acte éthique.




lundi 26 août 2013

Progrès et technoscepticisme

Si la philosophie doit être pratique c'est pour nous guider dans nos actions, dans nos choix. Se questionner sur les technologies et l'éthique est un exercice qui doit articuler le regard critique du progrès scientifique et technique avec l'élaboration de valeurs morales avec lesquelles il doit s'accorder. Je parlerai ici de technoscepticisme en tant que refus de croire aveuglemment que les sciences et la technologie soient consubstantielles aux avancées sociales : le progrès technique n'est pas intrasèquement un progrès social. Ce discours peut paraître réactionnaire car il critique des  habitudes et des biens symboliques de la démocratie. Vouloir s'émanciper de l'utilisation des produits techniques semble aller contre le processus occidental de développement. Mais en essayant de souligner les nuances d'une pensée de la prudence il est important d'étouffer l'amalgame simpliste qui voudrait faire crier à la technophobie comme peur irrationnelle et donc déraisonnée des sciences et techologies.
Le progrès technique n'est pas consubstantiellement un progrès social ou politique.
À quoi sert un téléphone ? Quel est le but de l'agriculture ? Pourquoi utiliser les réseaux sociaux ? Pour être clair et direct, il ne faut certes pas diaboliser l'Iphone, Facebook ou la manipulation génétique en tant que telle mais il est tout aussi sûr que leur utilisation n'est pas forcément bénéfique et parfois indirectement ou directement dangeureuse.
On n'arrête pas le progrès technique : les appareils et réseaux téléphoniques sont de plus en plus performants, c'est indéniable. Si le technicien doit se demander comment il peut faire, le philosophe se demande s'il est nécessaire de le faire et quelles conséquences en découlent. Les moyens de communication évoluent dans leurs formes, qu'en est-il de leurs contenus ? Les gens peuvent davantage communiquer, le font-il ? D'une manière quantitative certainement mais qualitativement ? Peut-on espérer une progression du lien social ? Peut-on espérer plus de solidarité ?
On pourrait penser naïvement que les sciences et les technologies ne sont que des outils au service de leurs utilisateurs. Ainsi on comprendrait qu'avec il y aurait à la fois plus de solidarité comme davantage de délation et de surveillance.
Comment argumenter dans le sens d'une perte de l'humanité ? Le premier argument est celui de l'assistanat et la perte d'autonomie. Comment le comprendre ? Si on part de l'idée que la technique, la science et la technologie sont développées pour aider l'humain à vivre en extrapôlant on en arrive au risque que la machine nous remplace peu à peu en nous soulageant au début pour finalement tout faire à notre place et nous laissant inertes, dépossédés de nos moyens d'action et de vie. Cet argument est simple mais jusqu'où est-il convaincant ? Le second plus subtile en découle et tient au fait que la confiance accordée à la machine coûterait la confiance perdue en l'humanité. Le risque est de croire que le vivant et le vivant complexe que représente l'humanité puisse être synthétisée, reproduite mécaniquement à la perfection. Jusqu'où la machine peut-elle se complexifier pour rendre compte des nuances infimes de l'humain ? Comparer la machine est l'humain est dangeureux puisque si la machine semble si parfaite c'est qu'elle est un mécanisme simple et simplifié qui devient une norme pour le vivant.
Un autre raisonnement très simple consiste à se demander s'il est possible d'effectuer les mêmes choses, d'avoir les mêmes résultats avec des moyens différents. Peut-on individuellement vivre sans téléphone ? La réponse de fait est positive. Cela ne signifie pas pour autant se couper du monde et arrêter d'avoir une vie sociale. Le discours conservateur qu'on pourrait attribuer à tort se résumerait dans l'idée qu'on faisant sans avant. La question est plutôt de se demander qu'est-ce qu'on veut faire ?
Ne confondons nous pas but et fonction ? À quoi cela nous sert-il ?
Le téléphone a-t-il révolutionné ou même simplement vraiment changé la nature des liens sociaux ? La structure familiale est-elle différente ? La hiérarchie est-elle bouleversée ? L'adultère perdure tout comme l'exploitation et la surveillance des dominants sur les dominés. L'œil et l'oreille du patron ou du flic est partout avec nous maintenant, alors contents ?
Des caméras de surveillance pour faire diminuer la criminalité ? Pourquoi ne pas développer une justice sociale en amont ?
Des légumes génétiquement modifiés pour plus de rentabilité ? Pourquoi ne pas commencer par arrêter de gaspiller la moitié du stock mondial qui est produit ?

Le problème est de remettre toute une confiance politique aux mains des experts, savants et techniciens censés trouver des solutions aux problèmes qu'ils créeent. Il est regrettable de croire que les solutions politiques sont de nature technique ou scientifique. L'essence de la vie politique reste le social, l'humain. La crise du pétrole ou l'absurdité du nucléaire ne doivent pas attendre passivement des solutions technologiques pour agir. Les solutions existent autant qu'il est possible de repenser nos modes de vie. Avons-nous besoin d'être joignables à chaque instant ? Avons-nous besoin de gagner la capitale en moins de deux heures ?

L'illusion de la démocratie. Internet est révolutionnaire c'est indéniable. Mais au delà des progrès techniques, quels sont les véritables progrès sociaux ? Va-t-on lutter plus efficacement contre l'illétrisme ? La possibilité de partager des données est-elle mise en œuvre concrètement quand les moyens physiques ne sont pas envisageables, quand la censure gouvernementale tient toujours le peuple dans l'ignorance ? C'est la même problématique qu'avec la télévision : à quoi bon avoir des millers de chaînes si il n'y en a pas une qui soit intéressante ? Bien sûr chacun y trouve plus ou moins son compte car dans la profusion et la diversité on est submergé de couleurs et de divertissement.

Je suis sceptique car il ne faut pas attendre de la technique ou de la science qu'elle nous soigne si c'est elle qui nous rend malade, il ne faut pas attendre de la science ou de la technique qu'elle nous rapproche si c'est elle qui nous éloigne, il ne faut pas attendre de la science ou de la technique qu'elle nous apprenne ce que l'on a pas besoin de savoir sans elle.

vendredi 26 octobre 2012

Vrais et faux déchets. Considérations sur la merde.

"Au cours d'une transformation quelconque d'un système fermé, la variation de son énergie est égale à la quantité d'énergie échangée avec le milieu extérieur, sous forme de chaleur et sous forme de travail. " Premier principe de thermodynamique qui énonce la conservation d'énergie et n'est pas sans rappeler la célèbre phrase de Lavoisier "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme".

L'écologie en tant qu'elle s'applique à l'harmonie d'un système clos, la biosphère, est trop souvent réduite aux gestes citoyens quotidiens et le recyclage, s'il est nécessaire, est loin d'être suffisant. La conscience du monde clos que représente la Terre est surtout celle d'un monde fini. Les ressources fossiles en sont l'exemple flagrant. Mais le modèle de cette sphère hermétique a ses limites. Les efforts de recyclage ne peuvent contrebalancer le gaspillage énergétique de nos sociétés modernes. Si la Terre fonctionne sur un schéma fermé, le trou dans la couche d'ozone symbolise assez bien la brèche qu'il nous faut combler pour arrêter cette énergie de fuir. Cela reste une image. Avec toute l'énergie disponible nous ne sommes pas capables de nous organiser pour exploiter les "déchets verts" et arrêter de produire les "véritables déchets" inutiles et dangereux.

Dans l'idéal si tout se transforme, la définition de "déchet" n'est plus alors la description ontologique d'objets dont l'essence est d'être une entité absolue se référant à l'idée de déchet mais plutôt un concept d'état applicable à n'importe quel objet matériel. Mais si rien ne se crée vraiment et que tout est changement, transformation permanente, est-il pertinent de définir un état qui est applicable à n'importe quel objet, n'importe qu'elle moment de vie ? Une telle conception doit nous faire trancher entre l'idée que tous les objets sont des déchets ou aucun objet n'est déchet. Il faut alors différencier les objets qui sont des produits d'une transformation mais pas encore des déchets car on en fait un certain usage. Ainsi on peut dire d'un objet que c'est un "déchet" quand il n'est plus utilisé ou pas encore "réutilisé" ou recyclé. S'il est destiné a être recyclé ou réutilisé, en quoi est-il différend d'un simple produit de transformation "brut" ou "neuf" hormis son état d'usure ? Rien en tant qu'il est matière première ou objet d'usage en puissance. Les seuls vrais déchets qui restent sont alors les objets qui ne peuvent et ne pourront jamais plus être utilisés. Pourtant, rien ne se perd, tout se transforme. En est-on bien sûr ? L'industrie du nucléaire a posé les limites de ce vieil adage et nous montre au terme de cette réflexion que les produits du nucléaire, les "déchets radioactifs" font partie de cette classe d'objet qui constitue les véritables "déchets", ce dont on ne peut rien faire, qu'on ne peut qu'enfouir, cacher, rejeter sur les plages africaines ou dans l'espace intersidéral, loin de soi, loin de notre conscience.



Pas besoin d'aller chercher bien loin, nos corps sont les premières "machines biologiques" productrices de "déchets". La production de déchets est la base essentielle à la vie. L'immense interdépendance de tous les êtres vivants ne pourrait exister sans ces surplus propres à chaque espèce et qui nous lient les uns aux autres. Si la merde est déconsidérée aujourd'hui c'est qu'elle porte l'image de ce qui est rejeté comme ce qui est inutile, superflu, mauvais. Mais ce qui est mauvais pour soi n'est pas mauvais pour l'autre. Le jardinier le sait plus que quiconque, la merde est un joyau, une nécessité, un trésor pour la terre. Les plantes, les animaux ingèrent et rejettent en permanence de la matière. D'une manière analogue la merde n'a pas d'essence, elle est un stade de décomposition ou de recomposition, elle est un état d'avancement biologique. Nous ne sommes tous que des merdes en puissance. De là à affirmer une admiration une attirance scatophile pour les excréments, non. Mais le dégoût n'est pas pure sensibilité, il est produit intelligible également. La conscience de la nécessité de la merde doit faire partie de la conscience écologique. La sagesse bouddhiste nous apprend d'une manière plus poétique que la fleur de nénuphar pour éclore à la surface de l'eau doit plonger ses racines dans la boue.

La poubelle joue un rôle important. Elle signale, signifie le déchet. Elle cloisonne, compartimente. Elle protège, délimite. Mais notre société capitaliste basée sur la surproduction peut se permettre de faire de ce qu'elle veut des déchets qui n'en sont pas. Le cycle alimentaire de la grosse distribution et les règles rigides qui les conditionnent voient rejeter chaque jour des tonnes et des tonnes de nourriture comestible. Une minute ils sont en rayon en tant que produits commercialisables et la seconde qui suit ils prennent le statut de déchets par le fait de se retrouver dans des containers, des poubelles, des bacs... Là encore l'expérience montre à quel point ce qui est rejeté a de la valeur. Les "freegan" comme certains les appellent ont compris le gâchis et l'importance qui est liée à la lutte contre. Oui, de plus en plus de personnes se nourrissent exclusivement de ce qu'ils trouvent dans les poubelles qui ne sont qu'une enveloppe arbitraire qui détermine (d'un point de vue du langage uniquement) ce qu'il y a dedans.

Contrairement à ce que la société de l'obsolescence voudrait nous faire croire, les objets qui ne sont plus utilisés peuvent encore être utilisables, et le troc de vêtements en est la preuve. L'aboutissement de la prise de conscience d'une nouvelle valeur des objets peut se voir à travers l'émergence des zones de gratuité, espaces ouverts où les objets se détachent de la propriété, de la valeur marchande et où l'usage et la valeur pragmatique prévaut. On voudrait nous faire croire que la société moderne a aboutit au recyclage mais il en a toujours été ainsi. Ce que la monstrueuse machine a bel et bien engendré c'est, depuis le siècle dernier, ces objets qui sortent du cycle de consommation, qui s'accumulent dans la nature pour la dégrader. S'il peut se vanter de trouver des solutions, l'humain ne devrait pas oublier qu'il est surtout l'origine du problème et si on peut toujours atténuer les symptômes, tant qu'on attaque pas la maladie on ne fait que repousser l'échéance de la déchéance.

Industrie nucléaire. Demi-vie du plutonium : 24.000 ans.

mercredi 17 octobre 2012

Transparence architecturale et Opacité politique

La discipline qui traite de l'histoire de l'art ne me fascine pas tant pour l'évolution des styles en tant que simples objets esthétiques mais plutôt de celle des idées. Il est impensable de concevoir une simple évolution à travers le temps comme des idées indépendantes des contextes sociaux et politiques dans lesquelles elles étaient inscrites. L'architecture et un art, une forme d'expression. Ce sont des symptômes de la société. Ils révèlent bien malgré eux les époques et laissent des traces d'une humanité qui ne cesse de changer.
Les grands mouvements artistiques cherchent toujours la rupture avec le passé, la mise en œuvre d'une originalité. Quand celle-ci semble s'épuiser on revient irrémédiablement aux origines, aux sources. Et la boucle se referme avant de commencer un autre cycle. Le mobilier Louis XIV se remarque par l'expression exagérée d'une certaine puissance qui se fera plus discrète chez son successeur. L’œuvre est toujours l'expression consciente ou inconsciente de l'artiste ou de l'artisan. L'objet comme œuvre est souvent manifestation, tentative de démonstration d'une certaine puissance, celle-ci étant effective ou non. Les exemples ne manquent pas pour illustrer ce qui peut s'apparenter parfois à une compensation de complexe.

De la même manière notre société moderne cherche à afficher ce vers quoi elle voudrait nous faire croire qu'elle tend. Ainsi fleurissent de nombreuses façades vitrées à tous nos coins de rues. Montrer pour mieux dissimuler, faire voir qu'il n'y a rien à cacher. Les immeubles sont le produit de leur temps. Nous sommes dans l'ère de l'information et tout doit se savoir. Mais montrer patte blanche ne suffit pas. L'arbre ne peut cacher la forêt.

La technique de l'illusion n'est pas un sort divin au sens d'une magie qui dépasserait notre connaissance. Elle est technique dans le sens de prestidigitation. Faire du mouvement, de la couleur, impressionner pour mieux dissimuler le tour de passe-passe. Car si ce qui apparaît, ce qui est visible, ce qui est au premier plan est ce qui marque, ce qui persiste dans la mémoire et ce que l'on retient, une façade végétale n'est toujours qu'une façade. Une prison avec des équipements extérieurs à profusion restera toujours une prison. Un immeuble de banque ou d'assurance aura beau essayer de manifester de la plus grande transparence, il ne cessera jamais de se rapporter à l'hypocrite sourire du banquier qui est gentil dans le seul but de nous nuire (ce qui constitue un bien pour lui).

Comment voir notre architecture moderne ? Une apparente transparence qui cache une opacité ? Une apparente force qui comble une fragilité ? Une apparente conscience écologique qui masque une hypocrisie incommensurable vis-à-vis de la planète ? Si notre architecture reflète notre époque, que nous devons-nous lire à travers tous ces immeubles ? Quel message ces blocs de béton et de verre portent-ils ? Quelle trace, quelle image allons-nous laisser ? Ne voit-on pas dans tous ces projets gigantesques le simple reflet d'une vanité trop éternelle ? L'homme dans sa quête d'immortalité fait face à sa finitude et en croyant créer quelque chose de durable, de concret, ne fait que détruire et emporter ce qui reste de naturel dans le fond de son sillon.



mercredi 19 septembre 2012

Sémiologie du corps (introduction)

Le corps nous rappelle la vie qui est en nous par sa nature purement biologique comme il nous répète la mort certaine par son pourrissement progressif. Notre enveloppe corporelle est à la fois la seule chose que nous semblons posséder vraiment en tant qu'objet matériel et est également la seule chose qui nous puissions pleinement partager. D'un côté notre corps est ce qu'il y a de plus intime et de plus précieux et de l'autre il est ce qui apparaît, il est malgré nous l'interface privilégié avec le monde, l'espace d'expression premier. 
Avec le corps, ce qui peut paraître contingent est à la fois nécessaire et contingent, à la fois réfléchi et superficiel, à la fois voulu et involontaire. Il n'existe pas de corps neutre duquel on ne pourrait tirer d'informations. L'absence de choix esthétique est en soi déjà un choix. Les différents choix d'apparence et de modification de celle-ci peuvent se fonder sur différents critères aussi esthétiques que politiques, sociaux et toujours philosophiques ! La question du corps et de l'image soulèvent directement d'intéressantes considérations sur l'idée d'identité, de sexe, de genre, de style...

Je distinguerai plusieurs manières de se transformer, d'être ou devenir soi-même. Il se trouve une première catégorie de construction d'une image à travers ce qui semble être nécessaire d'un point de vue simplement biologique c'est à dire ce qui rapporte à la coiffure et à l'habillement. La question de la pudeur bien qu'intéressante ne fait pas l'objet direct de ces lignes, nous nous en tiendrons à affirmer qu'il est nécessaire pour des raisons pratiques de porter un minimum de vêtements en société. Pour des raisons aussi pratiques l'entretien de la pilosité et des cheveux constitue une donnée nécessaire car indépendante de notre simple volonté et obligeant les animaux que nous sommes à faire quelque chose de nos poils et cheveux.
Une seconde catégorie est souvent liée à la première car il s'agit de l'accessoirisation du nécessaire en déclinant le vestimentaire et autres objets du quotidiens (aujourd'hui les produits technologiques) comme attributs annexes du corps. Enfin la troisième catégorie regroupe les transformations au sens littéral du corps, à savoir les tatouages, piercings, scarifications, etc... Il ne faut cependant comprendre ces distinctions que dans un but méthodologique, la question est maintenant de savoir si ce découpage peut correspondre à des positions philosophiques de nature similaire ou non, ou de degré différent mais manifestant d'une même conception du corps.

Nous naissons avec certaines caractéristiques physionomiques constituant une certaine image de nous-même susceptible d'être modifiée volontairement ou involontairement par une certaine alimentation, une pratique physique... le corps comme signe du temps est en premier lieu la marque de l'âge. Nous pouvons lire et essayons souvent de le faire à travers la taille, le développement même du corps et son stade d'évolution, l'âge du corps. Le corps et le visage parlent. Ils disent d'où nous venons, à quel milieu social nous appartenons. Une personne grasse ou rachitique, pâle ou bronzée, avec les traits marqués ou détendus, il existe autant d'indices fins et subtiles que de différences imaginables. Ce qui relève de la norme est propre à chaque culture et à chaque époque. Le canon de beauté change rapidement. L'esthétique est souvent (superficiellement) synonyme de bien-être. La culture du corps au sens propre comme au sens figuré repose sur l'image antique de l'harmonie du corps et de l'esprit, pouvant être mal interprétée comme l'idée que l'entretien du corps seul  suffirait à garantir une sérénité d'esprit. Que faut-il remarquer dans l'effort de transformation du corps ? L'idée de progression, de construction de soi qui est psychologiquement primordiale. L'homme se construit à mesure qu'il développe son image corporelle. Nous l'avons c'est en effet le seul bien qu'il ne puisse jamais vraiment posséder en propre. Seulement il est évident de constater qu'il est à l'inverse aussi facile de se faire déposséder de son corps, de s'en détacher et de le transformer en véritable objet au sens étymologique du terme (objectum) comme une chose qui se tient devant, au dehors. Le travail du corps pour le corps revient à sacraliser celui-ci. Une logique de perfection suppose la mise en opposition avec l'autre, une compétition qui place chacun derrière l'image qu'il montre de lui-même et non plus lui-même. Une mise en avant de l'objet corps est un retrait de l'individu, qui se félicite certes d'un travail ou même d'une œuvre mais qui doit abandonner celle-ci au jugement extérieur et ainsi la rendre publique, la partager.

L'utilisation du corps comme image pose toujours cette question de l'identité : comment être moi-même dans un rapport à l'autre ? comment puis-je construire quelque chose qui me ressemble mais que je puisse partager ? Comment se démarquer ? Nous ne sommes pas des êtres uniques sans pour autant renier notre individualité. Notre identité n'est jamais l'expression d'une unicité mais le rattachement à un groupe ou la démarcation d'un autre. L'identité est un ensemble de critères, de questions faces auxquelles nous devons faire des choix. Chaque choix pris indépendamment n'est jamais original, unique mais s'inscrit au contraire toujours dans une dynamique globale, une dialectique opposant des opinions. Mais de la multitude de ces critères repose la condition de possibilité d'expression originale de notre identité. C'est cet argument de l'infinité de choix qui offre au consommateur la chance d'exprimer le plus fidèlement possible ce qu'il est.

Tout comme le corps est inséparable de l'esprit, l'image du corps est inséparable du corps lui-même. L'individu ainsi se construit comme il construit son image. Celle-ci n'est plus alors la simple expression de ce qu'il est, ou de ce qu'il veut être mais se révèle comme un atelier d'expérimentation. Entre l'essence et l'apparence l'individu efface les barrières.Qui suis-je ? L'habit ne fait pas le moine. Il est cependant clair qu'il existe une relation forte entre l'un et l'autre et c'est ce travail que nous tenterons de mener...