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mardi 28 octobre 2014

Lettre ouverte sur la question de la violence et de l'action politique


À ma famille, à mes vieux amis et mes proches qui ont l'impression de me comprendre de moins en moins. Puissent ces quelques lignes apporter plus de lumière que d'ombre.

Comme vous le savez peut-être, le week-end du 25 octobre est décédé un opposant au projet de barrage de Sivens, dans le Tarn. Peut-être est-ce pour vous une information comme une autre. Des gens meurent tous les jours pour plein de raisons différentes. Pourtant cet événement me touche plus particulièrement. C'était lui ce week-end, ça aurait pu être moi un autre jour, ce sera une autre personne plus tard. Je milite pour diverses causes. Contre des projets concrets comme celui de l'aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Contre le nucléaire. Je participe à des manifestations publiques. Je participe à d'autres types d'actions plus ou moins légales. J'ai déjà participé à des affrontements avec les « forces de l'ordre ». Ce sont des choses que je ne partage pas tous les jours. S'impliquer physiquement dans la lutte politique c'est courir le risque de poursuites judiciaires, le risque d'être blessé et malheureusement ce qui est arrivé ces derniers jours nous montre que ce risque va jusqu'à pouvoir y perdre la vie. Je ne milite pas pour ces moments de confrontations physiques mais dans un contexte où j'ai le sentiment personnel d'un désengagement généralisé j'ai le sentiment que si je ne m'engage pas moi, alors personne ne le fera. Personne ne m'y oblige donc mais je m'y oblige.
Pourtant ce que j'aimerais partager là n'est pas l'inquiétude mais plutôt l'indignation. Et je ne veux pas que cette peur qui peut exister face à la répression policière m'empêche moi et mes camarades de continuer à lutter pour ce qui nous semble juste. La radicalisation de l'oppression policière vise justement à nourrir cette peur de l'action, afin que celle-ci résorbe les moindres désirs de révolte ou d'émancipation.
Je ne me sens ni criminel, ni délinquant. Ma détermination peut être radicale mais pas extrême. Mes idées sont radicales car franches et difficiles à mettre en œuvre, mais elles sont radicales parce que leur mise en œuvre implique des changements à la racine, c'est-à-dire des changements globaux. L'idée d'extrême est l'idée d'avoir dépassé des limites morales. J'aimerais discuter de cet amalgame qui est facilement fait pour justifier mon engagement politique et dissiper la confusion possible.

Il ne faut pas opposer la violence au droit
La violence policière s'accroît et légitime sa nécessité encore plus dans ce contexte de crise économique. Parce que nous sommes de plus en plus nombreuses et nombreux à nous opposer à des projets coûteux sur des plans écologiques et économiques, l'État sait que s'il veut garder le contrôle il doit faire taire la contestation. C'est pour cette raison qu'il utilise la force. On pourrait relire de nombreux philosophes (Pascal ou Foucault entre autres) qui depuis des siècles et jusqu'à aujourd'hui ont très bien décrit comment le droit n'est pas une alternative à la violence comme veulent nous le rappeler trop souvent les politiciens défenseurs de la démocratie ou des droits de l'homme comme des instances immuables, mais plutôt comment le droit n'est possible que sur un fond de violence. Concrètement cela veut dire que l'État collabore avec les entreprises qui ne pensent qu'en termes d'intérêts et de profits, et leur fournit l'appui policier ou militaire nécessaire pour mettre en place des aéroports, des centrales, des barrages, des parkings où que sais-je. Max Weber, un sociologue qui a travaillé sur des questions de pouvoir pose comme définition de l'État l'instance qui a le monopole de la contrainte physique légitime sur un territoire donné. Cette citation n'a pas valeur de vérité par elle-même mais doit ouvrir la critique au rapport entre violence et droit. Pascal avait ce mot que je trouve très lucide. Sur une réflexion sur la justice il conclut dans ses Pensées : Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on fait que ce qui est fort fût juste. Aujourd'hui ce qu'il faut comprendre c'est ça : la violence policière détermine la limite du droit, du juste, du légal.

Nous ne sommes pas des casseurs
Il ne faut tomber pas dans le piège qui est tendu à chaque fois lors d'une médiatisation d'événements comme celui-ci. La stratégie est simple du côté du gouvernement : diviser pour mieux régner. Ainsi on peut déjà entendre parler de deux types de manifestant-e-s, les pacifiques d'un côté et les extrémistes de l'autre. Les bons et les méchants. D'un point de vue psychologique c'est toujours la même manipulation. Cet événement est impardonnable et injustifiable. La classe dirigeante le sait mais ne peut se voiler la face. Elle est allée trop loin mais dans une société du paraître et particulièrement dans cette période où l'image de cette classe est au plus bas, ce serait trop pour elle que d'avouer sa faute. Alors il faut un bouc-émissaire. Les radicaux, les anarchistes. On met tous les œufs dans le même panier pour signifier bêtement que les méchants c'est pas nous, c'est eux. On peut même lire des assimilations avec l'extrême droite, des casseurs venus là simplement pour foutre le bordel ou taper sur des flics (qui eux ne seraient que de simples pacifistes, non violents, c'est bien pour ça qu'on fait la guerre).
Quelle est donc la stratégie politique relayée par les médias ? Réduire celles et ceux qui sont déterminé-e-s politiquement à des personnes aux idées extrêmes et donc illégitimes ou inaudibles, des personnes trop jeunes et manipulées par d'autres, des personnes même sans idées politiques simplement en manque d'adrénaline et guidées par des instincts primaires, des sauvages ou des bêtes. La barbarie n'est pas du côté du peuple.
Mais qui sont vraiment ces personnes ? Moi, entre autres, avec des camarades de lutte. Des personnes qui partagent des idées politiques qu'ils affirment individuellement, ces idées étant légitimes bien que jugées radicales. Il ne faut pas prendre le problème à l'envers. Ce n'est pas parce que nous avons des pratiques illégales que notre propos doit être vu comme marginal, radical et classé anti-démocratique. Ça c'est la logique de manipulation du pouvoir. C'est bien au contraire parce que notre propos est légitime, alternatif et réaliste mais inentendu parce qu'il dérange qu'il suscite une réponse physique.
On peut avoir des idées politiques et agir par des moyens illégaux sans être ni des terroristes, ni des extrémistes, ni des casseurs juvéniles. Au Larzac ou à Plogoff pour ne prendre que ces deux exemples connus, des familles entières n'hésitaient pas à mettre les moyens à la hauteur de leurs attentes, et ces actions ont permis de faire reculer l'entêtement des politiques. Alors que les bien pensants de gauche comme de droite déterrent le spectre du fantôme du conseil de la résistance pour appeler à tout et son contraire, il est d'autant plus hypocrite de condamner le peuple quand il se prend en main. L'histoire aura le dernier mot. Regardons comme il a été honteux de voir le gouvernement français proposer son aide au dictateur Ben Ali, alors que tout un peuple se révoltait avec ou sans armes.

La violence c'est l'État
Mais la violence et l'extrême s'incarnent d'abord dans la police et ce n'est pas nouveau. Nous sommes sans cesse dans un rapport de force. C'est la force qui oblige le droit, ce n'est pas le droit en lui-même. On ne nous apprend pas quand on est petit à faire le bien parce que le mal est mauvais en soi. On nous apprend que si l'on fait ce qui est interdit on subira des sanctions. Une vision simpliste voudrait nous faire croire que la violence commence là où s'arrête le dialogue. Cette doctrine de la langue de bois sert alors à justifier et imposer n'importe quel projet pourvu qu'il y a du dialogue, des explications des experts en tous genres. La force policière est là justement pour nous faire taire quand le refus verbal a trop duré. L'argument de la non-violence est pure hypocrisie quand on sait comment sont traités les non-violents dans notre société. Gandhi, Mandela pour les plus connus ont subi autant de violence qu'aucun-e d'entre nous n'en subira jamais, je le souhaite. Le bonze Thích Quang Đuc qui s'est immolé face à l'oppression était loin d'être une brute, mais son suicide était évidemment violent. Parce que les décisions sont prises d'en haut, par et pour ceux à qui le capitalisme profite, et que c'est par la force qu'on tente de nous les faire avaler. C'est pour cette raison que je parle sans hésiter de fascisme étatique. C'est la même logique d'utilisation de la force pour contraindre le peuple qui opère aujourd'hui que celle qui est à l'œuvre dans des pays dictatoriaux ou que celle qui a été en place dans des régimes historiques selon d'autres modalités. C'est la même idéologie qu'il faut s'efforcer de combattre. C'est cette idéologie qu'on tente de dissimuler derrière un discours terrorisant, cynique et froid.
La colère, la rage, l'indignation peuvent et doivent trouver leurs places dans l'action politique. Parce que nous sommes avant tout des êtres humains doués d'émotions et toute la vie sociale doit tourner autour de ça. La doctrine libérale nous considère comme de simples consommateurs travailleurs, c'est-à-dire des machines engrangeant du capital pouvant être investi dans des marchandises servant des intérêts. Notre vie politique suit le même schéma. Nos désirs, nos émotions sont quantifiés pour répondre à des cahiers des charges et des budgets prévisionnels. Par dessus tout nous devons faire honneur à notre qualité d'être supérieurs d'animaux rationnels et ne pas nous laisser dominer par nos pulsions primitives. Telle est la doctrine dominante qui est hypocrite on le sait. C'est mesquin puisque tout le système capitaliste repose justement sur la manipulation de nos désirs les plus primaires en vantant le plaisir hédoniste, la satisfaction matérielle illimitée, et de l'autre en jouant sur nos peurs de l'autre, de l'insécurité, de la maladie, etc. C'est justement cette peur que doivent maintenir les forces armées de l'État pour empêcher les plus rebelles de propager le désir de révolte. Il y a un intérêt énorme à maintenir le peuple dans des normes sociales, des schémas de vie qui favorisent leurs profits à eux, les puissants. Et c'est à travers la force que cette idéologie perdure.

Justement parce que ce que je cherche à bouleverser c'est une idéologie, je ne vous demande pas grand-chose aujourd'hui. Parce que je connais le discours officiel et largement répandu je sais qu'il serait facile d'y adhérer sans y faire trop attention. J'en appelle à votre sens critique. Dites-vous que les personnes qui manifestent de manière pacifique ou plus engagée sont des gens comme moi. Et si vous me connaissez un peu vous savez que je ne suis ni un fanatique d'extrême-droite, ni un illuminé désorienté. Si malheureusement vous en veniez à cette conclusion, c'est qu'il y a un sérieux besoin de dialogue. Il est plus facile de poser une limite entre le bien et le mal qui correspondrait à une différence nette entre le dialogue et la violence, le légal et l'illégal, le juste et l'injuste, le légitime et l'illégitime. Sachons voir au-delà de ces réductions trompeuses. Je ne veux être ni un héros, ni un martyr. Je m'engage autant qu'il me paraît nécessaire de s'engager même si cela implique de dépasser les limites du légal, du violent, du bien paraître ou du normal. Inquiétez-vous. Non pas pour moi, mais pour vous. Dans quel monde, dans quelle société voulons-nous vivre ?

samedi 22 mars 2014

Bricolage et décroissance (3/4) : Bricolage de la pensée

IIème Partie : Le bricolage comme forme

Il s'agit dans ce second mouvement d'inverser l'analyse avec son objet ou plus exactement d'approfondir cette même analyse en prenant la philosophie et la politique comme objets bricolés. C'est une démarche premièrement méthodique qui doit permettre de fournir des outils critiques. Nous essaierons de prendre comme points de départ les mêmes positions qui ont été prises dans la première partie afin d'en discuter la pertinence. Bien que l'on s'intéresse à l'époque qui est à la nôtre, nous ne saurions affirmer la volonté de mettre à jour une thèse, un dogme qui fera de l'ère moderne une ère du bricolage. La philosophie comme pratique d'un bricolage intellectuel doit donc être comprise en deux sens opposés : une création positive dans la pensée spéculative ou pragmatique qui ne tient rien pour acquis et une pirouette technique qui fait de la politique institutionnelle une reine de l'hypocrisie et de l'illusion.

A/Bricolage de la philosophie

1.Qu'est-ce qu'une philosophie bricolée ?

La philosophie est un système de pensée qui se construit à l'aide de la langue. Une philosophie bricolée serait une philosophie qui utilise des éléments déjà existants dans d'autres formes de pensée. Selon cette définition toute philosophie serait bricolée. Elle utiliserait des mythes, des concepts déjà utilisés et usés. Elle reprendrait des images antiques pour servir le même but qu'elle a toujours poursuivi jusqu'ici. Comment ne pourrait-elle pas être alors une philosophie bancale, poussiéreuse ? Si on s'en tient à une simple analogie on peut croire que la philosophie doit sans cesse créer. Doit-elle pour autant être dans la production continue ? On pourrait en suivant notre procédé faire l'hypothèse de deux types de philosophie : une philosophie comme objet industriel, produite à grande échelle, flambant neuve et une philosophie du particulier, personnelle car fabriquée par chacun avec des éléments issus de cette autre philosophie. Jusqu'où peut-on tenir la comparaison ? Peut-on faire ainsi une critique de la philosophie systématique qui a toujours eut l'ambition de porter en un seul discours toutes les réponses aux questions que l'on se pose ?
Il est naturel de vouloir également critiquer les pensées toutes faites, définies et en un sens finies, achevées. Que dire alors de ces discours conservateurs qui semblent restés coincés dans un autre espace-temps et qui confondent l'artisanal et le traditionnel ? Que dire alors de l'appauvrissement des discours en général qui se laissent enfermer, cadrer par les médias, ces nouveaux chiens de garde. Avec eux la pensée a laissé place à l'opinion. L'opinion c'est la pensée toute faite, le prêt-à-porter du raisonnement, le prêt-à-penser ; l'opinion c'est la pensée industrielle qui devient vérité et norme à mesure qu'elle s'étend et qu'elle se popularise ; l'opinion c'est le fast-food de la réflexion : le fast-think qui propose des solutions à faible valeur intellectuellement nutritive pour des problèmes superficiels en contrepartie d'un plaisir accru ; l'opinion c'est alors la pensée gelée, surgelée, figée, édulcorée, sophistiquée, synthétisée.
Le sujet consommateur de pensée qui n'en est plus, comme ces conserves de légumes qui n'ayant vu ni la terre ni le soleil n'en sont plus vraiment, renonce à cuisiner (avec tout le plaisir qui s'y rattache) et préfère seulement réchauffer. Il n'a plus besoin de cahier ni de crayon puisqu'il n'écrit plus, à peine a-t-il besoin de sa langue sinon pour répéter comme un perroquet, il lui faut simplent un écran et son doigt. La barquette est gelée, surgelée, chauffée, réchauffée, refroidie. L'opinion est éditée, distribuée, reprise, commentée, twittée, oubliée. Mais comme ces légumes industriels sans saveur il faut user et abuser de sel, d'exhausteur de goût si goût il y a encore. L'opinion s'inscrit alors toujours dans une polémique, un « buzz », une info « choc ». L'opinion doit être instrumentalisée et clairement marquée politiquement. On comprend bien alors que le problème n'est pas de se positionner sur l'échiquier politique, mais c'est de s'y trouver pour s'y trouver ; l'erreur c'est de croire qu'il suffit de faire vibrer l'air qu'il y a devant sa bouche en annonçant une couleur pour faire de la politique. Effectivement c'est une certaine manière d'agir politiquement, c'est brasser de l'air, remuer la poussière. Mais c'est réduire la réflexion politique au vote. C'est réduire l'action politique au choix cornélien. C'est réduire la politique à ce qu'elle n'est pas. C'est ne voir que des alternatives gauche/droite ; nucléaire/bougie ; croissance/austérité, immigration/frontières, etc...

2.Fétichisme

On peut collectionner les philosophies comme les livres qui les expriment. On aurait alors une grande bibliothèque et une grande érudition dans laquelle on pourrait piocher les plus belles citations pour faire bonne impression. On viserait alors la philosophie en tant que telle, comme la preuve de notre intellectualité supérieure. On peut développer le syndrome du fétichisme avec un seul livre, un seul auteur, un seul courant. En politique cela revient à continuer de se dire socialiste, démocrate ou que sais-je, pour garder l'étiquette, le nom, l'apparence. Il est séduisant de se rapprocher d'un courant de pensée dans une démarche de recherche d'identité mais le risque est de s'attacher à cette identité par crainte de changement. Le fétiche c'est l'objet qui est à la place de ce qu'il représente. La philosophie, la politique d'apparence et d’apparat s'appuie en ce sens sur des belles citations, se revendiquant de certains auteurs qui fondent une caution politique et intellectuelle mais les discours bien enflés ne cessent d'être vides. Pour continuer l'analogie du bricoleur et du politique il faudrait parler de l'artiste créateur, celui qui récupère de beaux objets et qui les mets ensemble, celui qui compose en reprenant des slogans de mai 68 pour en faire des toiles d'art moderne, des t-shirts, des meubles faussement usés ou des draps de lit.

3.Accumulation

Le capitalisme n'est pas seulement l'accumulation de valeurs financières. Tout se capitalise : on le voit bien avec les réseaux sociaux où les amis acquièrent de la valeur ajoutée. En entreprise on fait des bilans pour gérer toutes sortes de capitaux : humain, émotionnel, symbolique, etc... Il faut alors accumuler des compétences, des connaissances, de l'énergie. Que faire alors de toute cette collecte ? À force d'intérioriser ne va-t-on pas tout simplement dégueuler ? C'est en tout cas principalement ce que m'inspire cette société de l'hypercapitalisation où l'injonction de plaisir et de bonheur doit passer par la consommation et la surenchère. Tel est le nouvel impératif catégorique : il faut le dernier smartphone trop pratique, il faut la dernière voiture trop rapide, il faut le dernier pull trop joli et cela à n'en plus finir. Les publicités nous crachent au visage leur innocente violence à tous les coins de rue et nous enjoignent à prendre la pilule, celle qui nous laissera dans le monde des illusions.
La difficulté à faire de la philosophie est peut être dans la capacité exigeante de tri et d'ordre. Pour éviter une accumulation sans fin il faut créer. La lecture est l'acquisition d'une matière qu'il convient ensuite de remettre en forme. Parfois on s'aperçoit qu'un bel objet, une belle idée philosophique en tant qu'élément ne trouve cependant pas sa place dans le projet qui est le nôtre. Il faut alors le mettre de côté pour plus tard, pour un autre travail ou carrément l'oublier, le jeter en sachant qu'on en retrouvera des similaires lors de prochaines lectures. De plus la métaphore s'arrête ici car si on peut jeter des choses matérielles, les idées et les concepts sont plus difficilement effaçables. Il est aisé de retourner se plonger dans un livre pour retrouver un ancien concept et la mémoire agit plus par sédimentation, par recouvrement que par remplacement : l'expression « se creuser la tête » prend alors tout son sens !

4.Fonctionnalisme

Quelle serait la fonction de la philosophie ? La philosophie doit-elle remplir sa fonction pour être philosophie ? Doit-elle correspondre et se conformer à des normes ? Les biens pensants sont alors là pour nous borner voire nous border, éviter nos débordements et nous materner. Les intellectuels nous disent comment agir mais c'est bien là leur seule action. Il ne faut pas oublier que si la philosophie doit être un outil, elle n'est pas un outil quelconque. Elle est un metaorganon, l'outil qui dépasse l'outil. La philosophie dans cette métaphore est un outil de mesure, d'évaluation. Sa fonction est alors de définir la fonction des autres disciplines et doit veiller à ce que cette fonction soit respectée. Les intellectuels qui brassent de l'air sont tels ces agents des travaux publics qui s'appuient sur leurs outils pour mieux regarder le temps passer. Soit ils s'appuient sur leurs philosophies pour mieux être médiatisés, soit ils arborent fièrement celles-ci sans en faire vraiment usage. Et finalement ces penseurs ou ces politiques qui gardent précieusement leurs idées dans le monde des possibles craignent peut-être de déchirer l'emballage pour se rendre compte que le paquet est vide.

5.Pragmatisme et relativisme

La philosophie c'est ce qui marche. Chacun peut alors construire sa propre pensée à partir de son vécu, des événements et des rencontres du passé. Si l'on veut sortir de l'industrie de la philosophie et de la pensée unique il ne faut plus apprendre telle ou telle pensée, il faut apprendre à penser pour que chacun-e puisse ensuite construire sa réflexion propre. Mais l'illusion serait de croire que cela suffirait à faire de chacun-e de nous des individus atomisés, indépendants, autonomes, incapables de nous entendre. Cela n'est ni possible, ni souhaitable dans une certaine mesure. Même si nous ne manipulons pas les outils intellectuels qui sont à notre portée de la même façon, dès que nous employons les mêmes outils nous agissons toutes et tous dans le même champ de possible. Une première chose est de penser que ce champ a des limites qu'il convient de repousser avec le matériel, les techniques et les méthodes actuellement disponibles ; une seconde idée est de vouloir créer d'autres techniques et d'autres méthodes, à la fois pour élargir les domaines déjà existants mais surtout pour en ouvrir de nouveaux.

jeudi 6 mars 2014

Éthique et radicalité. La rigueur instigatrice de normes.

La rigueur n'est pas l'acèse. La rigueur n'est pas l'austérité.

La rigueur est choisie comme l'est l'acèse, mais s'il y a un manque voire une souffrance parfois dans la rigueur, celle-ci n'est jamais la fin, contrairement à ce que se donne l'acèse comme but.
Le but de l'acèse est la souffrance, cette souffrance étant elle-même un moyen pour accéder à une autre fin comme la connaissance de soi, d'une réalité ou que sais-je...
La rigueur est souvent vue de l'extérieur comme une forme d'effort et de souffrance. C'est toujours parce qu'on voit dans l'autre, celui qui est plus rigoureux que soi, un effort qui nous semble impossible ou indésirable pour soi qu'on qualifie cette rigueur de souffrance involontaire et finalement d'acèse.
L'éthique a indéniablement à voir avec la peine et le plaisir et cherche à demander dans quel cas est-il préférable de renoncer à un plaisir pour éviter une peine ou dans quel cas est-il envisageable de subir une peine pour pouvoir profiter d'un plaisir. Qu'est-ce qui en vaut la peine ? Voilà la question.
Mais la rigueur bien qu'elle puisse s'accompagner, surtout au début quand on change ses habitudes, d'une certaine souffrance, ou plutôt d'un certain manque, d'un désir ou d'une frustration, celle-ci ne vise en aucun cas ces dernières.
L'acèse est-elle un sacrifice ? La rigueur pousse à mettre en avant des valeurs et effectivement à renoncer à certains biens ou plaisir au nom justement de ces valeurs. Mais il ne faut pas confondre et croire que la rigueur est le refus de tous les biens et tous les plaisirs. Car l'idéal acétique (très bien critiqué par le plus grand de tous les philosophes nihilistes) est exclusivement porté vers la peine et la souffrance tandis que la rigueur est un moyen, une méthode, une règle.
Pour autant cette règle si sévère puisse-t-elle être n'est pas l'austérité, car il peut y avoir de la rigueur sans austérité. La rigueur en soi est plus qu'une valeur, elle serait presque une vertu, encore que cela ne nous soit d'une grande importance.
La rigueur comme méthode éthique vise au contraire comme toute pratique éthique à éviter la souffrance, et si elle doit passer par une douleur ou un manque c'est pour éviter une douleur ou un manque plus grand. C'est ce que ne voit pas l'hédonisme contemporain que rien n'arrête. Tout, tout de suite et ici. La rigueur au contraire se fait mesure.
Il faut distinguer la souffrance (un mal profond, continu, croissant, s'inscrivant dans une certaine durée) des peines ou frustrations passagères, légères, possiblement liées au manque ou au désir mais qui s'estompent facilement. Ainsi si l'acèse vise une certaine souffrance, la rigueur l'évite en acceptant des moindres maux.
Là encore le désir ne se conçoit que dans une comparaison, dans une mise en perspective entre l'actuel et le possible. Mais la rigueur est aussi une manière de rejeter des possibles. C'est une façon de dire "si je suis rigoureux alors je dois considérer cette situation comme inacceptable".
L'acèse est personnelle. La rigueur éthique est tournée vers le groupe, elle ne concerne pas que l'individu car elle le pose aussi comme modèle. On peut être rigoureux pour soi seulement mais comment dans un tel mode de vie cette rigueur ne s'apparenterait-elle pas à une forme d'acèse ? C'est au fond le risque et la peur que suscite toute rigueur.
On peut facilement parler de fascisme de la rigueur, mais en nous situant à une échelle politique il faut parler d'austérité. L'austérité est une forme de rigueur institutionnalisée et donc imposée par le groupe sur l'individu. La rigueur au contraire part de l'individu et vise non pas à l'imposer mais à la proposer au groupe comme mode de vie, comme modèle, comme possible.
Végétarien-ne, décroissant-e, féministe, etc... dès que l'on se situe sur un plan éthique et politique en affirmant une position à travers un mode de vie, à travers des habitudes et un changement de comportement on est facilement décrit comme radical-e. Et l'argument souvent avancé qui ne tient pas deux secondes est celui de la mesure, du juste milieu, de l'évitement des extrêmes.
Pourtant si l'on veut être un minimum cohérent dans la vie quotidienne entre nos gestes et nos paroles, si par exemple on se dit être contre le sexisme, le capitalisme, l'industrie du nucléaire, l'industrie de la viande, le consummérisme, etc, etc... cela demande une certaine rigueur. La rigueur n'exclut pas les écarts, car la rigueur conçue comme règle est un guide de conduite, qui doit nous aider à nous repérer. Cependant si toute règle accepte plus ou moins des exceptions, pour que la règle continue d'être la règle il faut que ces exceptions se fassent rares et justifiées. Et puisque toute éthique vise sinon la perfection du moins le perfectionnement de soi, alors la rigueur doit pousser chacun-e à réduire encore davantage ces écarts.
Si je me dis écolo, comment justifier le fait par exemple d'utiliser autant ma voiture, de prendre l'avion, d'utiliser des appareils énergivores, de produire tant de déchets, etc... il semble alors cohérent d'adopter une règle d'amélioration de mes comportements. Seulement, si nous avons facilement tendance à qualifier un changement de comportement avec l'idée d'une attitude rigoureuse, cela n'est possible qu'à partir d'une certaine norme.
En effet la rigueur est toujours une norme qui se pose comme supérieure à la norme en place. C'est ainsi qu'il faut comprendre les comportements éthiques, notamment avec le végétarisme, qui cherchent à mettre en avant leur caractère normatif. Ainsi entendue, la notion de rigueur devient quelque chose de beaucoup moins contraignant, car elle ne fait que refléter un écart entre différentes habitudes, différents comportements.
De cette remarque il est à nouveau possible de différencier la rigueur de l'austérité, là où cette dernière a toujours un caractère temporaire et délimité. La rigueur se veut novatrice, elle cherche à instaurer un nouvel ordre.
Y a-t-il donc encore à sens à dire de quelqu'un qu'il est "trop" rigoureux ? Ou ne veut-on pas ainsi manifester du trop grand écart qui sépare la norme confortable et partagée par la majorité du comportement vertueux et reconnu comme tel mais tellement exigeant...

mercredi 13 mars 2013

Militer d'après la sensibilité ou la raison ?

http://www.abc.net.au/reslib/201105/r774682_6620188.jpg
On reproche souvent aux défenseurs de la cause animale leur méthode qui consiste à montrer des images choquantes d'élevages intensifs, abattoirs, de gavage... Ces images reflètent pourtant la réalité brute et rappellent à la raison le caractère véritablement sensible de la cause animale.
Sur quelle base défendre les animaux non-humains ? La revendication d'un droit animal, l'exigence de reconnaissance de leur souffrance et plus généralement de leurs conditions de vie reposent sur des principes éthiques, philosophiques. Quelles sont les fondations de ces principes ? Doit-on se reporter à des valeurs morales ? La pratique végétarienne, végétalienne, vegan peut se revendiquer de plusieurs points de vue : religieux, éthique, sanitaire, psychologique, politique, écologique... Ce que nous voulons aborder ici est pourtant une question plus générale du statut de l'humain qui depuis la tradition philosophique antique se pose comme un animal doué d'une certaine raison. Notre tâche ici n'est pas de creuser un fossé artificiel qui séparerait l'humain des autres animaux mais bien de tenter de remettre en question cette suprématie de la raison spécifiquement dans le rapport que l'homme entretient avec l'animal. Ce qui est dérangeant pour dire clair est cette prétention à vouloir exclure du domaine philosophique, éthique, moral la sensibilité, l'affection car celle-ci semble ne pas avoir de poids face à cette raison humaine qui fonde notre société cartésienne, rationnelle, scientifique, logique. Ce qui doit être remis en cause c'est l'idée qu'une prise de conscience de la cause animale ne serait que raisonnement, logique, calcul d'un bien ou d'un mal. De toute évidence la raison est un instrument qui doit nous servir à cette prise de conscience mais la source de nos décisions, de nos choix se trouve dans l'expérience sensible, dans la vision des choses, dans le sentiment. Certes l'émotion est plus difficilement exprimable, elle paraît être plus subjective, moins universelle mais c'est pourtant le cœur de la conscience.

Comment peut-on avoir conscience de l'oppression raciste sans connaître la réalité historique de l'esclavage, de la ségrégation et toutes les inégalités de droit ou de fait sans parler des crimes contre les minorités ? Comment être touché par la cause féministe sans faire l'expérience directe ou indirecte d'une femme battue, violée, séquestrée, dominée, mariée de force ? Comment se positionner contre la pauvreté, la misère, la précarité quand on vit dans le luxe et la fortune ? La raison s'ancre toujours dans l'expérience vécue ou rapportée. L'idée de la mort ne peut être qu'intellectuelle, elle doit être vécue par la disparition d'un proche. L'idée de l'amour ou de la compassion ne peut s'expliquer sans la vivre. Qu'en est-il de la cause animale ?
Notre société industrielle productiviste capitaliste à mesure qu'elle réduit l'animal à de la matière première, certains parlent même de « minerai », conserve malicieusement l'image de l'animal sain et heureux. Cette image d'étiquettes de supermarché fonde la conscience du consommateur et l'endort. Il ne peut y avoir de véritable prise de conscience par la simple information textuelle ou factuelle : 300.000.000. de tonnes de viandes consommées chaque année dans le monde ? Et alors ? Les chiffres sont rationnels, objectifs mais à quelle réalité renvoient-ils ? Un consommateur pourrait connaître tous les chiffres concernant la misère animale, le taux de mortalité, de maladies, les méthodes abattage, de gavage,... Tant qu'il se refuse de voir avec ses yeux il ne peut être véritablement touché. Bien sûr montrer des images violentes peut choquer, mais elles doivent choquer. Le lambda moyen se cache derrière sa raison pour refuser la réalité sensible des bêtes au profit de la sienne, sa réalité sensible du désir, du goût (quand il y en a encore). On ne devient pas végétarien d'un point de vue éthique par la réflexion pure. La réflexion découle des impressions, découle du doute instauré par un choc, dérive du sentiment de compassion, de sympathie ou de pitié qui naît de la misère animale. À partir de là, oui la raison est utile et nécessaire. La raison doit remettre alors en doute les acquis, les connaissances ou simples croyances qui gouvernaient jusque là nos actes.
La raison encadre nos impressions, nos émotions, nos sentiments, nos affections. Elle les met en mémoire également et nous les rappelle quand c'est nécessaire. Il est facile d'oublier ce genre d'images d'animaux qui se mangent entre eux, qui meurent piétinés les uns par les autres car ce ne sont pas des images quotidiennes. Il faut faire l'effort (intellectuel) d'aller regarder ces images. De la même manière il est facile de tourner la tête quand on passe devant un mendiant. Pourtant cette personne à genoux dans la rue est réelle. La souffrance animale est réelle. La souffrance humaine est réelle.

On peut et on doit militer pour toutes les causes et dans tous les milieux avec des arguments logiques et rationnels car ils ont une valeur de vérité indéniable. Si nous n'étions que des êtres purement rationnels nous lutterions toutes et tous contre tout ce qui ne nous semble alors pas logique. Pourquoi chacun ou chacune s'investit donc dans telle ou telle cause ? C'est évidemment que nous avons des vécus, des expériences différentes, que nous sommes touchés par différentes choses à différents moments de nos existences, de différentes manières, à différentes intensités. C'est sans doute pour cela qu'il faut attendre tristement un accident nucléaire en France pour que la population soit enfin touchée et comprenne. Car sans ce lien sensible à la réalité (les mines d'uranium au Niger ou les dégâts de Fukushima) il est facile de se détourner et se voiler la face en se disant : tout va bien...

vendredi 22 février 2013

Théorie féministe du végétarisme


Peut-on être végétarien et machiste ? Peut-on être féministe et spéciste ? Peut-on être végétarien et raciste ? Nous serions trop naïfs de croire qu'un lien de nécessité attache toutes ces pratiques au point de les rendre indissociables. Pourtant quand il s'agit de mettre à bas les formes et les structures de la domination, il n'est pas absurde d'envisager qu'un même mécanisme puisse favoriser plusieurs formes d'assujettissement.
Racisme, sexisme, spécisme... les différents niveaux de discrimination ne peuvent-ils pas s'inscrire dans une même logique ? A quoi s'attaque-t-on lorsque l'on cherche à déconstruire les comportements sociaux sexistes ou spécistes ? Une conception de l'humain qui est trop réduite à une conception de l'homme, et l'idéal humaniste cache en fait un idéal viriliste. L'argument du carnivore de base est celui de la nature de chasseur de l'homme des cavernes. La même logique voudrait expliquer les différences de capacités d'orientation ou les différences de perception ou d'intelligence (quantitativement ou qualitativement) entre l'homme et la femme, cette dernière étant assignée depuis la préhistoire aux tâches ménagères.
Ainsi, bien que la consommation de viande ne soit pas réservée à l'homme, ceux qui ont des couilles, il est évident de constater l'effet qu'un bout de viande produit sur la virilité d'un mâle. Le mâle dominant dans une meute est celui qui a le privilège de manger avant les autres, celui qui a le plus de force, le droit ensuite de monter les femelles. Telle est l'image du mâle que cherche à se donner celui qui se revendique comme un viandard, un carnivore, un bouffeur de barbaque. Car la domination masculine ne peut se justifier que par la force (si les hommes étaient plus intelligents, ça se saurait...) c'est à travers la consommation de viande que se manifeste sa nature animale, brutale, violente.
Allez dire que vous êtes végétarien sur un chantier dans le bâtiment, dans un stade de foot. Les remarques moqueuses ne manqueront pas et les premières feront rapidement l'analogie entre une pratique alimentaire et la faiblesse d'esprit, un manque de courage, un trop plein de sensibilité qui est également reproché aux femmes. L'analogie rapproche alors le végétarien de la femme dans sa position face au mâle dominant, mangeur de viande, viril, courageux, insensible. Mon propos n'est évidemment pas de dire qu'un végétarien subit les mêmes discriminations, inégalités, violences que celles qu'endurent les femmes. Combien y a-t-il de végétariens et combien de végétariennes ? Combien d'animaux sont mangés par des hommes et combien le sont par des femmes ? Peut-on encore faire l'hypothèse de prédispositions génétiques, d'hormones ou je ne sais quel mécanisme physiologique ou bien peut-on envisager une certaine relation qui ferait s'exprimer la volonté d'affirmer sa virilité dans la consommation de viande ? (Les Français consomment un tiers de viande en plus que les Françaises et les Allemands deux fois plus que les Allemandes*).
La lutte pour la défense de droits d'un groupe se justifie par le statut de minorité qui découle des discriminations conscientes ou inconscientes d'une majorité. C'est pourtant une majorité de force plus que de nombre, les femmes sont plus nombreuses que les hommes mais plus contraintes. L'antispécisme concerne les milliards d'animaux abattus chaque année pour nourrir une population privilégiée d'êtres vivants, humains, usant d'un contrôle par la force.

Le végétarisme éthique qui trouve son entière logique dans la pratique végétalienne est donc la volonté d'anéantissement des rapports de domination de l'homme sur l'animal, rapports analogues au patriarcat dans une justification du pouvoir au nom d'une force, d'une supériorité intellectuelle, d'une qualité naturelle unique en son genre (humain et masculin). Bien entendu, la lutte féministe ne peut se réduire à la lutte antispéciste. L'exigence d'égalité réelle entre les hommes et les femmes peut se justifier sur le plan de la même espèce, en plaçant celle-ci au dessus des autres. Les critères qui fondent le féminisme ne peuvent se transposer immédiatement à l'anti-spécisme. Simplement, si on s'en remet aux fondements développés jusqu'ici, à savoir cette nécessité de détruire la domination entre les individus, qu'ils appartiennent à une espèce, une race, un genre ou non, on comprend quelle logique tient l'ensemble de ces luttes sociales et politiques ; d'autant quand c'est un même système qui a engendré ces distinctions.

*Sources et liens:

jeudi 6 décembre 2012

Du végétarisme aux végétalismes

On parle de végétarisme et de végétalisme pour désigner à la fois plusieurs régimes alimentaires et les différentes doctrines qui s'y rapportent. Par commodité de langage un individu se dira végétarien ou végétalien stricte ou non, selon les produits qu'il refuse ou accepte de consommer, les problèmes qui le concernent et ceux qu'il estime ou illégitimes ou indépassables.

1. Ne pas manger de viande pour ne pas causer la mort d'individus.

2. Ne pas manger de produits issus de l'exploitation animale pour ne pas causer la mort d'individus.

3. Ne pas manger de produits issus de l'exploitation animale pour ne pas causer la souffrance d'individus.
4. Ne pas manger de produits issus de l'exploitation animale pour ne pas causer la domination d'individus.

1. La volonté de s'exclure d'un système d'exploitation de l'animal peut se justifier à plusieurs niveaux. La première parce qu'un comportement carnivore repose sur la mort d'individus animaux. Pourtant il est absurde de tenir cet argument dans sa singularité. La mort en tant que processus physique n'est pas moralement connotable. L'intention de mort qui la dirige est en revanche à remettre en question et ouvre alors les véritables questions d'éthiques. Jusqu'où doit-on préférer la mort d'individus pour la vie d'autres ? Peut-on concevoir un rapport entre l'homme et l'animal soumis à la finalité de la mort sans domination ? Si la mort de l'animal telle qu'elle est rencontrée dans la chasse est en dehors de tous rapports de violence, de souffrance, et laissant toute liberté à l'individu chassé et abattu, peut-on envisager un rétablissement d'une justice réclamée par les défenseurs des droits des animaux ?

2. Certains produits animaux comme le lait de vache ou les œufs, supposent un système dans lequel des individus (les veaux, les poussins mâles) sont sacrifiés. Alors que le refus de consommer ces produits peut sembler être une étape plus en avant dans l'affirmation d'une position éthique, il est évident qu'il est plus fortement fondé que le simple manger de la viande. En effet, dans ce cas précis, les individus en tant que tels ne vivent pas pour être mangés mêmes s'ils finissent dans des assiettes, ne sont que des surplus, des dommages collatéraux. Supprimer un individu pour se nourrir est un argument discutable mais c'est un argument qui n'est pas valable pour les bêtes qui ne meurent pas du fait de leur vocation à être mangés mais bien par défaut. En somme, refuser de consommer les produits laitiers et les œufs est beaucoup plus défendable que manger de la viande, même si les deux positions renvoient à un même système de mise à mort et d'exploitation animale.

3. Dans le cas où l'animal en question n'est pas destiné à la mort, ou dans la perspective où la mort ne serait pas un problème, il faut reconnaitre les conditions de vie comme nécessairement déterminantes moralement. Si la mort n'est pas une fin en soi, la vie l'est davantage. Ce qui compte c'est donc la considération de la douleur, de la souffrance, de l'environnement social, de la liberté, de valeurs qui sont refusées à l'animal au nom d'un statut d'objet. A ce stade de conscience de l'individu et de ses potentialités de réalisation on tente de rapprocher les animaux non humains des conditions en droit des animaux humains. On peut envisager alors dans une certaine mesure que dès lors que l'animal ne souffre pas, l'humain peut consommer son lait, ses œufs, son miel. Les conditions d'un tel rapport sont pour autant ambigües dans la mesure où l'évaluation de la souffrance, du caractère de liberté de l'animal est difficile à mesurer.

4. Une position pouvant être décrite comme plus radicale peut se diviser en plusieurs points de vue. Une première approche peut être simplement pragmatique et considérer le cas (3.) sans estimer trouver de réponses satisfaisantes au problème posé par l'évaluation du bonheur animal. Une seconde position peut affirmer catégoriquement l'absence de critères suffisants à l'élaboration d'un rapport entretenu entre l'homme et l'animal qui ne soit exempt de domination. Ici commence l'idée qu'une libération animale est nécessaire. En pratique elle doit se manifester par le refus pur et simple de tous produits ayant un lien quelconque avec l'engagement d'individus animaux (non humains ?). La volonté anti-spéciste se heurte à un paradoxe là où elle souhaite refuser l'exploitation de quelconque animal sans prendre compte de l'homme. Refuser l'exploitation ou la domination de tout individu est-ce refuser pour autant la vie en société, en communauté ? Comment concilier les rapports d'échange et la volonté d'émancipation ?
De vastes questions sont alors à poser et à travailler. La question d'une définition de la domination rapport avec la liberté, la violence, la dépendance et ses différentes formes au sein de la société humaine ou naturelle, quelles analogies sont à éviter ?

dimanche 11 novembre 2012

Du sexisme grammatical

Le combat féministe qui vise à changer notre comportement et avec celui-ci nos habitudes de langage pose des questions cruciales sur le plan social et linguistique. La langue peut-elle changer d'une part, et être changée de manière si brutale, selon la volonté de certaines indépendemmant d'une évolution interne, propre ? Le langage reflète-t-il à ce point les rapports sociaux ? Dans quel sens ? S'il nous apparaît évident que notre comportement peut se lire à travers notre manière de s'exprimer, n'est-on pas tout autant déterminé en partie par celui-ci ? La féminisation des noms est-elle pour autant nécessaire ? La volonté de considération égalitaire est-elle judicieuse dans l'idée d'une différenciation davantage inscrite dans la langue ? Pourtant il est clair que laisser la place au masculin n'est pas mieux, sinon pire. La solution qui existe dans d'autres langues serait l'existence d'un genre neutre ou l'absence de genre grammatical. Une telle révolution est-elle envisageable, seulement souhaitable ou encore possible ? Invoquer les règles d'usage a bien ses limites dans la mesure ou il relève d'une tautologie, les règles étant toujours des règles d'usage et l'usage toujours définit par des règles. Ainsi il faut savoir qu'historiquement cette règle contre laquelle il serait légitime de se positionner aujourd'hui est le pur fruit arbitraire d'un académicien sexiste des siècles derniers.

Certaines pourraient défendre l'idée que ce n'est pas la priorité dans une lutte et que le risque est tel qu'elle pourrait cacher celle-ci, que les habitudes ne se changent pas, que la culture et le patrimoine seraient sous la tutelle d'on ne sait quelle instance sacrée. Il est également évident qu'indépendemment des langues où le genre grammatical est absent comme en anglais ou en chinois, ou favorable au genre féminin au pluriel comme en allemand, le patriarcat n'est pas plus reculé qu'il ne l'est en France ou ailleurs. La véritable gêne chez les conservateurs est le changement d'habitude au sens le plus strict. Même si la vérité dérange, bouscule, perturbe, il est préférable pour certaines de ne rien changer, ne rien tenter au risque de perdre des repères. Or si l'habitude est un genre de règle implicite à laquelle on répond de manière presqu'instinctive, elle ne s'inscrit dans aucune permanence définie et se caractérise en fait par son côté changeant. Les habitudes sont faites pour être changées.

La langue change, évolue et si sa complexité et sa richesse est souvent invoquée comme contre argument, il ne faut pas oublier qu'elles sont tirées de sa capacité à évoluer. Comme nous l'avons déjà dit un changement brutal et arbitraire est envisageable puisque c'est précisemment ce type de bouleversement qui a permis la mise en place d'une telle loi de dominatio du genre. Il est dès lors tout à fait légitime d'imaginer un retrait d'une telle loi au profit d'une loi plus logique comme il en existait auparavant, comme l'accord du terme le plus proche. Une idée rétrograde ? Non. Cet argument de paille est très vite dépassé, il est absurde de mettre sur un pied d'estal une loi par la seule raison de son âge ou antériorité. L'histoire a montré maintes et maintes fois l'absurdité de telles lois et comportements pourtant trop bien ancrés dans les moeurs.

La langue reflète complètement les rapports sociaux, car elle en est le véhicule principal. La question est alors de savoir jusqu'à quel point la langue est-elle importante, dans notre capacité à saisir le réel, le monde, les individus et les rapports que nous entretenons. On sait que le genre joue un rôle, que l'Allemand considère fémininement Die Sonne ce que nous voyons plus masculinement dans le soleil et inversement avec la lune (Der Mond). D'où est née ce besoin de genre grammatical ? Aucune réponse historique ne saurait être établie mais d'un point de vue social il ne peut découler que de la distinction de genre sexuelle qui oppose l'homme à la femme, le mâle à la femelle. Une table n'est pas plus féminine qu'un bureau et un lustre pas plus masculin qu'une lampe. On saisit alors dans nos langues tout le côté absurde d'une telle distinction. L'exigence d'égalité de considération est pourtant légitime dans les mises en scène de personnes humaines, où la domination masculine est clairement présente. L'exemple de la langue allemande ne saurait pour autant constituer un argument suffisant au titre que la forme du pluriel comme la forme de politesse est celle du féminin sie. Bien qu'il existe un genre neutre la distinction pour tous les termes désigant des hommes ou des femmes est faite selon les genres masculins et féminins Der Lehrer, Die Lehrerin (l'instituteur, l'institutrice), et la question grammaticale ne porte pas exclusivement sur le pronom déterminant. Il faut d'une part reconnaître que bien que cette domination dans le langage soit ancrée, elle n'est ni ancestrale, originelle et donc ni immuable, et d'autre part malgré son caractère innocent et puremment grammatical on ne saurait le détacher complètement de la transmission d'une vision sexiste. Encore une fois la langage ne fait pas tout et si une telle lutte est légitime elle n'est pas suffisante, malheureusement loin de là.

La volonté de distinction des genres n'a pas pour but de marquer la différence mais d'affirmer la reconnaissance d'une égalité, il ne saurait y avoir d'égalité sans reconnaissance de différence. Cette logique vaut pour le langage mais pour les salaires et toutes les conditions de vie inégales car dans un premier temps non reconnues par la classe et le sexe dominant. Il serait trop facile de passer par l'emploi d'un "neutre idéal" qui s'incarnerait dans la forme grammatical du masculin comme aujourd'hui. Bien que l'on dise il y a des fleurs sur la table le "il" n'est pas l'expression d'un masculin mais bien un neutre. Il ne serait pas moins logique d'imaginer alors le féminin grammatical comme base. D'un point de vue biologique nous nous constituons comme des êtres indifférenciés dans les premières étapes de formation de notre corps (qui n'est encore qu'un foetus) et c'est une hormone qui agit contre son propre corps et ce qui serait plus tard le sexe féminin pour dégénérer et donner lieu à un corps mâle. De même, contrairement aux idées reçues et contrairement aux règles de domination masculine, la grammaire nous montre que le sens est toujours porté d'abord par l'adjectif féminin, duquel découle l'adjectif masculin par un phénomène de raccourcissement. Ainsi grand comme adjectif n'a de sens sémantique qu'en rapport à son origine lexicale grande qui renvoit à l'idée de grandeur. Lorsqu'on comprend cette construction phonologique il apparaît évident que l'adjectif beau est en fait une simple déformation de bel (encore utilisé devant des noms commençant pas une voyelle) qui n'est lui-même qu'une abréviation de belle. Contrairement aux idées reçues le féminin n'est pas une complexification ou une extension phonologique arbitraire du masculin, sans quoi on ne pourrait tirer aucune logique d'un passage de frais à fraîche (fraische en vieux français), de doux à douce, de rond à ronde, etc... Le sens dans ces exemples est porté par les lettres muettes finales qui ne sont que la marque phonétique et sémantique de l'adjectif féminin. Que les soi-disant amoureux de la grammaire arrêtent donc de nous dire que le masculin est l'expression du genre indifférencié. Il faut marquer la différence sans oublier les enjeux de revendication égalitaire. Le langage n'est pas une entité autoritaire à laquelle nous devons nous soumettre, de même qu'il ne saurait exister une langue et une manière de nous exprimer, c'est avant-tout un moyen de communication et à travers, un terrain de lutte comme un autre.

lundi 29 octobre 2012

Lettre ouverte sur le radicalisme.

Tu me dis radical et je m'en porte bien. Radicalisme, radicalité, radical et radis. La racine. Le retour aux sources, aux fondements. Décroissance comme radicalisme ? Effectivement, il n'y a pas de mal à vouloir renouer avec l'essentiel, le pourquoi du comment. A quoi ça sert ? Pourquoi sommes-nous là ? L'organisation de la vie politique, pour qui ? Pour quoi ?
Toi le passif, tu te dis pacifiste et citoyen. Tu crois profiter pleinement de tes droits et accomplir pleinement tes devoirs en allant voter. Tu crois comme moi à l'idéal démocratique mais tu te satisfais de sa mise en œuvre actuelle. Tu te dis parfois révolté mais tu ne fais rien d'autre qu'exprimer un désaccord. Tu penses que la démocratie se résume à la liberté d'expression et au vote populaire. Tu veux croire encore que les hommes politiques veulent et peuvent agir pour le bien du peuple. Lors des repas de famille ou au café avec les collègues tu répètes mécaniquement que "de toute façon c'est la monnaie qui dirige le monde" et même si tu y crois au fond de toi tu préfères ne pas y penser.

Tu vois les révolutions arabes, les émeutes européennes et tu te dis que le monde va mal mais qu'il ne peut en être autrement, et ensuite tu oses affubler les personnes qui réagissent, qui se prennent en main pour des radicaux pessimistes. Tu n'es pas vraiment capable de prendre une décision alors tu te contentes de suivre la masse, car l'opinion majoritaire a toujours été pour toi la garantie d'une vérité, la sécurité. Il est toujours plus facile de se dire que ça ne nous arrivera pas à nous, que deux cas similaires ne sont pourtant pas comparables...
Le pessimisme manipule les gens comme toi. Le radicalisme hante les esprits comme le tien. Le pacifisme se réduit à une passivité et la passivité en absence même de décision. Statu quo. Attendons de voir ce qui se passe, ça ne peut pas être pire. Vous êtes pathétiques dans votre confiance naïve dans le politique, nous sommes optimistes dans la construction de notre politique. Vous êtes pessimistes dans le refus d'agir, dans le refus d'imagination, dans le délaissement de l'action à ceux qui détiennent et ne veulent lâcher le pouvoir. Vous êtes radicaux, de l'autre pôle de la politique. L'axe autour duquel le système tournait jusqu'ici. Votre radicalité s'exprime travers la passivité politique, le délaissement. Vous êtes autant radicaux quand vous ne faites rien, assis devant votre télé à maugréer contre le gouvernement, la finance, la crise, la dette. L'immobilité est souvent associée poétiquement à la sérénité, à la sagesse mais la vôtre est symptôme de folie, d'absence de repères ou déni de la réalité. Cette folie est compensée par l'occupation consumériste, le loisir, le plaisir qui doivent nous faire oublier tout ce bordel dehors.
Tu ne cesses de répéter qu'il faut agir, mais pas comme ça, de manière plus démocratique, de manière moins radicale mais tu sais au fond de toi que c'est pour te donner bonne conscience, pour justifier ton inaction. Parce que tu sais très bien comme moi que donner des sous à une ONG n'est bon qu'à donner bonne conscience au passif. Parce que tu sais que dans cette société de violence d'état le pacifisme est non seulement inefficace mais contreproductif. Sans une volonté affichée et affirmée la détermination politique d'un groupe ne peut être prise au sérieux. Alors que faire ? Existe-t-il vraiment un idéal juste milieu entre l'immobilisme généralisé et l'agitation organisée parcellaire ? Comment juger des effets ? En quoi une forme de radicalité d'engagement est-elle plus à rejeter qu'une autre ?

Il ne faut pas croire qu'il suffise d'appuyer
sur un bouton pour que tout s'arrête ou
que tout recommence,
l'action n'est pas si simple,
le train est en marche.

Nous allons tous dans la même direction, dans le même sens, vers le même but. Certains, en première ligne, ont une vision directe ou rapprochée, d'autres ne voient que la masse, la foule à laquelle ils appartiennent. Certains suivent, d'autres précèdent, sans mener. Quel signe te feras décider d'aller de l'avant ? Crois-tu qu'en préservant tes petits acquis, ton boulot, ton expérience professionnelle, ta petite épargne, crois-tu vraiment que ça te rendra moins vulnérable quand on sera tous dans la merde ?
Tu me dis radical et je comprends ton interrogation. L'action que je mène n'est-elle pas extrême ? Est-elle réfléchie ? Est-elle légitime ? J'ai rien à cacher quand je m'affirme prôner une radicalité comme mode de vie et engagement politique. Je n'ai rien à cacher quand j'ose aujourd'hui me positionner contre le capitalisme, la société de production à outrance, le nucléaire, le faux écologisme, la société d'hédonisme aveuglée. Suis-je seul à penser les travers d'un monde en ruine ? Ce qui nous différencie et ce qui me vaut peut-être aujourd'hui la désignation de "radical" est cette volonté viscérale de mettre mes pensées en pratique, de vivre en accord, en harmonie avec mes idées. Alors peut-être est-ce une forme d'anxiété, une angoisse profonde, la peur du vide, le refus de l'imperfection. Changer le monde commence par se changer soi-même, et les donneurs de leçons aux cravates bien serrées devraient y réfléchir. Radicalité d'action rime alors pour moi avec cohérence. Refuser les incohérences d'un mode de vie ne suffit plus alors en parole, mais aboutit à un véritable changement. Car nous sommes l'Histoire, cette progression d'événements qui ne s'arrête pas au présent. L'Histoire n'est pas le passé, elle s'écrit dans le présent et s'inscrit dans le futur. Certains se contentent de la regarder se faire à travers leur petit écran cathodique ou leur grand écran plasma et d'autres descendent dans la rue, vont à la rencontre d'autres acteurs. Vivre en dehors de la ville, ne pas manger de viande, s'éloigner de la dépendance technologique, bâtir d'autres formes de vie sociale.

Les rois du monde cessent de nous répéter les mains dans les poches qu'il est temps d'agir, alors j'agis. C'est une dialectique perpétuelle, un combat sans fin, l'équilibre, l'harmonie n'est qu'un état et non l'essence de choses. C'est une lutte permanente, une opposition de forces. Être radical c'est alors prendre part à la bataille, choisir son côté, son camp. Mais on sait combien il t'est difficile de choisir, de décider. A cela s'ajoute le conflit entre l'éloge de la raison porté par l'esprit cartésien tellement vanté et l'indéniable force émotionnelle qui est le véritable moteur de l'humain. Qui écouter ?
On peut être pacifiste, vouloir la paix et ne pas être passif mais actif. Or aujourd'hui même si la pensée commence à se dégeler, l'action est montrée du doigt, critiquée et au grand paradoxe de la démocratie on refuse au peuple son droit à participer aux forces, son droit à faire partie du pouvoir, l'exercer d'une manière au lieu de le subir.

jeudi 20 septembre 2012

L'image de l'animal. Du mythe à l'absurde - Première partie

L'idée d'animal dans le langage ?
A travers la plupart des langues notamment le grec, le latin, les langues slaves ou le chinois, l'idée de l'animal découle de plusieurs concepts : celui du mouvement (dongwu en chinois), celui du souffle (anima en latin), plus simplement celui de la vie (zoo en grec ou žival en slovène). L'animal se définirait donc comme une chose vivante au sens large mais se distinguerait du végétal par sa capacité à se mouvoir. L'animal est un être animé. Cette définition inclut l'homme largement. Dans la tradition bouddhiste mais également dans certaines croyances pré-socratiques (pythagorisme?) c'est le souffle, l'âme, qui se réincarne de corps en corps et unit les êtres à travers le vivant tout entier. Aujourd'hui la considération de mouvement est un critère qui devrait trancher l'appartenance au règne animal. Le terme de « fruits de mer » est en cela trompeur qu'il semble désigner des espèces dépourvues de contrôle de leur mouvement alors qu'il est clair que c'est faux. Mais il est clair que c'est la conscience de la vie qui est sacrée et qui disparaît avec la viande, cet objet inerte dépossédé de tout mouvement et d'âme. Manger un animal vivant est une pratique courante dans certaines cultures et considérée comme dégoûtante dans d'autres. Ingérer de la matière organique vivante n'est pas évident car elle suppose la mise à mort simultanément. Cette mise à mort, ce meurtre est difficilement acceptable. Nous ne l'assumons pas et préférons nous en détacher pour garder l'image de la viande comme simple objet de consommation et non plus comme partie de cadavre d'animal.

L'animal dieu ?
Comprendre l'évolution de l'image de l'animal à travers l'histoire c'est comprendre l'évolution de l'image de la nature et celle des dieux. Il faut noter un renversement de la crainte à la recherche de domination. L'animal peut être une proie mais il a été aussi un prédateur. A l'image de la nature entière l'animal peut alors représenter le danger, la menace. Si l'image du dieu monothéiste est celle d'un homme et qui plus est, d'un père protecteur et charitable, la palette de divinités des croyances plus anciennement polythéistes offre davantage l'idée de dieux que l'on craint. Ils représentent la nature, l'incertain, l'indéfini, l'inconnu. Lorsque l'on voit des dieux animaux on ne voit pas des animaux au sens propre mais plutôt des représentations mystiques de la force supérieure de la nature. On ne peut considérer le rapport de l'homme à l'animal sans l'inclure dans une dynamique qui tend à se rapprocher ou s'éloigner du divin ou de la nature. De cette crainte et de l'incapacité à connaître est née chez l'homme une forme de respect et d'admiration. L'animal est un symbole et ce symbole se mêle avec l'image du divin.
Le serpent à plumes n'est pas un simple serpent autant que n'existe un éléphant à plusieurs têtes. Le dieu animal ou l'animal mythologique ou mythique est singulier mais n'est pas totalement un monstre. Il est une chimère, l'invention née d'animaux existants. Il est l'extrapolation de qualités admirées, et l'exemple le plus frappant serait bien le dragon de la mythologie chinoise. En effet celui-ci n'est pas le simple reptile ailé occidental, il est l'union, la fusion de tout un panthéon d'animaux. Cet assemblage de formes lui confère un mélange de qualités, de vertus. L'animal des temps anciens figure la force de la nature et oblige la soumission de l'homme à son égard. L'animal divin ou le dieu animal rejoignent la conception d'une nature divine ou d'une divinité-nature. Dans cette suprématie des forces du monde l'homme n'a que le pouvoir d'implorer la pitié et le pardon des dieux.

Le symbole animal est très fort quelque soit la société, la culture. Très souvent ce sont des formes anthropomorphes qui mêlent l'allure de l'homme avec le visage d'un animal. Le visage, la tête est pour autant la partie pensante de l'homme celle qui lui permet de voir, d'entendre, de goûter, de parler c'est donc le siège de la plupart de ses qualités qui sont censées faire de lui un homme, différent de l'animal et pourtant c'est cette partie qui est animale dans la symbolique divine ou mythologique. Nous retrouvons de nombreuses chimères, tels les centaures ou minotaures qui associent les qualités de l'homme avec celles de l'animal, avec l'idée de la réincarnation dans certaines croyances l'animal ne devient sacré seulement parce qu'il renferme potentiellement l'âme d'un humain. L'homme se transforme en dieu en fusionnant avec l'animal, en s'émancipant, en prenant le pouvoir. Il croit s'élever au dessus de la nature, maîtriser les éléments. Les premières civilisations voient naître des semi-dieux, qui sont alors princes, empereurs, rois, maîtres de populations. Ces figures asservissent l'humanité et la nature entière dans l'idée d'omnipotence.

L'image de l'animal. Du mythe à l'absurde - Introduction

L'animal – Du mythe à l'absurde

Nous vivons dans l'ère de l'image. L'évolution de nos mentalités s'inscrit chaque jour davantage dans un rapport à l'image. Avant même l'échange d'idées, les individus confrontent leurs avatars, leurs symboles, leurs signes, leurs marques. La connaissance du monde sensible n'est qu'une accumulation d'images mentales d'une chose. Une chose n'est qu'une accumulation d'images mentales, de conceptions intelligibles d'une partie du monde sensible. Si nous ne pouvons accéder à l'essence des choses, l'image reste la limite du rapport à l'être. Toutes les conceptions mentales que nous pouvons nous faire d'une chose ne sont que des images, des représentations. Jamais ne ne pouvons atteindre l'essence des choses.

Intéressons-nous à cette partie du monde que nous appelons « l'animal ». La connaissance que nous en avons s'est construite autour des images. Le rapport que l'homme entretient avec l'animal tel qu'il est aujourd'hui n'est certainement pas le même que celui qu'il avait quelques siècles plus tôt, encore moins celui qu'il avait au début de son humanité. L'homme s'est fait homme en même temps qu'il a fait l'animal, deux concepts qui n'existeraient pas l'un sans l'autre. L'homme est ce qu'il est, un être pensant qui n'est justement pas une roche, une plante ou un animal. Et pourtant, dans une société qui semblerait vouloir faire de l'homme une catégorie à part entière, les personnifications, allégories, analogies et autres métaphores confèrent aux animaux autant d'humanité qu'elles attribuent une animalité aux hommes. L'image de l'animal à travers l'humain et l'humain à travers l'animal est précisément ce sur quoi nous pouvons remarquer qu'au fil des âges c'est une complémentarité que nous proposons d'approfondir.

Cette réflexion s'inscrit dans une démarche militante antispéciste, visant la reconsidération du règne animal dans son ensemble en tant que totalité cohérente. Beaucoup d'argumentations reposent sur des comparaisons biologiques, psychologiques... Le travail qui suit ne cherche pas à compter les différences qui séparent l'homme et les autres animaux mais vise à trouver dans quels rapports cet écart s'est-il constitué, de quelles confrontations sont-elles nées. Puisqu'il se veut original, le texte dépassera le simple rapport à la nourriture, à la chasse ou la domestication et ira puiser des questions dans un rapport plus général, du divin au commun, du sacré au comique...

Manger des animaux n'est pas une évidence absolue. Cette pratique repose sur l'affirmation d'une supériorité, voire d'une possession de la nature et des animaux, idée que nous remettons en doute ici. Déconnectés du contact réel, physique, direct avec les animaux, les consommateurs de produits carnés ont conscience ou n'ont pas conscience de ce lien établi avec le vivant car il est noyé par la manipulation commerciale. Ces quelques pages posent une simple question : quelle image avons-nous de l'animal ? Si nous justifions nos pratiques par nos idées, notre comportement n'est jamais aussi simple que ça. Nos pratiques inscrites dans le temps finissent par justifier nos conceptions. Il faut alors distinguer les idées des actions.

La démonstration que nous voulons suivre est simple sans être trop simpliste. L'animal a depuis toujours été considéré de manière absurde car paradoxale et hypocrite et l'éventail qui suit n'est pas à comprendre comme une progression historiquement logique. Cependant nous devons avouer que nous arrivons à l'apogée de ce qui représenté l'absurdité avec un rapport complexe entre l'homme et l'animal, ce dernier comme objet à la fois de fascination et d'ignorance ou de mépris total. Là où la raison ne suffit pas il faut montrer justement qu'elle n'agit pas. La conscience de la condition animale n'est pas seulement le fruit d'un raisonnement mais l'écoute d'une sensibilité et le questionnement de comportements conditionnés par les images que l'on nous donne.

mercredi 12 septembre 2012

Végétalisme. Quelles raisons ?

Au delà d'une simple mode ou d'un régime alimentaire, la position végétaliste est une remise en cause de plusieurs idées semblant inébranlables. La pratique découle d'une réflexion générale sur le rapport que l'homme entretient avec le vivant et particulièrement le règne animal. Quelles sont les motivations d'un végétarien ? Doit-on mettre tous les œufs dans le même panier ? Pour comprendre la cause d'un tel régime alimentaire (et comprendre que les conséquences sont plus larges que l'alimentation) il convient de distinguer les enjeux qui diffèrent mais peuvent se rejoindre. Nous nous apercevrons que la différence végétarisme/végétalisme au delà des apparences réside surtout dans la conception première du rapport à l'animal.

Les raisons sanitaires, d'hygiène et de santé ?
Certaines personnes préfèrent éviter la consommation de certains produits carnés pour des raisons de maladies liées aux méthodes et conditions de production, d'autres pour leur régime alimentaire personnel en considérant qu'il est plus sain et plus naturel de manger des produits végétaux. Nous savons qu'un régime exclusivement carnivore n'est pas viable pour l'être humain, alors qu'un régime végétalien l'est. Les polémiques sur ces détails sont aujourd'hui des duels de sophistes, des débats d'opinions parfois hypocrites. Cependant la seule raison d'hygiène n'exclut pas la consommation d'une petite quantité de produits carnés ou issus de l'exploitation animale quand ceux-ci ne remettent pas en cause la santé du consommateur.

Les raisons religieuses ?
Ce type de végétarisme s'appuie sur des dogmes, des textes, des pratiques plaçant l'animal au moins au même niveau que l'homme, sinon au dessus. Le caractère sacré de l'animal dans ces cas là est donc traditionnel et ne revendique pas d'opinion politique particulière comme d'autres types de végétarismes.
Toute vision religieuse est spirituelle. Chaque dogme se pose d'un côté ou de l'autre implicitement ou explicitement dans un rapport de l'homme à l'animal. Chaque vision du monde s'organise autour de l'homme avec d'un côté soit une force naturelle supérieure ou divine, de l'autre l'ensemble de la nature. En laissant de côté la métaphysique et les hypothèses d'existence de Dieu ou non, la nuance va se trouver dans la vision que l'homme se fait de lui même comme partie ou non du monde animal. Dans la conception bouddhiste des êtres par exemple nous sommes à la fois tous dans chacun et chacun dans tous, corporellement et spirituellement. De ce fait, manger des animaux revient à manger ses propres frères ou ses ancêtres. Les raisons spirituelles ou religieuses qui fondent des pratiques végétariennes ne peuvent s'appliquer directement au végétalisme.
En effet, les produits issus de l'exploitation animale ne sont pas concernés par l'âme de l'animal et ne peuvent faire l'objet d'une assimilation de celui-ci par la nourriture.
Cependant, la logique de respect de l'animal qui est montrée par certaines pensées religieuses peut s'appliquer aux conditions d'exploitation des bêtes et trouver dans celle-ci une violation de la parole sacrée. Si l'ouverture spirituelle ou religieuse permet de prendre conscience de l'individualité des êtres vivants ou de la souffrance qu'ils sont capables de subir, les dogmes ne mettent pas en relief l'idée défendue par certains défenseurs que l'animal subit dans tous les cas une domination de la part de l'homme (voir raisons éthiques).

Les raisons écologiques ?
Nous savons que la production intensive de viandes est néfaste pour l'environnement, par sa grosse consommation en eau, par le défrichement intensif et parce que les rejets de gaz à effets de serre sont même plus importants que ceux des transports. Le végétarien écologiste veut par son régime s'opposer à la destruction de la planète. Il est difficile de dissocier l'engagement politique de la conviction écologique dans ce cas précis. Le mode de production incriminé est directement lié au capitalisme, à la recherche de la performance et l'oubli d'une certaine réalité face à un fantasme économique. Si ces raisons seules fondent un choix alors elles n'excluent pas des produits certifiés, labellisés qui promettent des conditions de vie « meilleures » ou du moins « moins pires ».

Les raisons éthiques ?
Concernant la vie et la mort des animaux, la position éthique première s'oppose au traitement inacceptable que subissent les êtres vivants destinés à nourrir l'homme. Car les bêtes vivent et meurent dans des conditions tellement dures qu'elles bouleversent leurs comportements, leur nature, leur perception du réel.
Une personne sans cœur pourrait se demander à quoi bon leur permettre de bien vivre quand elles sont destinées à mourir. En laissant de côté les arguments d'hygiène et de santé de l'animal (qui sont très importants néanmoins) la question philosophique du statut de l'animal en tant qu'objet se pose. Elle doit également soulever une question tout aussi philosophique : celle du sens et de la valeur de notre propre vie. Comment considérer un animal dont la fonction est de servir l'humanité ? L'homme cherche un sens à sa vie, un but, une fonction. Doit-il pour autant affirmer que celle de l'animal est d'être mangé par lui ? Pourquoi certaines personnes sont-elles plus choquées face à de la viande de cheval, des grenouilles, ou de la viande de chiot ? Nous attribuons plus ou moins inconsciemment des valeurs aux animaux. Certains comme les animaux domestiques ont une grande valeur, d'autres comme certains animaux sauvages ont une très faible valeur. Dans ces deux cas il est difficile d'envisager se nourrir de ces bêtes car ils n'ont pas de valeur assez « neutre » ou moyenne pour susciter du dégoût.

Les raisons sensibles ?
Le plaisir est-il exclusivement physique, sensitif ? Non. Donnez à un enfant une assiette de viande et dites-lui que cette viande est de la chair humaine : il ne voudra pas y goûter. Le dégoût, revers du plaisir montre que l'homme est capable de raison et que celle-ci l'empêche de prendre du plaisir dans des activités dont la conscience lui rappelle que ses actes sont plus néfastes que bénéfiques. Il est pour cela non seulement absurde mais d'autant plus irritant de se voir naïvement nargué par des mangeurs de viande qui se vantent de profiter d'un luxe, d'un droit avec ce qui n'est qu'un plaisir sans conscience. L'homme peut être dégoûté par de la viande de chien quand il considère celui-ci comme un animal de compagnie, son meilleur ami. Il peut être à l'inverse également dégoûté par de la viande de serpent car il considère celui-ci comme un produit de trop mauvaise qualité pour être de la viande. Mais le dégoût peut être d'un autre ordre, quelqu'un peut refuser de manger de la viande pour son simple aspect, ou son simple goût (la sensation en elle-même). D'une manière évidente le goût seul ne peut justifier un régime végétalien qui exclut idéologiquement tous les produits issus de l'exploitation animale et donc même ceux dont les ingrédients n'affectent pas directement le goût.

Position philosophique d'un vegan
Lorsque le régime végétalien trouve ses fondements dans une réflexion philosophique plus radicale (de la racine) il devient un mode de vie, c'est à dire qu'il inclut une démarche générale quant à la consommation de produits issus de l'exploitation animale. En effet, en dehors de notre alimentation, l'industrie fait de l'animal-objet son chiffre d'affaires dans nombreux secteurs d'activités. La cosmétique, le pharmaceutique, l'habillement, etc... les choix de vie quotidiens impliquent directement un rapport avec l'animal.
De ce point de vue, au delà de la la consommation alimentaire de l'animal c'est une consommation indirecte et donc une exploitation de l'animal qui est dénoncée. La question que soulèvent les défenseurs des animaux est celle du rapport de l'homme à l'animal. En évoquant la domination issue du spécisme, le vegan militant tient à renverser la légitimité de celle-ci. De quel droit nous posons-nous en maître de l'animal ? Que fonde l'idée de propriété sur un animal ? Ces vastes questions doivent faire l'objet aujourd'hui d'une attention critique d'autant plus particulière qu'elle est en rapport direct avec les droits de l'homme d'une manière générale, de notre vision du vivant et de la justice en particulier.

mercredi 21 décembre 2011

La convention de Genève pour les jeux vidéos ? Réalité, violence, jeu.

Alors que la Croix Rouge annonce qu'elle se penche sur la violence dans les jeux vidéos les nombreux gamers s'empressent de crier à la censure et au meurtre de leurs droits démocratiques. Aucun ne comprend en quoi un « jeu » pourrait-il être contre la convention de Genève étant donné le caractère entièrement virtuel des actes commis et tous revendiquent le droit d'être violent et de tuer, tant que cela reste dans le « jeu ».

Jouer. S'éveiller. Apprendre. Découvrir le monde. Si le jouet est le symbole de l'enfance, de la naïveté qu'en est-il du jeu ? Le jouet est l'objet et le jeu est la mise en situation. L'enfant apprend petit à petit à reconnaître les formes, les couleurs, il apprend à se déplacer et maîtrise l'espace et les objets. Par la découverte du monde, l'enfant grandit et se construit, il se découvre lui-même. Le jeu passe par les objets, les déguisements qui placent l'individu dans des rôles. Ces rôles ne sont pas anodins, ce sont ceux dont il fait l'expérience à travers les histoires qu'on lui raconte, les films qu'il voit, les scènes quotidiennes auxquelles il assiste. Le jeu de l'enfant est le jeu de l'acteur. Aujourd'hui avec la dimension virtuelle et numérique des jeux, les possibilités de situations sont multipliées à l'infini. C'est indéniable, les jeux vidéos sont de plus en plus réalistes et de plus en plus violents. Comment expliquer cet attrait de la violence dans les jeux vidéos ? Où le jeu s'arrête-t-il ? Quelles sont les limites du réel et du virtuel lorsque le jeu se rapproche dangereusement de la réalité ? La mise en scène de monstres ou zombies crée-t-elle suffisamment de recul pour le joueur ? Quelles sont les valeurs portées par ces jeux ? La violence à l'écran est-elle la même entre le simple spectateur et le joueur averti ?

Quelle réalité à l'écran ? Le réalisme. L'image n'est pas réelle mais elle est réaliste. Ce que signifie l'image que voit le joueur n'a jamais existé mais il peut y croire et une situation similaire peut avoir eu lieu. Seulement la fiction dépasse la réalité. Le réalisme dépasse le réel. La violence s'installe dans les esprits et perd de sa puissance, perd de son réalisme, il faut alors plus de sang, plus de bruit, plus de choquant. Les conséquences d'une telle escalade est la vulgarisation de la violence réelle. Plus les jeux sont virtuellement violents et moins la violence est réellement violente. Dans le jeu des enfants c'est eux qui posent le décor et font évoluer les personnages. Le jeu de guerre n'est pas le même à l'écran parce qu'il est imposé. La question qu'il faut se poser est le rapport entretenu avec la « réalité virtuelle » contre laquelle le joueur ne peut pas se protéger. Le rôle des parents est alors primordial pour maintenir les individus trop jeunes ou trop sensibles à l'écart de jeux trop violents. C'est paradoxalement ce qui renforce le désir d'être un adulte, d'être un homme en affrontant cette violence. 

La violence au plus haut point existe. C'est ce contre quoi se battent des ONG, des penseurs et ce contre quoi la Croix Rouge veut lutter. Doit-on vraiment tout savoir ? Veut-on connaître les côtés les plus sombres de l'humanité ? Il semblerait que oui, au non de quelle raison ? Le droit fondamental démocratique de savoir ? Certes et ensuite ? Doit-on croire que l'homme est par nature violent, dirigé par son instinct ? Nous pourrions voir dans la simulation l'exutoire de cette dimension animale, au même titre que le sport, l'alcool, le sexe ou la création artistique. A la seule différence que cette énergie primitive est transformée dans les activités sociales tandis qu'elle reste plus brute face à l'écran. Nous ne sommes pas tous des tueurs en série frustrés qui cherchent à affirmer leur virilité démesurée pourtant il y a dans les jeux vidéos une dimension très masculine. Le défi, la compétition, la victoire. Dans une société où nous sommes réduits à de simples forces de travail il n'y a plus d'espace pour montrer nos valeurs, les seuls interfaces avec le monde sont nos écrans. Quelles vertus intellectuelles ? Le monde veut de l'idiotie, de l'absurde, du trash. Les jeux vidéos sont la manière pour les joueurs de s'affronter dans le monde entier et faire preuve de leurs capacités à manier le fer par la souris.

Le jeu est dans la nature de l'homme. Nous avons tous un rôle social. La violence existe indéniablement. Peut-on encore appeler la simulation de violence un « jeu » ? C'est l'espace dans lequel nous pouvons transgresser les règles. Cloisonner cet espace reviendrait à pousser les joueurs à transgresser d'autres règles. Au delà de la violence pure et dure c'est le symbole de la justice que représente les actions virtuelles. Agir sans conséquences, sans entraves, sans contraintes en toute liberté d'une manière immortelle. Le jeu qu'il soit calme ou violent pose les normes du monde réel et c'est en cela qu'il doit être considéré avec la plus grande attention.

Jeu, jouet et jeu ?

dimanche 27 novembre 2011

L'animal - Du mythe à l'absurde

Le rapport que l'homme entretient avec l'animal tel qu'il est aujourd'hui n'est certainement pas le même que celui qu'il avait quelques siècles plus tôt, encore moins celui qu'il avait au début de son humanité. L'homme s'est fait homme en même temps qu'il a fait l'animal, deux concepts qui n'existeraient pas l'un sans l'autre. L'homme est ce qu'il est, un être pensant qui n'est justement pas une roche, une plante ou un animal. Et pourtant, dans une société qui semblerait vouloir faire de l'homme une catégorie à part entière, les personnifications, allégories, analogies et autres métaphores confèrent aux animaux autant d'humanité qu'elles attribuent une animalité aux hommes. L'image de l'animal à travers l'humain et l'humain à travers l'animal est précisément ce sur quoi nous pouvons remarquer qu'au fil des âges c'est une complémentarité que nous proposons d'approfondir.
De l’Égypte ancienne à l'Inde, par delà l'océan Atlantique dans la tradition amérindienne les divinités sont animales. Le serpent à plumes Quetzalcoatl, Ganesh à la tête d'éléphant, Anubis la tête de chacal. Le symbole animal est très fort quelque soit la société, la culture. Très souvent ce sont des formes anthropomorphes qui mêlent l'allure de l'homme avec le visage d'un animal. Le visage, la tête est pour autant la partie pensante de l'homme celle qui lui permet de voir, d'entendre, de goûter, de parler c'est donc le siège de la plupart de ses qualités qui sont censées faire de lui un homme, différent de l'animal et pourtant c'est cette partie qui est animale dans la symbolique divine ou mythologique. Nous retrouvons de nombreuses chimères, tels les centaures ou minotaures qui associent les qualités de l'homme avec celles de l'animal, avec l'idée de la réincarnation dans certaines croyances l'animal ne devient sacré que parce qu'il renferme potentiellement l'âme d'un humain.
Avec le christianisme le dieu prend le visage de l'homme et l'homme prend le pouvoir sur le règle animal, Noé se pose comme sauveur de l'humanité et de la terre entière, et la mission de l'homme est de garder le jardin et protéger les animaux. L'homme s'élève peu à peu, il s'émancipe et se place au dessus de tout, et si à la Renaissance, les fables de La Fontaine sont connues pour leur mise en scène d'animaux qui représentent le genre humain, c'est avant tout pour accentuer des vices moraux que l'homme ne peut envier à l'animal si bien que beaucoup d'expressions dérivent de cette analogie... et la confusion avec le genre animal se développe quand cela arrange l'humain, ce qui nous fait arriver aux fantasmes de certaines créatures imaginaires comme les vampires, les loups-garous montrent l'animalité d'hommes qui n'en sont plus vraiment, à la fois des surhommes et des sous-hommes.
Nous retrouvons toujours la même symbolique chez Walt Disney avec une visée pédagogique, ludique mais malheureusement naïve. Quelle vérité se cache derrière la dialectique homme et animal que nous vendent les studios hollywoodiens ? Toujours cette même seule vérité hypocrite du chasseur sans cœur ou du citadin pollueur ignorant. Ce n'est pas faux. Mais ce n'est qu'une infime partie de la réalité et cette gigantesque hypocrisie prend toute son ampleur avec la nauséabonde publicité que l'on nous matraque à tout va. Les bêtes sont mises en scène sous des traits humains pour nous vendre des produits pour lesquels ils sont dominés, exploités, torturés. Tout ce que le commercial a à faire est mettre le visage souriant de l'animal sur son produit et voilà le consommateur rassuré ! Ce qui est absurde est cette décrédibilisation du règne animal. D'abord on lui donne les traits de l'homme en les exagérant un maximum, ce qui le ridiculise. Et cette image abaissante marque les esprits dans lesquels se forge petit à petit l'idée contraire par laquelle toute ressemblance de l'animal à l'homme n'est que pure fiction, absurde et simplement distrayante. Voilà la triste image que l'humanité construit aujourd'hui : l'animal est un produit de consommation, un objet de distraction. Plus l'homme maîtrise et domine et plus il réalise son fantasme de Dieu, car c'est dans sa nature, le roi est mort, vive le roi. Empressons-nous de le tuer pour prendre sa place. Le pire dans tout ça ? La soif de pouvoir tellement immense que l'homme en oublie sa propre condition et ironiquement ne se considère lui-même non plus comme un humain mais avec le reste du vivant comme de simples outils nécessaires à son propre désir : des bêtes.