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jeudi 10 juillet 2014

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Vouloir faire l'éloge du silence n'est pas affirmer l'inutilité de la parole. Les mots ont leur pouvoir, ils ont une puissance unique et indéniable. Mais cette puissance peut s'épuiser, et pour la retrouver ou la conserver il convient de la maîtriser et d'en trouver l'équilibre à tenir entre le discours et sa retenue. Il y a des temps de parole durant lesquels il est nécessaire de s'exprimer, mais à ceux-ci s'adossent des temps de repos et au contraire des temps d'action. Parfois il faut agir, parfois il faut s'abstenir, parfois il faut parler, parfois il faut se taire. Apprivoiser le silence c'est trouver cet équilibre, savoir discerner les moments où l'on a trop parlé.
Le silence n'est pas l'absence de sons, puisque il y en a toujours. Il y a toujours le battement de notre propre corps, notre vibration intérieure qui résonne en nous. Sans cela, nos environnements sont bruyants. Le silence dont on parle ne peut alors se rechercher que contre la parole, le langage articulé, le discours humain. Il est recherché comme moment de relâche, comme son double négatif. Le silence intérieur visé par la méditation apparaît alors très difficile à atteindre, mais laisse envisager que l'on puisse le trouver dans le bruit.

Dire c'est faire. Sûrement parce que nous sommes des êtres doués de parole nous pensons que le langage articulé est la meilleure manière de communiquer, et oublions parfois même qu'elle n'est pas la seule. Pourtant les paroles ou les écrits ne sont qu'une forme particulière de l'action. On pourrait persévérer à croire que les mots sont les seuls capables de rendre compte des concepts, des idées. Mais si les mouvements de notre bouche, de notre langue viennent rompre le silence pour mettre en forme des émotions, des perceptions et leur donner un nom, les catégoriser et ainsi les relier les uns aux autres dans des ensembles ; j'aime cette idée qu'il est tout aussi bon d'apprivoiser le silence, se détacher des mots qui enferment, qui limitent. J'aime cette idée que si dire c'est faire, alors on peut faire sans dire, ce qui veut dire que si dire c'est montrer, signifier, alors il y a autant à montrer et à signifier dans chacun de nos actes.

On peut craindre le silence du secret, du mensonge, du non-dit. Le silence ainsi entendu est le plus bruyant, le plus éloquent, car au lieu de ne rien dire il dit tout. Il fait dire à celui qui se tait tous les maux possibles qu'on n'ose imaginer. On a beau se répéter l'adage qui voudrait nous conforter dans l'idée que l'absence de nouvelle en est une bonne, il y a toujours une limite au-delà de laquelle elle devient mauvaise. On craint ce silence car de lui tout peut arriver, il peut nous mener à toutes les conclusions et surtout les pires, et nous mène à travers les scénarios les plus improbables. Le silence est l'inconnu, et l'inconnu c'est bien connu, est celui d'où émergent nos peurs.
Pourquoi ne nous contentons-nous jamais de l'évidence des données brutes : si l'autre ne dit rien, c'est qu'il n'y a rien à dire, et s'il n'y a rien à dire, il n'y a aucune raison de s'inquiéter. Mais notre instinct nous apprend à nous méfier de l'immobilité, car l'inertie c'est toujours la mort. La vie c'est le mouvement, le changement. De ces prémisses alors très simples on comprend pourquoi nous fuyons le silence. Mais ce qu'on craint dans le silence ce n'est pas l'absence des mots, mais l'existence des actes dont on préférerait ignorer l'existence mais aussi dont notre curiosité nous pousse à vouloir la connaître. Que se passe-t-il ? Où est-elle ? Le silence se fait le terreau de la jalousie. À l'heure où la vitesse de la communication se rapproche de celle de la lumière, ne pas entendre l'autre ne veut plus dire qu'il se tait, mais qu'il ne me parle pas, et s'il ne me parle pas c'est qu'il parle à quelqu'un d'autre. Voilà comment le jaloux peut entendre le silence.

Il y a le silence du malaise, celui qui appelle la parole mais dont l'écho de son absence résonne dans le vide. Il y a le silence de la confusion, celui de la gêne, de l'intimidation, du respect. Il peut être court en étant le plus lourd, et s'étendre infiniment de toute sa légèreté. Il peut être celui de la réflexion et précède pour le préparer le discours. Il y a le silence que l'on impose pour nous empêcher de parler, et le silence qui arrive quand on n'a plus rien à dire. À chaque situation correspond une forme de silence, car à chaque parole correspond une forme de son absence. Car si le silence est mauvais ce n'est que lorsqu'il entoure la maladresse des mots, leur agressivité, leur violence et tout ce qu'on peut imaginer appartenir au discours. Mais le silence s'apprivoise. Dans le creux des mots, dans les respirations des souffles articulés il est possible de trouver le lieu d'une complicité, un espace de compréhension qui dépasse la conjugaison.

Se taire puis faire. Il n'y a pas « un » silence. Le silence n'est pas la matière informe de la parole. Le silence est l'envers de la parole, il est son ombre. Et dans l'ombre du dit, dans l'ombre du flux parfois trop lourd de vocables on peut retrouver de la fraîcheur, de la sérénité. Le silence n'est pas toujours une ombre qui se referme sur la parole, elle peut s'apprivoiser et devenir un espace de dialogue, de rencontre dans lequel la communication prend une forme non verbale. Le silence qui n'est pas un mutisme laisse au contraire résonner le corps, il met en retrait l'ouïe pour mieux éveiller le toucher et le regard. Le souffle de l'autre qui vient envelopper mon cou a une intensité, une douceur et une température, une fraîcheur qui peut être chaleureuse. Les yeux qui se font face et plongent l'un dans l'autre en disent suffisamment. La caresse sous toutes ses formes, dont le baiser en serait la plus intense revêt aussi plus de sens que les mots ne pourront jamais porter. Peut-on ou doit-on parler de phénomènes qui dépassent la description physique ? Ce qui est sûr c'est que le silence a des vertus inestimables. Au delà de l'intimité même dans laquelle les mots ne sont pas nécessaires, on peut faire l'éloge du silence comme capacité à se montrer authentique.

Ceux qui en parlent le plus en font le moins. Cela peut paraître paradoxal d'essayer, avec des mots, de montrer que ceux-ci ne sont pas nécessaires. Mais s'ils ne sont pas toujours nécessaires, il s'agit simplement de montrer que leur utilité est restreinte. Le silence a son rôle à jouer. Le silence au sens large regroupe alors les actes silencieux, que ce soient de simples gestes comme des attitudes ou des comportements plus généraux. Agir c'est se positionner, c'est s'engager dans telle ou telle direction et c'est donc toujours dès le premier geste manifester une partie de sa volonté, ce qui n'est détaché d'aucune signification. Comment savoir ce que pense vraiment l'autre ? La question de l'acte, de la parole et du silence pointe vers la recherche de sincérité et d'authenticité, sinon de vérité. Mais la question encore plus subtile est de savoir ce que je pense vraiment moi-même. Et c'est de là que peut partir notre critique de la parole et des promesses. Les paroles engagent toujours les personnes qui les énoncent autant que les promesses. Les paroles ont toujours valeur sinon de promesse au moins d'authenticité pour celui qui les pense. Il y a toujours un fossé entre ce que l'on dit et ce que l'on pense : « tu dis ça, mais le penses-tu vraiment ? ». Si une proposition peut être fausse, un acte ne l'est jamais.

Je pense qu'il est toujours bon de se vouloir se rapprocher de la sincérité par le dialogue, par l'échange verbal. Mais la sincérité, l'honnêteté ne porte jamais absolument que sur les actes et relativement sur les pensées. C'est pour cela qu'on ne peut pas tout se dire. Paradoxalement il y a une sorte de lâcheté à se taire car dire ce que l'on pense c'est prendre un risque. Ce risque c'est de confronter des mots qui peuvent ne pas être appropriés aux idées ou de confronter des idées qui peuvent ne pas être appropriées à l'autre. Le silence serait un gage de retenue avec lequel se rassurerait en avançant à petits pas. Je ne sais pas ce que l'autre pense, je ne veux pas éveiller le conflit ou je ne veux pas décevoir ou être déçu-e et pour cette raison je me tais. On peut comprendre la volonté de silence de cette manière. Mais ce n'est pas une fuite, tout au plus c'est un détour, un ralentissement. Le silence encore une fois doit laisser place aux actes. L'acte ne trompe pas. Je peux répéter cent fois à l'autre que je veux faire ceci ou cela, mais la parole ne prend de sens que quand ce qu'elle veut montrer prend forme à travers un acte. Quelle valeur prend alors la parole par rapport à l'acte qu'elle vise ? Ne peut-on pas s'en passer ? Je dirais que l'on peut et que l'on devrait. La question plus révélatrice est en fait de savoir quelle valeur prend une parole qui n'est suivie d'aucun acte ? Au risque de me répéter on comprend que c'est l'action qui donne du sens aux mots et aux idées. Ne pourrait-on alors pas dire que c'est le silence qui donne sens à la parole ?
Les actes peuvent trouver des réponses ou des échos dans la parole, mais cette parole se fait alors toujours interprétation. Mais l'interprétation de la parole qui interprète déjà elle-même un acte renvoie alors à un degré encore supérieur le risque d'erreur et de maladresse là où l'on chercherait à découvrir une vérité, une sincérité. Ainsi si les paroles engendrées par des actes sont toujours dans l'interprétation, les actes qui se répondent par des actes semblent éviter le piège des malentendus.
La parole est toujours une projection dans le temps, dans le passé, dans le futur. Si elle est dirigée vers le passé, elle ne peut faire qu'interpréter et ne rien changer ; si elle s'appuie sur le présent pour le décrire on voit vite qu'elle n'est pas nécessaire ; quand elle vise le futur elle est de toutes la plus incertaine. Parler c'est toujours se rassurer dans une spirale d'interprétation. On interprète des faits, puis ces discours d'interprétation deviennent eux-mêmes des faits que l'on peut interpréter, et ainsi de suite. Comment savoir quand il faut s'arrêter ? Quand le débit de parole se détache-t-il du réel ? Comment savoir si ces lignes écrites et lues ne sont-elles pas qu'un ultime retournement de la pensée sur elle-même ?
De quoi parlons-nous la plupart du temps ? Nos discours deviennent des discours sur les discours, et l'on en oublie toute référence à l'action concrète. En ce sens plus nous parlons et plus nous visons les idées, moins nous agissons.
Les actes quant à eux sont toujours présents, les actes passés sont en fait des souvenirs soumis à l'interprétation et à la parole, et les actes futurs n'existent que dans les bouches aussi. Le présent est le temps de l'action et le présent semble le plus authentique, le moins soumis aux spéculations de son existence.

Il y a le silence du faire et le silence de l'être. Il manifeste plus que l'absence de son pour devenir le son de l'absence. Avec les moyens de communication à notre disposition le silence marque le fait de ne pas se manifester, de ne pas répondre, de ne pas donner de signes. La relation à l'autre, qu'elle soit parentale, amicale ou amoureuse se construit autour de la distance, et donc de l'équilibre entre la présence et l'absence, entre l'écoute ou l'échange et le silence. Le téléphone portable, les réseaux sociaux nous offrent la possibilité de communiquer mais cette opportunité peut devenir une contrainte, une injonction permanente à donner des signes de présence. Ainsi, qu'importe le fond des messages que l'on s'envoie en privé ou que l'on poste sur nos interfaces publics, l'important est de rompre le silence, de ne pas le laisser s'immiscer entre nous. Pourtant, apprivoiser ce silence c'est faire la preuve d'une confiance envers l'autre, s'en détacher pour mieux le retrouver, et entretenir la distance nécessaire à toute relation. Est-il bon de pouvoir tout se dire tout de suite ? Est-il mauvais de ne pas le faire ? Nous changeons nos habitudes et nos comportements avec les technologies qui évoluent mais gardons à l'esprit que ces habitudes prises comme normes ne posent pas de valeurs absolues. Apprivoiser le silence de l'absence c'est apprendre la retenue et le souvenir. Je peux prendre en photo, filmer ma vie entière pour la « partager » sur le net, mais qu'est-ce que cela m'apporte à moi, et qu'est-ce que cela apporte aux autres ? L'important quand on pense à des êtres chers ce n'est pas vraiment le contenu, ce qu'on veut partager c'est le désir de l'autre, le manque, le sentiment de l'absence qui bien que supportable ne laisse pas indifférent. Le silence de l'absence nous effraie car il fait écho à notre solitude intérieure. Briser le silence c'est montrer qu'on existe, montrer qu'on est là.

Politique
Les mouvements sociaux visent souvent en substance à porter la voix des sans-voix, de celles et ceux qui ne se sentent pas représenté-e-s par les représentant-e-s institutionnelles. Pour autant la première action politique en tant que telle serait de se manifester, c'est-à-dire saisir l'espace publique comme lieu de la politique, s'en saisir directement et l'occuper. Les slogans ou revendications viennent faire écho au silence politique des dirigeants. Même s'il s'agit de sortir d'un silence, la fin de la politique est l'action, le résultat plus que le discours. Les belles paroles politiciennes sont toujours au devant des actions. Les discours changent, évoluent, s'adaptent mais rien ne change. On nous rassure comme une mère ou un père chanterait pour bercer et endormir son nourrisson. Les politiques ne font rien de bien mais s'ils ne disaient rien cela serait trop flagrant. Alors ils continuent à agiter leurs langues de bois et tentent de se convaincre, eux-mêmes d'abord, qu'ils agissent et agissent dans le bon sens. Parler moins et agir plus, voilà la formule appropriée.
Apprivoiser le silence c'est aussi apprendre à maîtriser sa parole, et savoir la partager. Quand suis-je légitime à monopoliser l'espace d'échange et quand est-il préférable de me mettre en retrait même si j'ai des choses à dire ? Toutes les paroles se valent-elles ? Faut-il préférer se taire quand on a trop parlé même si personne n'a rien à dire ? ...

mercredi 2 juillet 2014

Pragmatisme(s) et (mauvaise) foi

Le pragmatisme se concentre sur les faits, en grec pragmata, les choses telles qu'elles sont, brutes. La doctrine épistémique (qui traite de la connaissance) pragmatique nous dit qu'est vrai ce qui marche, ce qui fonctionne. En politique on peut alors se demander ce qu'est une attitude ou une position, une idéologie pragmatique. Ce qu'on va vite comprendre c'est que chacun peut se revendiquer du pragmatisme qui apparaît de plus en plus comme relever du bon sens, du retour aux choses simples, aux faits. Le pragmatisme se veut ainsi combattre un idéalisme et fermer le bec aux utopies. En politique il n'est pas rare d'entendre vanter la nécessité d'être pragmatique, de garder les pieds sur terre. Pourtant, il convient de combattre une certaine vision du pragmatisme qui se veut fataliste tout en nous revendiquant d'un autre pragmatisme plus audacieux et plus incertain, qui laisse la place à la création, au doute, à l'expérimentation, à l'utopie.

Le problème apparaît quand deux groupes ou personnes défendant des points de vue radicalement opposés se réclament d'un pragmatisme. Entre alors en jeu la foi. Si le pragmatisme consiste à définir le bien, le vrai comme ce qui marche, ce qui fonctionne, ce qui est efficace, alors le diagnostic que l'on porte sur un système politique donné peut différer du tout au tout. Le capitaliste qui y croit et qui n'a cure des inégalités sociales en ne les considérant simplement comme des effets collatéraux irrémédiables pourra défendre corps et âme le système capitaliste au nom d'un pragmatisme : pour lui ça fonctionne. Au contraire, quelqu'un de sensé et de sensible verra bien que ces inégalités font partie du système et démontrent de l’inefficacité du système en son fond.

De la même manière, dans la suite d'une démarche de critique de la politique, même si le diagnostic pessimiste devait faire l'unanimité, comme c'est le cas dans une situation de crise dite financière telle qu'elle est présentée actuellement, les moyens à mettre en œuvre pour y remédier peuvent être sujets de débat. Toujours au nom du pragmatisme on peut rejeter n'importe quelle pratique isolée en pointant son manque de résultat. Ainsi si une réforme ne produit pas de changements positifs il suffit d'invoquer la simple constatation des faits pour dire que celle-ci n'était pas la bonne. Se pose alors la question de savoir combien de temps une décision politique doit-elle bénéficier pour montrer des signes, et surtout à partir de quel contexte, dans quelles conditions une simple décision fait-elle sens ?

Tout ça pour dire, finalement, qu'invoquer le sens pragmatique de l'observation des faits ne suffit pas. Il faut être fou, avoir une foi démesurée ou une très mauvaise foi pour affirmer d'un système politique tel qu'il existe et est répandu aujourd'hui qu'il fonctionne. De ce point de départ on voit que le pragmatisme se développe et se dissimule en une sorte de fatalisme : les choses sont comme elles sont, on ne peut les changer. Ainsi, même si le diagnostic qui voudrait suivre l'idéal pragmatique n'est pas positif : si le bien est ce qui fonctionne et que notre système politique ne fonctionne, alors ce n'est pas le bon ; la logique inverse fige les esprits les plus conformistes et les installe dans une inertie intellectuelle justifiée par l'idée que même si le système n'est pas le meilleur, c'est le moins pire, et s'il "est" c'est qu'il fonctionne.

Le nœud du problème qui lie pragmatisme et mauvaise foi se situe précisément dans la supposée fonction attribue au système politique qui est défendu par le capitalisme. Cette mauvaise foi ne réside pas simplement dans le déni de reconnaissance des inégalités, de la misère, de l'exploitation, du mépris, de la domination, etc... elle fait surtout reposer une idéologie sournoise qui masque les véritables intentions d'un système et d'une classe dirigeante qui tire profit de toutes ces situations et relations dénoncées. Celles-ci ne sont alors pas à prendre en compte comme des anomalies, comme des effets marginaux, des dommages collatéraux qu'il conviendrait certes de prendre en compte et d'améliorer mais qui ne constituent pas de traits systématiques ; bien au contraire ce sont des phénomènes bien définis qui font partie d'un équilibre économique ou politique qui ne sert les intérêts que des dominants. Comme le montrait Foucault dans Surveiller et punir en prenant exemple sur la prison, si celle-ci est maintenue malgré son supposé échec apparent c'est qu'elle remplit une fonction (maintenir des inégalités) cachée. Alors de leur point de vue, évidemment ça marche ! Si les dominants et les dominés sont pragmatiques et constatent les faits, leurs verdicts diffèrent car leurs attentes diffèrent également. La mauvaise foi des dirigeants s'entend dans le discours unificateur : nos intérêts sont vos intérêts, bla bla bla. Non, nous n'avons jamais les mêmes intérêts et la politique est une histoire de lutte, de confrontations des intérêts.

Par suite nous l'avons compris, si les fins ne sont pas semblables, les moyens ne le seront pas non plus. D'une façon générale, avant de parler de réformes, de lois, de moyens et surtout de leur efficacité ou non, la question est de débattre politiquement sur la véritable intention politique portée par tout système. On comprend alors pourquoi certaines lois, bien qu'elles soient efficaces en vue des objectifs qu'elles se sont fixées, peuvent nous apparaître complètement inutiles ou nuisibles selon nos critères politiques. C'est alors que se tisse le lien solide entre pragmatisme et foi. Celui qui a la foi est celui qui croit, et qui prie envers telle ou telle entité. Quelqu'un qui prie projette des attentes, et espère un résultat. Mais là où la foi est vicieuse c'est quand elle ne fait que faire s'enfoncer le fidèle. Si le résultat escompté n'apparaît pas, la foi n'est pas amoindrie, elle se renforce au contraire en remettant en cause la persévérance du croyant. Si le résultat attendu se faire sentir, alors le mérite revient à cette foi. Le capitalisme est la nouvelle religion du peuple. Il ne faut alors pas seulement craindre celles et ceux qui penseraient le capitalisme comme n'étant pas complètement efficace, et leur laisser la possibilité de le faire "évoluer" par des réformes, mais plus encore il faut rejeter la fausse idée d'un système qui serait dysfonctionnel alors qu'il remplit entièrement sa mission. Le capitaliste qui en veut toujours plus dira que le capitalisme a quelques défauts mais qu'il faut les accepter (rien ni personne ne peut être parfait), ce qu'on appelle aujourd'hui un social-démocrate dira qu'il ne fonctionne pas parfaitement et qu'il faut en changer la forme alors que c'est justement parce que le capitalisme fonctionne qu'il faut le combattre.

Doit-on alors abandonner l'argument pragmatique ? Non, mais il ne faut pas oublier que l'observation des faits dépend toujours d'objectifs et d'une conception préalable des choses, des événements à observer. En somme, et cela fera consensus (mais sonne aller à l'encontre d'une conception pragmatique) : les faits ne sont jamais neutres (que ce soit moralement on le sait déjà avec Nietzsche, ou politiquement).

Une autre interprétation du pragmatisme populaire pourrait se traduire ainsi : "si on pouvait faire autrement, on ferait autrement". Une fois encore c'est une manière de justifier l'inaction et le conservatisme. Il convient alors de penser le pragmatisme comme une incitation à l'expérimentation. En politique cela se traduit par la multiplication des initiatives à toutes les échelles, par la prise en considération des propositions et des actions menées par toute la population. La politique se vit, il suffit et il est nécessaire d'essayer. C'est une idéologie qui pousse à la création et à la critique permanente. Tant que cela ne fonctionne pas, il faut persévérer et expérimenter de nouvelles formes d'organisation politique. C'est donc une vision complètement opposée au fatalisme décrit plus avant.

Enfin, s'il faut retenir une chose de ce qui serait une critique d'un pragmatisme et l'éloge d'un autre c'est le rejet du simple discours politique ou des décisions abstraites ou simplement symboliques. Le changement du système, la réduction des inégalités et l'anéantissement de toutes les formes de dominations ne pourra passer que par la pratique. Si on veut que les choses changent, il faut se changer et changer les choses. Agir.

jeudi 22 mai 2014

Normes sociales et libertés individuelles

Le féminisme interroge. Il pointe du doigt l'hétéropatriarcat. Il culpabilise celles et ceux qui contribuent au système de domination d'un groupe socialement déterminé par son genre sur un autre. Il bouscule les normes sociales.
Le végétarisme interroge. Il pointe du doigt l'industrie alimentaire. Il culpabilise celles et ceux qui contribuent au système de domination et d'exploitation de l'humain sur le règne animal et végétal. Il bouscule les normes sociales.
Il serait simple de croire que le féminisme ou le végétarisme ne sont portés que par une portion faible de la population en raison de ce qu'ils interrogent, ce qu'ils pointent. La barrière à franchir, le mur à abattre est le rempart constitué par la majorité, la moyenne, les gens : la norme.
Le normal est ce que les gens font et les gens font ce qu'ils font parce que tout le monde fait pareil, et tout le monde pense que c'est normal. Changer ses habitudes n'est pas un problème si tout le monde change en même temps. Mais puisque chacun se repose sur tout le monde, au final personne ne change.
Ce qui dérange avec des mouvements politiques d'une telle ampleur, c'est son étendue dans la  sphère dite "privée". La vie privée qu'elle s'incarne dans la sexualité ou la consommation serait soustraite à la politique comme un bastion de liberté à préserver. Et c'est ça qui dérange. Ce serait trop simple si nos actions privées, individuelles étaient indépendantes, sans conséquences. Et c'est ce que continuent à croire les gens "normaux" ou "normés".
Le féminisme et le végétarisme offrent des visions de la société mais pas seulement. En interrogeant les normes, en montrant qu'elles ne sont pas uniques, nécessaires et immuables ils nous montrent que l'on peut les changer. C'est bien cela qui dérange. L'hypocrisie générale de tout individu qui se retrouve face à une norme qu'il ne veut pas lâcher est toujours la suivante : il accepte la nécessité théorique de changer les choses, et admet que telle ou telle situation n'est pas parfaite mais il renonce à croire que les choses peuvent changer pratiquement en prétextant la complexité, la durée, l'incertitude...
Le féminisme bouscule car il questionne les rapports quotidiens, universels (mais pas absolus) des être humains entre eux, particulièrement ceux qui opposent les individus de sexes ou genres différents. Il remet donc en question beaucoup de choses dans la mesure où il dénonce des comportements quotidiens, les plus infimes et les plus intimes.
Le végétarisme bouscule tout autant et différemment. Il questionne quelque chose de quotidien, de banal mais aussi de très personnel et de très culturel. L'alimentation est une activité extrêmement sociale. Pourtant les critères premiers en ce qui concerne les choix de consommation sont le goût et le prix. Le goût renvoie à la subjectivité et au relativisme qui est toujours là pour sauver les apparences théoriques et le prix qui sert d'excuse pratique pour ne pas mieux manger.
Tout le monde veut que les choses changent, mais rares sont celles et ceux qui essaient car chacun attend de l'autre un déclic, un élan. Les normes sociales sont ce qui nous fait tenir, ils sont un lien, ils sont le liant, mais un liant qui englue, qui pétrifie.
La manière dont nous nous adressons entre hommes et femmes. La manière dont nous marchons, dont nous parlons, dont nous nous habillons, tout ce que nous faisons inconsciemment en tant que femme ou en tant qu'homme contribue à maintenir les normes.
Les produits que nous mangeons influe sur leur production. La production de viande dépend de l'agriculture mondiale, dont dépend l'humanité dans son ensemble. Manger des produits dits "biologiques" ou "naturels" c'est refuser l'utilisation de produits chimiques et la contamination des sols, de l'air, des eaux et de toutes les populations humaines, animales et végétales. Manger est donc la chose la plus simple, la plus banale, la plus quotidienne et justement pour cela la chose la plus originelle, la plus sacrée, la plus radicale, la plus politique, la plus sociale. Manger c'est choisir quelles normes sociales globales on veut pour notre monde.

Malgré tout ce qui a été dit ici, ne nous bousculons pas trop. Si tout changement est nécessaire (non seulement souhaitable mais aussi inévitable) il peut être progressif. Le féminisme et le végétarisme interrogent les normes, si ils enjoignent à les bousculer c'est surtout pour inciter chacun et chacune à reprendre en main, individuellement et collectivement, le processus de création et de légitimation de toutes ces normes sociales et quotidiennes. Il ne faut pas diaboliser des positions dites radicales et voir un but qui serait trop loin théoriquement (parce que chacun ne voit pas directement le sens et les enjeux du premier regard) ou pratiquement (parce que toute habitude est difficile à changer sans progression). Il faut voir que normes et individus se génèrent mutuellement. Ainsi toute norme n'est pas rigide et oppressante dès lors qu'on prend conscience de la marge de liberté existante en chacune.
Bousculer les normes ce n'est pas les supprimer pour en imposer de nouvelles et c'est également en cela que l'on peut comprendre féminisme et végétarisme (en mon sens) comme essentiellement politique et liés : il s'agit de fournir un modèle général de normes sociales comme processus permanent sur lequel on peut et l'on doit agir de l'intérieur, collectivement, sans chercher à imposer une vérité absolue.

samedi 22 mars 2014

Bricolage et décroissance (3/4) : Bricolage de la pensée

IIème Partie : Le bricolage comme forme

Il s'agit dans ce second mouvement d'inverser l'analyse avec son objet ou plus exactement d'approfondir cette même analyse en prenant la philosophie et la politique comme objets bricolés. C'est une démarche premièrement méthodique qui doit permettre de fournir des outils critiques. Nous essaierons de prendre comme points de départ les mêmes positions qui ont été prises dans la première partie afin d'en discuter la pertinence. Bien que l'on s'intéresse à l'époque qui est à la nôtre, nous ne saurions affirmer la volonté de mettre à jour une thèse, un dogme qui fera de l'ère moderne une ère du bricolage. La philosophie comme pratique d'un bricolage intellectuel doit donc être comprise en deux sens opposés : une création positive dans la pensée spéculative ou pragmatique qui ne tient rien pour acquis et une pirouette technique qui fait de la politique institutionnelle une reine de l'hypocrisie et de l'illusion.

A/Bricolage de la philosophie

1.Qu'est-ce qu'une philosophie bricolée ?

La philosophie est un système de pensée qui se construit à l'aide de la langue. Une philosophie bricolée serait une philosophie qui utilise des éléments déjà existants dans d'autres formes de pensée. Selon cette définition toute philosophie serait bricolée. Elle utiliserait des mythes, des concepts déjà utilisés et usés. Elle reprendrait des images antiques pour servir le même but qu'elle a toujours poursuivi jusqu'ici. Comment ne pourrait-elle pas être alors une philosophie bancale, poussiéreuse ? Si on s'en tient à une simple analogie on peut croire que la philosophie doit sans cesse créer. Doit-elle pour autant être dans la production continue ? On pourrait en suivant notre procédé faire l'hypothèse de deux types de philosophie : une philosophie comme objet industriel, produite à grande échelle, flambant neuve et une philosophie du particulier, personnelle car fabriquée par chacun avec des éléments issus de cette autre philosophie. Jusqu'où peut-on tenir la comparaison ? Peut-on faire ainsi une critique de la philosophie systématique qui a toujours eut l'ambition de porter en un seul discours toutes les réponses aux questions que l'on se pose ?
Il est naturel de vouloir également critiquer les pensées toutes faites, définies et en un sens finies, achevées. Que dire alors de ces discours conservateurs qui semblent restés coincés dans un autre espace-temps et qui confondent l'artisanal et le traditionnel ? Que dire alors de l'appauvrissement des discours en général qui se laissent enfermer, cadrer par les médias, ces nouveaux chiens de garde. Avec eux la pensée a laissé place à l'opinion. L'opinion c'est la pensée toute faite, le prêt-à-porter du raisonnement, le prêt-à-penser ; l'opinion c'est la pensée industrielle qui devient vérité et norme à mesure qu'elle s'étend et qu'elle se popularise ; l'opinion c'est le fast-food de la réflexion : le fast-think qui propose des solutions à faible valeur intellectuellement nutritive pour des problèmes superficiels en contrepartie d'un plaisir accru ; l'opinion c'est alors la pensée gelée, surgelée, figée, édulcorée, sophistiquée, synthétisée.
Le sujet consommateur de pensée qui n'en est plus, comme ces conserves de légumes qui n'ayant vu ni la terre ni le soleil n'en sont plus vraiment, renonce à cuisiner (avec tout le plaisir qui s'y rattache) et préfère seulement réchauffer. Il n'a plus besoin de cahier ni de crayon puisqu'il n'écrit plus, à peine a-t-il besoin de sa langue sinon pour répéter comme un perroquet, il lui faut simplent un écran et son doigt. La barquette est gelée, surgelée, chauffée, réchauffée, refroidie. L'opinion est éditée, distribuée, reprise, commentée, twittée, oubliée. Mais comme ces légumes industriels sans saveur il faut user et abuser de sel, d'exhausteur de goût si goût il y a encore. L'opinion s'inscrit alors toujours dans une polémique, un « buzz », une info « choc ». L'opinion doit être instrumentalisée et clairement marquée politiquement. On comprend bien alors que le problème n'est pas de se positionner sur l'échiquier politique, mais c'est de s'y trouver pour s'y trouver ; l'erreur c'est de croire qu'il suffit de faire vibrer l'air qu'il y a devant sa bouche en annonçant une couleur pour faire de la politique. Effectivement c'est une certaine manière d'agir politiquement, c'est brasser de l'air, remuer la poussière. Mais c'est réduire la réflexion politique au vote. C'est réduire l'action politique au choix cornélien. C'est réduire la politique à ce qu'elle n'est pas. C'est ne voir que des alternatives gauche/droite ; nucléaire/bougie ; croissance/austérité, immigration/frontières, etc...

2.Fétichisme

On peut collectionner les philosophies comme les livres qui les expriment. On aurait alors une grande bibliothèque et une grande érudition dans laquelle on pourrait piocher les plus belles citations pour faire bonne impression. On viserait alors la philosophie en tant que telle, comme la preuve de notre intellectualité supérieure. On peut développer le syndrome du fétichisme avec un seul livre, un seul auteur, un seul courant. En politique cela revient à continuer de se dire socialiste, démocrate ou que sais-je, pour garder l'étiquette, le nom, l'apparence. Il est séduisant de se rapprocher d'un courant de pensée dans une démarche de recherche d'identité mais le risque est de s'attacher à cette identité par crainte de changement. Le fétiche c'est l'objet qui est à la place de ce qu'il représente. La philosophie, la politique d'apparence et d’apparat s'appuie en ce sens sur des belles citations, se revendiquant de certains auteurs qui fondent une caution politique et intellectuelle mais les discours bien enflés ne cessent d'être vides. Pour continuer l'analogie du bricoleur et du politique il faudrait parler de l'artiste créateur, celui qui récupère de beaux objets et qui les mets ensemble, celui qui compose en reprenant des slogans de mai 68 pour en faire des toiles d'art moderne, des t-shirts, des meubles faussement usés ou des draps de lit.

3.Accumulation

Le capitalisme n'est pas seulement l'accumulation de valeurs financières. Tout se capitalise : on le voit bien avec les réseaux sociaux où les amis acquièrent de la valeur ajoutée. En entreprise on fait des bilans pour gérer toutes sortes de capitaux : humain, émotionnel, symbolique, etc... Il faut alors accumuler des compétences, des connaissances, de l'énergie. Que faire alors de toute cette collecte ? À force d'intérioriser ne va-t-on pas tout simplement dégueuler ? C'est en tout cas principalement ce que m'inspire cette société de l'hypercapitalisation où l'injonction de plaisir et de bonheur doit passer par la consommation et la surenchère. Tel est le nouvel impératif catégorique : il faut le dernier smartphone trop pratique, il faut la dernière voiture trop rapide, il faut le dernier pull trop joli et cela à n'en plus finir. Les publicités nous crachent au visage leur innocente violence à tous les coins de rue et nous enjoignent à prendre la pilule, celle qui nous laissera dans le monde des illusions.
La difficulté à faire de la philosophie est peut être dans la capacité exigeante de tri et d'ordre. Pour éviter une accumulation sans fin il faut créer. La lecture est l'acquisition d'une matière qu'il convient ensuite de remettre en forme. Parfois on s'aperçoit qu'un bel objet, une belle idée philosophique en tant qu'élément ne trouve cependant pas sa place dans le projet qui est le nôtre. Il faut alors le mettre de côté pour plus tard, pour un autre travail ou carrément l'oublier, le jeter en sachant qu'on en retrouvera des similaires lors de prochaines lectures. De plus la métaphore s'arrête ici car si on peut jeter des choses matérielles, les idées et les concepts sont plus difficilement effaçables. Il est aisé de retourner se plonger dans un livre pour retrouver un ancien concept et la mémoire agit plus par sédimentation, par recouvrement que par remplacement : l'expression « se creuser la tête » prend alors tout son sens !

4.Fonctionnalisme

Quelle serait la fonction de la philosophie ? La philosophie doit-elle remplir sa fonction pour être philosophie ? Doit-elle correspondre et se conformer à des normes ? Les biens pensants sont alors là pour nous borner voire nous border, éviter nos débordements et nous materner. Les intellectuels nous disent comment agir mais c'est bien là leur seule action. Il ne faut pas oublier que si la philosophie doit être un outil, elle n'est pas un outil quelconque. Elle est un metaorganon, l'outil qui dépasse l'outil. La philosophie dans cette métaphore est un outil de mesure, d'évaluation. Sa fonction est alors de définir la fonction des autres disciplines et doit veiller à ce que cette fonction soit respectée. Les intellectuels qui brassent de l'air sont tels ces agents des travaux publics qui s'appuient sur leurs outils pour mieux regarder le temps passer. Soit ils s'appuient sur leurs philosophies pour mieux être médiatisés, soit ils arborent fièrement celles-ci sans en faire vraiment usage. Et finalement ces penseurs ou ces politiques qui gardent précieusement leurs idées dans le monde des possibles craignent peut-être de déchirer l'emballage pour se rendre compte que le paquet est vide.

5.Pragmatisme et relativisme

La philosophie c'est ce qui marche. Chacun peut alors construire sa propre pensée à partir de son vécu, des événements et des rencontres du passé. Si l'on veut sortir de l'industrie de la philosophie et de la pensée unique il ne faut plus apprendre telle ou telle pensée, il faut apprendre à penser pour que chacun-e puisse ensuite construire sa réflexion propre. Mais l'illusion serait de croire que cela suffirait à faire de chacun-e de nous des individus atomisés, indépendants, autonomes, incapables de nous entendre. Cela n'est ni possible, ni souhaitable dans une certaine mesure. Même si nous ne manipulons pas les outils intellectuels qui sont à notre portée de la même façon, dès que nous employons les mêmes outils nous agissons toutes et tous dans le même champ de possible. Une première chose est de penser que ce champ a des limites qu'il convient de repousser avec le matériel, les techniques et les méthodes actuellement disponibles ; une seconde idée est de vouloir créer d'autres techniques et d'autres méthodes, à la fois pour élargir les domaines déjà existants mais surtout pour en ouvrir de nouveaux.

vendredi 10 janvier 2014

Bricolage et décroissance (2/4) ; Politique du bricolage


B/Politique du bricolage

Que traduit l'essor du bricolage d'un point de vue politique ? N'est-on jamais mieux servi que par soi-même ? Comment considérer alors le discours cynique d'une société qui place l'individu en son centre et lui fait miroiter l'hyperpersonnalisation pour mieux assouvir sa domination ? Comment concilier la dimension autonomisante du bricolage avec sa face aliénante ?

1.Autonomie et soin

La crise économique actuelle qui ne trouverait, au dire des financiers, que des solutions dans une relance de la croissance laisse resurgir un goût pour le fait maison, le do it yourself et le bricolé. Ces pratiques qui ne sont en rien innovantes ou nouvelles montrent cependant par leur mise en avant de problèmes liés à notre merveilleuse société de consommation. Du rejet des plats préparés aux conserves de légumes pour des raisons de goût, de santé, économique, contre l'obsolescence programmée à la nécessité financière de ne pas perdre, de ne pas gaspiller ou de ne pas jeter se croisent plusieurs raisons de se réapproprier la création, la fabrication, la réparation de ce qui peuple notre quotidien. Le bricolage pourrait être à une échelle individuelle ou collective ce que le recyclage est à une échelle plus globale. Encore faut-il préciser de quelle sorte de bricolage on parle.
On le comprend, pour soutenir un autre modèle économique et politique que celui que nous impose l'idolâtrie de la croissance, se développe l'idée qu'il faut se reapproprier nos objets, apprendre à les comprendre pour mieux en prendre soin et voir dans chaque objet une valeur potentielle d'utilisation prolongée ou savoir découvrir une nouvelle vie à ce qui semble fini.

2.Le bricoleur capitaliste ou le bricoleur professionnel

Si l'on étend très largement le concept de bricolage jusqu'à celui d'une appropriation amatrice d'un savoir-faire technique alors on ne peut que constater l'emprise florissante du capitalisme et de la société de consommation. La possibilité de faire soi-même est une aubaine pour les créateurs de l'électro-ménager qui peuvent faire rentrer dans nos chaumières encore davantage de machines ou d'outils plus inutiles les uns que les autres. La volonté de faire soi-même s'attache à l'ambition de faire comme un pro, d'ailleurs les spots de publicité ne manquent pas de nous le signaler : avec le magnifique machin-truc de la marque bidule vous pourrez faire ceci ou encore mieux cela comme un vrai professionnel. Cette remarque bien sûr pourrait s'étendre à n'importe quel type de produit qui tire davantage sa légitimité qu'il est cautionné par la figure du professionnel qui a remplacé celle de la célébrité. Mais puisque cela reste une immense mafia capitaliste, ce sont évidemment toujours les mêmes, seulement sous une autre casquette. Les célébrités deviennent des professionnels d'une part et d'autre part on assiste à une mise en avant des professionnels dans des émissions qui les mettent en compétition. Puisque la victime ou la cible finale est toujours la même : la ménagère de moins de cinquante ans on met en avant ce qui lui plaît : la cuisine et les cuisiniers !
Publicités, émissions télévisuelles et magazines ! Là encore, toujours les mêmes proies : celles à qui on veut vendre du rêve et faire faire ou refaire la décoration intérieure, remettre au jardin, aux travaux créatifs. Quelle pile sera la plus haute entre la mode et l'art déco dans la salle d'attente du dentiste ? Sera-t-elle aussi haute que les magazines de voile et de golf de chez l'ophtalmo ? Mmmh... mystère. Le bricolage profite tellement au capitalisme qu'il serait aujourd'hui impensable de fermer les magasins d'outils et de clous le dimanche ! Si même le vieux barbu ne se repose plus le dimanche, le bricolage pourrait-il devenir le nouvel opium du peuple ?
Il ne faut pas s'y méprendre, faire soi même sa maquette de porte-avions ou monter son meuble ikéa n'est pas l'idée que je défendrais du bricolage. Il n'est que sa reprise marchande qui sert à rendre heureux les bourgeois qui peuvent alors mettre la main à la pâte une fois tous les six mois pour se sentir proches du peuple. Mais dès qu'il s'agit de changer une chambre à air de bicyclette ? Décathlon est là pour ça ! Le bricolage au contraire n'a besoin de rien. Ni machine à pain, ni machine à gaufre, ni machine à pop-corn, ni machine à fondue, ni machine à ceci, ni machine à cela... Le bricolage est un état d'esprit dans lequel on se porte vers la création.

3.Recyclage, répétition, redondance

Je ne me trompe pas en disant qu'une société décroissante cherche à produire moins de déchets, à les recycler davantage. Le problème qui peut apparaître serait alors celui d'une perte de qualité des objets liée à une certaine idée du bricolage, qui serait en quelque sorte contre-productive en ce sens qu'elle continuerait à générer des déchets. Il ne faut donc pas simplement opposé le bricolage à l'industrie mais l'industrie à l'artisanat. Malheureusement aujourd'hui c'est distinction tend à disparaître au profit d'une image de l'artisanat-industriel. Notre réflexion doit donc nous amener à une critique de l'objet de luxe. Entre l'œuvre d'art et l'objet banal du quotidien il y a une dimension de temporalité, de persistance, de résistance. L'œuvre se veut la plus éternelle et l'objet simple devient de plus en plus jetable, éphémère, consommable. Pourtant, l'objet de luxe n'est pas à superposer sur l'œuvre d'art. Peut-on dire que posséder des objets qui durent est un luxe ? Cela paraît absurde. Il y a une tension, un paradoxe, un problème avec ces objets qui coûtent chers et qui ne durent pas : où situer leur valeur ? La technologie largement représentée chez le peuple par la téléphonie et les ordinateurs (qui tendent à ne faire qu'un) est l'exemple le plus flagrant. Est-ce un objet de luxe ? Dire que ce sont des objets utiles ne suffit pas. Le luxe est le superflu. L'utile peut être superflu. Le luxe se situe à un autre niveau. Nous devrions tendre à une société qui produit des objets de qualité, des objets durables qui ne soient pas luxueux or aujourd'hui nous sommes dans une situation économique où acquérir des objets, des produits de qualité devient un coût tellement élevé que cela apparente des pratiques responsables et réfléchies à des habitudes de luxe. D'une manière concise ce vers quoi il faut tendre n'est pas seulement le bricolage par le recyclage de nos déchets mais la réduction de ceux-ci par la production de qualité qui ne soit pas réservée à une élite.

4.L'illusion de l'expertise ou l'éthique en toc

Quelle différence doit-on faire entre un bidonville et une zone résidentielle de maisons en kit ? Est-elle aussi signifiante qu'entre un meuble suédois et sa copie en bois de palettes ? L'institution et la production en masse n'exclut pas la qualité médiocre tout comme l'activité bénévole n'est pas le contraire d'une œuvre supérieure. Les experts des finances, de l'environnement, de l'énergie, de l'emploi, de l'éducation, etc... ne valent en ce sens pas plus que n'importe quelle voyante extra-lucide. L'industrie nucléaire est un triste exemple du niveau d'inconscience et du manque total de maîtrise dont fait preuve la classe dirigeante. Les experts sont censés nous rassurer par des procédés dits « techniques » qui sont déguisés par un charabia pompeux qui n'a qu'un seul but : masquer le bricolage. C'est la forme vicieuse du bricolage créatif qui ne cherche pas à créer de l'inédit à partir de pièces éparses et d'origines diverses mais plutôt à donner l'apparence trompeuse d'une forme à ce qu'elle n'est pas ou ce qu'elle n'est plus. Ainsi les experts pensent qu'en mettant bout à bout les différentes membres de corps décédés et avec une étincelle magique on pourrait donner naissance à un monstre tel que le voulait Frankenstein.

5.Émancipation

Nous avançons sans cesse vers un double monde d'hyperspécialisation de l'élite et d'hypersimplification de la masse. Il ne faut pas confondre alors l'expertise infinie par le haut et la spécification des compétences par le bas. La classe dominante fait des grandes études dans des domaines de plus en plus spécialisés et également spécifiques mais ceci n'a rien à voir avec la spécificité de la tâche ou de la simple compétence de l'ouvrier à l'usine qui est réduit à des gestes répétitifs les plus simples possibles, les moins complexes, les plus atomiques. L'industrie doit en cela son essor démesuré. Tendent alors à disparaître ou à se raréfier les véritables savoir-faire. L'écart se creuse et l'on est ou un spécialiste de la théorie ou une force de matérielle pratique. L'hypersimplification c'est la banalisation, le détachement de la réflexion à la tâche manuelle, la substituabilité des ouvriers qui ne deviennent que des humains-outils actionnant des machines-outils.
Alors le bricoleur est celui qui cherche à ré-introduire du savoir dans l'agir pour se réapproprier l'agir même. Le bricolage est la manière de dépasser la simple tâche pour accéder à l'œuvre. « Il n'est pas impossible de faire ce qu'un autre peut faire » c'est ce que se dit tout un chacun face à une situation qui ne semble pas insurmontable.