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lundi 11 avril 2016

Les freegan sont-ils véganes ?

Au moment où j'écris ces lignes, en 2016, et en France, je constate que le mouvement végétarien et végane prend de l'ampleur dans les milieux militants de gauche comme au sein de la société capitaliste. Mais il faut toujours se méfier ! La réduction de la consommation de viande ne va pas de paire avec l'antispécisme, et le capitalisme rattrape toujours ses alternatives. Ainsi il faut pouvoir critiquer la viande même bio, même certifiée, même artisanale et les œufs même « maison ». Si c'est toute une industrie et un mode de production que nous dénonçons, certaines personnes estiment que plonger dans les poubelles des supermarchés et en manger les restes peut s’accommoder avec des exceptions à un régime végane. Le fait d'être détritivore ou freegan en anglais (néologisme formé à partir de free gratuit et vegan) permet-il d'échapper à des impératifs éthiques ou politiques ?

Le capitalisme produit entre autres deux choses critiquables : une industrie animale avec toutes ses conséquences éthique et environnementale, ainsi qu'une quantité affligeante de nourriture gaspillée, qu'elle soit végétale ou animale. Le système de production qui est à l'origine de l'industrie animale repose bien évidemment sur la sur-production et la sur-consommation, avec une gestion des denrées qui génère inévitablement de la « perte ». Il faut s'en indigner pour toutes les raisons qu'on connaît, sur tous les plans (éthique, environnement, financier, humain, etc.).
S'il est nécessaire de dénoncer le gaspillage, et s'il est plus pratique et souhaitable de manger dans les poubelles plutôt que de contribuer financièrement à la grande distribution, il me paraît incohérent d'assumer un régime végétarien ou végane tout en continuant à manger des produits carnés ou autres, même provenant des restes du capitalisme. Voici donc quelques pistes critiques à ce propos.

1. L'économie n'est pas seulement financière
Peut-on avoir une position « neutre » et sortir du système économique ? C'est toujours la question.
S'il est vrai que c'est toujours préférable de consommer des produits de récup plutôt que de les acheter, et s'il est plus commode de transitionner vers un régime végétarien ou végane en commençant par arrêter tout achat de produit carné, jusqu'où peut-on sortir du système économique ? Ne pas donner directement de l'argent à la grande distribution suffit-il à nous rendre irresponsable et innocent ?
Encore une fois, si c'est préférable, c'est insuffisant car l'économie ne peut se réduire à la transaction financière. On pourrait rapprocher la pratique de la récup du vol et dire que ce qui n'est pas payé n'a pas d'impact sur l'économie. Alors on répondra que ce qui est volé est payé. Ce à quoi je rajouterai que la surproduction aussi est payée, c'est comme ça que fonctionne le capitalisme.
Pour sortir de cette équation il faut alors considérer l'économie des biens et des services comme plus large que la simple question de savoir qui paye et qui ne paye pas directement tel ou tel produit. Car si la surproduction est payée mais n'est pas directement consommée, c'est qu'elle dépend de la production vendue dans les grandes surfaces comme les petits commerces. Un produit volé ou récupéré est un produit en moins que l'on ne paiera pas.
Si on adopte une vision de l'économie comme la distribution des biens et services produits par une société envers les membres qui la composent, alors on peut et l'on doit d'un point de vue matérialiste se détacher des flux financiers et monétaires qui s'ajoutent à ces interactions pour se concentrer sur la manière dont les habitudes de consommation et modes de vie déterminent des moyens et modes de production. De la nourriture est produite, des animaux sont tués, des produits sont achetés et de l'argent circule. Mais à quel point la circulation de cet argent est-elle si déterminante ?
On peut aussi se dire que tout fromage, lait, œuf de récup qui n'est pas mangé par une personne végane est un produit que l'on peut donner à une personne non végane, lui évitant ainsi de les payer, et ayant un véritable impact sur l'économie.
On sait que les variations de prix ne dépendent pas du travail « réel » ou de la consommation « réelle » des choses. Ce sont des choix stratégiques politiques et surtout économiques des grands groupes. Si on fait l'analogie avec le coût d'un billet d'avion on peut s'étonner qu'il puisse être si bas (moins cher que le train) mais on peut se dire que c'est en raison de stratégies commerciales.

2. Changer ses habitudes doit avoir un impact individuel
Espérer que la société change implique pouvoir assumer que les modes de vie changent. On ne peut pas changer les rapports économiques sans que les conditions matérielles d'existence en soient affectées. On peut ainsi tenir un discours sur la condition animale, mais à quel point celui-ci peut-il être crédible si de par nos arrangements pratiques (vol, récup,etc.) nos habitudes ne changent pas ?
On peut voir la société depuis ses deux extrémités : les structures et les individus. On peut rejeter la faute sur l'une ou l'autre, mais l'action doit être portée sur les deux puisque les deux sont liées. Ce sont les structures, les institutions sociales, politiques, économiques, culturelles, etc. qui conditionnent les vies des individus. Mais ce sont les individus qui soutiennent les structures.
Ainsi le véganisme comme action politique doit viser l'institution d'un nouveau rapport de l'humain au reste du vivant. Cela se traduit à deux niveaux. Au niveau institutionnel il s'agit de dénoncer les lois, le commerce et les pratiques de l'industrie. Au niveau individuel il s'agit d'en finir avec la consommation de produits issus de ces pratiques.
La consommation de produits non véganes de récup est donc critiquable dans son incapacité à mettre en place de nouvelles pratiques d'alimentation, ainsi qu'un nouveau modèle de société.
En s'inspirant des luttes féministes et anti-racistes on doit pouvoir affirmer la nécessité pour l'humain de lâcher ses privilèges, d'abandonner une partie de son pouvoir-sur. Cet apprentissage individuel est lent et difficile, il génère des frustrations. Esquiver ce processus ou le repousser ne peut durer éternellement.

3. Ce n'est pas un modèle de société
Tout projet politique révolutionnaire digne de cette étiquette doit viser l'institution d'une société nouvelle. La question découlant de cela est alors : comment une pratique dite « alternative » peut-elle devenir une pratique subversive, c'est-à-dire pouvant légitimement revendiquer un nouveau modèle de société ?
Très rapidement cette question permet de mettre au jour les limites de toutes ces pratiques. Nous savons que nous ne pouvons nous contenter de voler les grandes et petites surfaces, aussi légitime soit-il, et nous savons que nous ne pouvons nous contenter de manger les miettes du capitalisme. C'est une solution de survie autant qu'une pratique offensive qu'il faut transmettre. Mais si l'on doit rejeter toute idée transcendante d'une société à venir, c'est-à-dire si l'on se refuse à croire qu'une époque meilleure nous attend dans un au-delà, un futur, un ailleurs qui serait coupé de notre situation présente concrète, alors nous ne pouvons attendre pour mettre en place cette nouvelle société. L'immanence de la révolution, le fait de vouloir vivre nos utopies ici et maintenant constitue un positionnement politique et éthique important et complexe. Puisque le capitalisme n'offre pas toutes les conditions nécessaires à ces utopies, nous devons faire des concessions et survivre. Le point de discorde se situe à la jonction de ces deux impératifs : l'utopie et la survie.
Or, les pratiques véganes montrent qu'un mode de vie végane est possible et souhaitable, rendant illégitimes les accommodements et fausses concessions bourgeoises ou frileuses de celles et ceux pour qui le changement serait coûteux.

Ainsi on peut (re)jeter la viande heureuse (cf texte de Enrique Utria), les œufs bio ou les poules de jardin ou de balcon avec la récup en plus d'arguments éthiques par ce fait que ce sont des pratiques qui ne sont pas viables socialement, qui peuvent à la rigueur mettre en avant le système tel qu'il est, mais qui ne peuvent prétendre à servir de base pour un nouveau modèle d'organisation sociale et de prise en compte des vies non humaines. Ce sont des manières que la bourgeoisie humaniste ou le prolétariat mystique utilisent pour pouvoir continuer à vivre confortablement leurs vies en ayant bonne conscience. Ce sont des stratégies pour éviter la dissonance cognitive (cf Voir son steak comme un animal mort).

dimanche 25 janvier 2015

L'œuf ou la poule ?


La question fatidique que l'on pose à un vegan "mais tu fais comment pour remplacer les œufs ?" illustre très bien l'absence de remise en question des habitudes de consommation comme normes sociales qui est à l'origine même de l'adoption d'un mode de vie et d'un régime dits "alternatifs". Et si beaucoup comprennent l'idée du rejet des œufs, beaucoup s'accrochent à leurs stéréotypes, leurs habitudes - si j'ose faire la comparaison - tout comme les sexistes s'accrochent à leurs stéréotypes de genre.

Cette question métaphysique est l'exemple typique d'un problème, d'un dilemme qui semble insoluble. Qui de l'œuf ou de la poule est apparu en premier ? Si c'est l'œuf, il faut bien qu'il ai été pondu par une poule, mais la poule elle-même doit bien sortir d'un œuf ! Ainsi quand on ne voit plus le début du problème, quand celui-ci semble éternel, on invoque l'image de l'œuf et de la poule pour rejeter au plus loin les causes d'un problème et s'éviter d'en chercher les solutions présentes. Ce qu'on appelle hypocritement le « conflit » entre Israël et la Palestine en est le parfait exemple. Mais pour ce qui m'intéresse plus particulièrement, les normes sociales, on peut faire la même analyse. Et pour prendre un exemple des plus ironiques je prendrai la consommation alimentaire, quotidienne, d'un produit issu de l'exploitation animale, en l'occurence : l'œuf ! Parce qu'il faut bien commencer par quelque part. Je veux interroger cette vision des normes sociales qui renvoie les habitudes à des justifications ancestrales du genre « on a toujours fait comme ça » ; avec un poids particulier de l'image de la grand-mère et de ses recettes qui pèse davantage dans les habitudes alimentaires, notamment françaises.
Manger est normé. Consommer tel ou tel produit répond à des normes sociales bien définies. Par « norme sociale » j'entends une large palette d'habitudes, de comportements, de manières de faire, de penser, de voir, d'imaginer. Ainsi l'on pourrait vouloir faire la différence entre des habitudes de consommation liées au capitalisme, imposées par une société de fast-food et de malbouffe, opposées à des pratiques dites religieuses car imposées ou choisies selon des textes religieux. Je ne fais pas cette différence puisqu'elle n'est pas pertinente dans l'orientation de mon propos. Les textes juridiques ou sacrés ne viennent que sanctionner des attitudes choisies par la société. La société, c'est bien de cela qu'il s'agit. Les normes sociales sont à la fois individuelles et collectives. Nous choisissons de les appliquer, de les mettre en œuvre les un.e.s par rapport aux autres.
En tant que me vegan je revendique plusieurs choses sur le plan intellectuel : la considération des intérêts des animaux, qui ne peut aller de paire qu'avec la considération élargie à la fois de l'ensemble de l'humanité (pour faire taire les hypocrites pour qui il faudrait choisir et lutter pour l'humanité prioritairement) mais aussi la considération élargie de l'écosystème dans lequel nous vivons (ainsi l'éthique animale doit s'entrecroiser avec l'écologie). Cependant ce versant purement théorique doit – c'est-à-dire qu'il est souhaitable mais aussi nécessaire pratiquement – s'accompagner d'une remise en question de nos modes de pensée et surtout d'agir. En somme, nous devons nous questionner sur le rôle contraignant mais surtout aussi émancipateur des normes sociales que nous produisons et re-produisons dans chacun de nos actes.
La question qui doit apporter une réponse à cela est simple : est-ce notre habitude de consommation d'œufs qui légitime l'exploitation de poules pondeuses ou n'est-ce pas l'exploitation de poules pondeuses qui justifie notre habitude de consommation d'œufs ? L'œuf ou la poule ?Qu'est-ce qui légitime notre si grande consommation d'œufs ? C'est ici que l'argument de la tradition trouve ses limites. Il est facile d'imaginer que l'incorporation des œufs dans les recettes traditionnelles est venue suite à une exploitation de poules et de poulets, donc à une production d'œufs que les paysannes devaient absoluement utiliser (puisque dans notre société rien ne doit se « perdre »). Ainsi on justifierai aujourd'hui l'exploitation animale pour une consommation d'œufs qui découlerait elle-même historiquement d'une simple conséquence de l'exploitation animale.
Les plus fervants défenseurs de la tradition et du « bon goût » me diraient que l'œuf est nécessaire pour sa fonction de liant et ses apports nutritionnels. La vraie question est de savoir s'il est indispensable, donc irremplaçable. La réponse est négative. La preuve simple se trouve dans la multitude de recettes du monde entier qui, ne pouvant heureusement pas se payer le luxe d'exploiter des poules, ont développé et continuent d'utiliser des recettes sans œufs.
Et le goût ? Parce que les plus conservateurs.trices insisteront à dire que des pâtes ou des gâteaux avec des œufs, ça n'a pas le même goût. Comment répondre à cet argument sans être trop méprisant ? Évidemment que ça n'a pas le même goût ! Si on veut que les choses changent, il faut être prêt à changer ses habitudes, les normes sociales qui font notre quotidien. C'est toujours la même hypocrisie générale : « on » veut que les choses changent mais « on » étant toujours bien indéfini, on attend toujours que les autres changent en premier. Il n'y aura pas de changement collectif, de la société, sans changements individuels. Ce que cela veut dire également c'est qu'il est incongruent de vouloir un changement des idées qui ne se manifeste pas par un changement des attitudes. Les normes sociales, ce sont donc à mon sens les véritables indicateurs du changement politique, les leviers d'une révolution permanente.
Aujourd'hui la tendance bobo est d'élever soi-même ses poules parce que c'est toujours mieux que de consommer des œufs de poules en batterie, industrielles. Je ne peux, dans un premier temps, que saluer la considération du bien-être animal. Mais je dois insister sur cet aspect primordial qui est évité : la remise en question de la consommation en elle-même. Parce qu'il est facile de critiquer les normes de production quand celles-ci sont extérieures, imposées par un système économique capitaliste, néfaste, destructeur. Nous nous accordons là-dessus sans aucun doute. Mais cela reste une critique de l'autre, de l'extérieur tandis qu'il est plus difficile de faire l'auto-critique. Remettre en question ses habitudes de consommation en changeant de mode de production ne suffit pas. La véritable auto-critique passe par une remise en cause des besoins, des désirs et les constructions qui nourrissent ceux-ci. Ainsi, le besoin de tel ou tel produit est toujours une résultante d'expériences communes qui sont aussi des normes sociales. Et parce qu'elles sont des normes et non pas des lois absolues de la nature, nous les mettons en œuvre, c'est-à-dire qu'elles n'existent qu'à travers nos choix, nos actes, et que nous pouvons ainsi les changer.
Pour reprendre la question de l'œuf ou de la poule et boucler la boucle pour en sortir, il n'existe aujourd'hui aucun argument de poids qui pourrait justifier la consommation de tel ou tel produit animal, et l'exploitation industrielle de tel ou tel animal. Le seul argument logiquement recevable serait de dire que la société choisit aujourd'hui d'exploiter et de dominer des animaux sans raisons, parce qu'elle en a la possibilité. Cet argument est sur le plan éthique ou politique clairement inacceptable. C'est pourtant le seul si l'on comprend que toutes les normes de notre société ne nous sont jamais simplement données, héritées du passé. Si nous continuons de les appliquer c'est que nous les acceptons. La question n'est alors plus de savoir sur lequel de l'œuf ou de la poule l'humain a commencé à asseoir sa domination, mais duquel il montrera la voie de l'émancipation.

jeudi 22 mai 2014

Normes sociales et libertés individuelles

Le féminisme interroge. Il pointe du doigt l'hétéropatriarcat. Il culpabilise celles et ceux qui contribuent au système de domination d'un groupe socialement déterminé par son genre sur un autre. Il bouscule les normes sociales.
Le végétarisme interroge. Il pointe du doigt l'industrie alimentaire. Il culpabilise celles et ceux qui contribuent au système de domination et d'exploitation de l'humain sur le règne animal et végétal. Il bouscule les normes sociales.
Il serait simple de croire que le féminisme ou le végétarisme ne sont portés que par une portion faible de la population en raison de ce qu'ils interrogent, ce qu'ils pointent. La barrière à franchir, le mur à abattre est le rempart constitué par la majorité, la moyenne, les gens : la norme.
Le normal est ce que les gens font et les gens font ce qu'ils font parce que tout le monde fait pareil, et tout le monde pense que c'est normal. Changer ses habitudes n'est pas un problème si tout le monde change en même temps. Mais puisque chacun se repose sur tout le monde, au final personne ne change.
Ce qui dérange avec des mouvements politiques d'une telle ampleur, c'est son étendue dans la  sphère dite "privée". La vie privée qu'elle s'incarne dans la sexualité ou la consommation serait soustraite à la politique comme un bastion de liberté à préserver. Et c'est ça qui dérange. Ce serait trop simple si nos actions privées, individuelles étaient indépendantes, sans conséquences. Et c'est ce que continuent à croire les gens "normaux" ou "normés".
Le féminisme et le végétarisme offrent des visions de la société mais pas seulement. En interrogeant les normes, en montrant qu'elles ne sont pas uniques, nécessaires et immuables ils nous montrent que l'on peut les changer. C'est bien cela qui dérange. L'hypocrisie générale de tout individu qui se retrouve face à une norme qu'il ne veut pas lâcher est toujours la suivante : il accepte la nécessité théorique de changer les choses, et admet que telle ou telle situation n'est pas parfaite mais il renonce à croire que les choses peuvent changer pratiquement en prétextant la complexité, la durée, l'incertitude...
Le féminisme bouscule car il questionne les rapports quotidiens, universels (mais pas absolus) des être humains entre eux, particulièrement ceux qui opposent les individus de sexes ou genres différents. Il remet donc en question beaucoup de choses dans la mesure où il dénonce des comportements quotidiens, les plus infimes et les plus intimes.
Le végétarisme bouscule tout autant et différemment. Il questionne quelque chose de quotidien, de banal mais aussi de très personnel et de très culturel. L'alimentation est une activité extrêmement sociale. Pourtant les critères premiers en ce qui concerne les choix de consommation sont le goût et le prix. Le goût renvoie à la subjectivité et au relativisme qui est toujours là pour sauver les apparences théoriques et le prix qui sert d'excuse pratique pour ne pas mieux manger.
Tout le monde veut que les choses changent, mais rares sont celles et ceux qui essaient car chacun attend de l'autre un déclic, un élan. Les normes sociales sont ce qui nous fait tenir, ils sont un lien, ils sont le liant, mais un liant qui englue, qui pétrifie.
La manière dont nous nous adressons entre hommes et femmes. La manière dont nous marchons, dont nous parlons, dont nous nous habillons, tout ce que nous faisons inconsciemment en tant que femme ou en tant qu'homme contribue à maintenir les normes.
Les produits que nous mangeons influe sur leur production. La production de viande dépend de l'agriculture mondiale, dont dépend l'humanité dans son ensemble. Manger des produits dits "biologiques" ou "naturels" c'est refuser l'utilisation de produits chimiques et la contamination des sols, de l'air, des eaux et de toutes les populations humaines, animales et végétales. Manger est donc la chose la plus simple, la plus banale, la plus quotidienne et justement pour cela la chose la plus originelle, la plus sacrée, la plus radicale, la plus politique, la plus sociale. Manger c'est choisir quelles normes sociales globales on veut pour notre monde.

Malgré tout ce qui a été dit ici, ne nous bousculons pas trop. Si tout changement est nécessaire (non seulement souhaitable mais aussi inévitable) il peut être progressif. Le féminisme et le végétarisme interrogent les normes, si ils enjoignent à les bousculer c'est surtout pour inciter chacun et chacune à reprendre en main, individuellement et collectivement, le processus de création et de légitimation de toutes ces normes sociales et quotidiennes. Il ne faut pas diaboliser des positions dites radicales et voir un but qui serait trop loin théoriquement (parce que chacun ne voit pas directement le sens et les enjeux du premier regard) ou pratiquement (parce que toute habitude est difficile à changer sans progression). Il faut voir que normes et individus se génèrent mutuellement. Ainsi toute norme n'est pas rigide et oppressante dès lors qu'on prend conscience de la marge de liberté existante en chacune.
Bousculer les normes ce n'est pas les supprimer pour en imposer de nouvelles et c'est également en cela que l'on peut comprendre féminisme et végétarisme (en mon sens) comme essentiellement politique et liés : il s'agit de fournir un modèle général de normes sociales comme processus permanent sur lequel on peut et l'on doit agir de l'intérieur, collectivement, sans chercher à imposer une vérité absolue.

mardi 15 avril 2014

Chroniques du chaos : le naturel et l'immuable.

Il y a des entités et des concepts que l'on convoque au tribunal de la vérité, que l'on invoque comme des vérités absolues, divines. L'enjeu de la réflexion est simple et large, il est éthique et politique, c'est-à-dire réellement pratique. Combien de fois la nature revient-elle sous forme d'argument massif pour clore une discussion ? Combien de fois le naturel que l'on dit avoir chassé revient-il au galop pour trancher un débat et les idées qui vont avec ?
Parmi de telles solutions miracles à toutes nos questions trône l'illusion très répandue de l'idée de nature comme réponse à tout. Il suffirait de l'interroger pour trouver la vérité. La Nature avec un grand "N". Quelle est-elle ? Certain-e-s iraient jusqu'à soutenir que ce n'est qu'une idée avec laquelle il faut en finir. Là n'est pas mon propos, bien que je sois plutôt enclin à suivre une telle injonction au moins d'un point de vue méthodologique. 
"Il faut manger de la viande parce que c'est dans l'ordre des choses", et "les relations homosexuelles sont contre-nature". Pas besoin d'aller chercher bien loin, nous trouvons des exemples grotesques à profusion pour peu qu'on tende l'oreille ou que l'on jette un œil autour de soi. D'un autre côté, il semble nécessaire si l'on se dit écologiste de vouloir défendre l'écosystème, le vivant, et une certaine idée de la dite nature. Comment alors tenir un discours qui soit cohérent sans recourir à des absurdités rhétoriques ?
Une fois de plus, ce que je propose dans les lignes qui suivent est simple, banal, classique. Il s'agit d'aller piocher dans notre langage des mots qui renvoient à des idées pour les opposer et montrer des nuances. La philosophie de cette manière s'oppose au langage, mais la soutient, elle cherche à l'affiner. Ce qui nous intéresse est donc d'affiner notre vision du monde, et ici plus particulièrement notre vision de ce qu'on appelle la nature, dans son rapport à l'immuable, dans son rapport à ce que, les philosophes en jubilent à chaque énonciation, le jargon appelle le transcendant, pour interroger ce qui semble s'opposer à elle également : la culture, le social, le construit.
La méthode de base pourrait se dire analytique : il faut décomposer, séparer et opposer les termes les uns aux autres pour mieux en saisir leurs essences : le naturel est-il l'immuable ? le naturel est-il le transcendant ? le naturel s'oppose-t-il au construit ? 

Pour tous les défenseurs d'un mode de vie qui serait plus naturel, que faire alors de l'artificiel ? On voit très vite et clairement que l'opposition naturel/artificiel ne tient pas debout deux secondes. Le discours anti-écologiste qui s'appuie sur cet antagonisme primaire entre le nucléaire et la bougie est la preuve manifeste du manque de profondeur de ses partisans faussement sceptiques. Le plus ironique se trouve dans l'inertie conservatrice de tous ces partis politiques qui fait de la situation actuelle, en ce qui concerne le nucléaire, une certaine nature qu'il faudrait respecter, et conserver. "La nature fait bien les choses" c'est que ce l'on aime à penser. Ainsi quand les choses vont bien, elles sont naturelles ou s'y rapportent indirectement mais quand les choses vont mal, en Ukraine ou au Japon, il ne s'agit tout au plus que d'une accumulation d'erreurs humaines. Et là, comment dire... il faudrait m'expliquer où se situe alors l'humain ? On aime le situer au-dessus de la nature quand c'est pour la dominer, mais quand il ne se domine pas lui-même c'est parce qu'il a toujours un pied dedans... et finalement on ne sort jamais de l'opposition antique entre la raison et les passions, l'une serait surnaturelle, le propre de l'homme tandis que le reste serait le résidu de nature...

On invoque toujours la nature pour ce qu'elle semble avoir d'immuable. C'est pour cela que l'on entend facilement qu'il faut respecter l'ordre des choses. Mais cet ordre n'existe pas. Il n'est toujours qu'une image de la nature qui nous arrange et dont nous nous servons à un moment donné pour justifier nos actes humains. La nature est chaotique en ce sens qu'elle n'a aucun ordre immuable, aucune finalité entièrement définie. Cela fait maintenant un sacré paquet d'années que Darwin a fait ses preuves, il serait en cela temps de prendre conscience que l'idée d'évolution n'est pas compatible avec le désir de constance. Il faut s'adapter. Cela n'est pas un jugement moral, c'est une réalité nécessaire, biologique et géologique. Les apologues du changement en ce sens s'ils ne font que répéter qu'il faut du changement ne déclament que des tautologies puisque la vie, la nature est mutation permanente. Cela n'enlève en rien l'existence et la pertinence de certaines lois de la nature, qui sont des lois physiques. Mais ce qui nous intéresse ici d'un point de vue pratique c'est la triste analogie qui est faite entre la nature sauvage d'un côté et la société politique de l'autre, qui toutes deux parce qu'elles sont visées comme des entités figées, ne peuvent jamais se correspondre en théorie ou en pratique.

Ce qui nous empêche de concevoir ce mouvement du monde, interne et nécessaire, c'est peut-être notre relent d'idéalisme concernant la nature et la nature des choses. En ce sens, je me ferai le porte parole de ce qu'on peut appeler l'existentialisme. En effet, il peut sembler plus rassurant de s'attacher à l'idée que l'homme a une nature définie et d'une manière plus large que les choses ont des essences définies, déterminées. Ainsi, qu'est-ce qui nous détermine ? La découverte de l'ADN nous pousserait à croire que certaines conditions physiologiques nous précèdent, mais nous savons à quel point il est dangereux de s'aventurer sur ce chemin déterministe. Y a-t-il une nature transcendante des choses ? Répondre négativement pourrait choquer plus d'un philosophe étant donné la tâche première que certains se sont donné : trouver la nature des choses. Mais des penseurs grecs nous apprenaient déjà que la seule chose qui ne change jamais, c'est le changement. Si on accepte cela, il n'y a donc rien qui nous dépasse, qui nous transcende, et tout ce qui peut nous déterminer, nous définir se situe dans notre monde terrien, quotidien.

De cette idée nous approchons de la nouvelle tâche de la philosophie : la déconstruction. Que doit-on déconstruire alors ? Nos comportements sont-ils naturels ou purement construits ? Mais s'ils ne sont pas naturels et s'il n'y a rien de vraiment naturel, quelle raison devons-nous trouver pour les déconstruire ? On voit ici aussi qu'il y a un certain risque à éviter, il ne faudrait pas tomber dans le vice opposé au naturalisme qui ferait de tout comportement un mal à mettre à bas. Ce qu'il faut comprendre c'est que ce qu'on appelle nature n'est qu'un prétexte pour asseoir tel ou tel comportement, ce n'est qu'une fiction qui instaure ou perpétue des normes. Autrement dit on pourrait se défaire de cet argument de la nature puisqu'il n'a aucune valeur : il peut servir n'importe quel intérêt et son contraire. S'il y a du travail pour déconstruire les concepts qui figent notre société, celui-ci ne peut donc s'appuyer sur l'idée de nature immuable ou transcendante.

Ne faudrait-il pas finalement nous détacher de notre langage ? Si nous parlons de la nature, de l'humanité, de l'animal, de la société, de la famille, etc... nous oublions peu à peu toute la richesse qui est le fondement de tout cela, des relations multiples et infinies qui existent entre les différentes natures, les humanités, les animaux de toutes espèces et de tous genres, les sociétés passées, présentes et futures, occidentales ou orientales, les individus qu'importent leurs âges, leurs sexes, leurs genres, leurs origines, leurs croyances, leurs coutumes... qui forment au final un tout ou des touts, qui font un monde ou des mondes indifférenciés à l'intérieur d'un magnifique chaos multiforme.

vendredi 27 septembre 2013

L'animal a-t-il un visage ?

Dans son travail de déconstruction de l'idéal humaniste anthropocentriste la philosophe Elisabeth de Fontenay montre comment la pensée a voulu déterminer l'essence humaine, le propre de l'homme en cherchant quelles caractéristiques le différencieraient du reste du règne animal.
Mais les sciences et la connaissance approfondie de l'animal et de son comportement notamment avec le développement de l'éthologie ont repoussé tour à tour toutes les barrières qui séparaient l'humain de ses amis les bêtes. D'Aristote qui affirme que seul l'homme possède la raison jusqu'à Heidegger qui dit que l'animal n'a pas de monde les philosophes s'évertuent à mettre l'homme au dessus des animaux. Et l'hypocrisie permanente soutenue par la flexibilité lexicale permet à tout philosophe de redéfinir la "raison" quand celle-ci se rapproche trop d'une activité cérébrale animale ou de changer le sens de "monde" quand on découvre que certains animaux partagent une conscience d'un environnement.

Le propos n'est pas ici (on pourrait y passer des heures) de blâmer les philosophes qui persistent à vouloir s'ériger en maîtres et possesseurs de la nature. Finalement en affirmant que l'homme a toujours "un plus" qui fait de lui une espèce singulière la spéculation philosophique sur lui-même n'est jamais achevée et c'est ça qui est intéressant. Le paradoxe voudrait alors nous faire comprendre que plus l'homme découvre l'animal comme proche de lui-même (en changeant la nature des différences) et plus il s'enfonce dans sa quête de singularisation, plus il se découvre animal et plus il se découvre animal singulier !

Quand on lit les philosophes, quand ils parlent de morale, quand ils parlent de politique, quand ils parlent de comportement ils se réfèrent toujours à l'animal rationnel, doué de raison, logique, conscient, qui éprouve des émotions, qui a des sentiments, qui pense dans le futur, etc... et c'est la manière philosophique de décrire l'être humain. Pourtant les sciences montrant que ces caractéristiques sont partagées par d'autres animaux (lisons les travaux de Marc Bekoff pour nous en convaincre) nous pouvons nous interroger sur tout le travail philosophique, sur toutes les réflexions déjà établies dans une démarche d'élargissement de leurs logiques. En effet, si par exemple Kant a écrit une morale pour les êtres doués de raison c'est parce qu'il ne pouvait la réduire à l'homme, pensait à d'éventuels esprits supérieurs (ou divins) et pourquoi pas des extra-terrestres. Mais une fois la barrière de la rationalité franchie par certains êtres vivants, la morale est supposée restée la même.

Ce que je propose là est issu d'un entretien accordé par Levinas et dans lequel il revient sur l'expérience du visage notamment celui de l'animal. Avant de découvrir cet article et en lisant la théorie du visage de Levinas, tout comme on pourrait lire la théorie du regard de Sartre, je n'ai pu donner ces idées un caractère plus large que celui pour lequel elles avaient été écrites. La question que l'on peut se poser est donc de savoir si le visage tel que l'entend Levinas, c'est-à-dire comme événement métaphysique qui ne peut s'expliquer par ses détails, par comparaison, est le propre de l'homme ou non. Si c'est un événement métaphysique c'est en tant qu'il y a quelque chose dans celui-ci qui dépasse les simples traits, qui dépasse la simple juxtaposition de ses éléments. Levinas ajoute également ceci qui est primordial : le visage est fondement de l'éthique en tant qu'il renvoie à l'autre.

En lisant ça on ne peut mettre de côté le regard de toutes ces bêtes qu'on mène à l'abattoir, on ne peut ignorer la relation la plus simple et la plus intuitive qui naît de la rencontre avec un animal et qui passe sinon par un visage au moins par des yeux, une bouche, une tête. Les yeux sont fondateurs. Les yeux en disent plus long que n'importe quel mensonge. L'expérience de la honte qui est portée par le regard d'autrui telle que la décrit Sartre se manifeste à travers le regard animal autant si ce n'est plus que l'homme. Car l'animal ne dit mot mais il observe, il est attentionné à notre égard parfois plus que nous-même.
Avant d'aller plus loin il faut faire une différence et une remarque sur l'idée d'animal. Vouloir définir l'homme en tant qu'animal particulier n'est pas absurde dans la limite où les critères sont pertinents mais de la même manière parler de "l'animal" en général est complètement absurde dans la mesure où l'homme est un animal mais où la biologie regroupe avec ce concept la puce et le mouton, le vers microscopique et l'éléphant. Ainsi il ne faut plus se demander si l'animal a un visage puisque de toute évidence il ne saurait exister d'entités qui toutes regroupées sous le terme d'animal auraient de près ou de loin ce que l'on peut désigner par le mot "visage". De la même manière, si les barrières entre l'homme et certains animaux tendent à s'effondrer il ne faut pas naïvement mettre au même rang et pour tous les critères l'humain et tous les animaux de toutes les espèces.

À partir de cette remarque et pour continuer notre réflexion sur le visage nous pouvons dire déjà deux choses. La première est de nous demander si ce critère du visage comme beaucoup d'autres n'est pas un critère trop arbitraire et qui viserait à élargir la classe des animaux moralement concernés aux autres, d'aute part on peut s'interroger sur le rôle du visage dans notre rapport à l'animal, aux animaux, à chaque espèce. C'est le visage qui exprime la douleur. C'est le visage qui exprime la mort. C'est par la bouche ou la gueule de la bête que sort le cri de la souffrance. Mais c'est par le visage que semble rayonner l'esprit, la conscience, la voix intérieure. Les yeux d'une vache ou les yeux d'un chaton sont différents mais nous les comprenons comme des yeux, comme les organent qui permettent aux individus en face de nous de nous regarder, de nous percevoir. Toute personne qui fait ou a fait l'expérience de la compagnie d'un animal sait comment un chat ou un chien peut miauler ou gémir mais surtout fixer son regard pour communiquer. Nous sommes sensibles aux animaux qui ont des yeux et un visage parce qu'ils nous ressemblent un peu.

À l'inverse quand l'animal n'a pas de visage il est plus difficile de prendre conscience d'emblée de sa capacité à sentir, à percevoir, à connaître, jusqu'à ignorer sa conscience de la vie. C'est plus facile de tuer un moustique ou des petites bestioles sans yeux qui nous font face. Car le visage culpabilise et l'absence de visage, l'absence de regard déshumanise, soulage la conscience. Ce n'est pas tant la taille des bestioles en tant qu'elles sont plus petites qui fait qu'elles nous paraissent encore plus insignifiantes, c'est parce qu'avec elles n'est pas possible à l'échelle classique de faire cette expérience du visage comme événement métaphysique et fondateur de l'éthique.

Pour finir, le côté pratique : vous qui mangez de la viande, n'y autait-il pas une différence si vous deviez faire face à l'animal vivant, si vous deviez affronter son regard et en même temps que vous lui tranchez la gorge avec une lame bien effilée vous resteriez là à fixer ses yeux pour y voir la vie s'en échapper. C'est sûr que c'est plus simple quand on achète de la viande industrielle sans yeux, sans rien d'animal sinon la chair.

mardi 17 septembre 2013

Le mythe de l'animal comme animal



ou
Le cercle vicieux de la représentation de l'animal comme objet-machine.

Les enjeux sont toujours les mêmes : comment considérer l'animal d'un point de vue éthique, juridique ou biologique. La thèse antique de l'animal-machine de Descartes n'est plus à rappeler ni même à réfuter. L'imaginaire collectif croit donc avoir dépassé cette idée saugrenue qui voudrait faire des animaux de simples corps mécaniques qui ne pensent plus, qui ne sont soumis qu'à leurs instincts les plus primaires. L'humain non averti croit donc savoir que l'animal, lui aussi possède une forme plus ou moins évoluée de ce qui se rapproche d'un esprit et qui gouvernerait son corps, tout comme l'esprit humain commande cet amas de chair et d'os qui constitue son enveloppe matérielle. Bon.
Le commun des mortels se fait une représentation de l'animal qu'il croit moderne, c'est-à-dire ayant surmonté, dépassé et refuté les erreurs des lumières, contemporaine et actuelle dans l'idée que cette représentation coïncide avec la realité partagée par le plus grand nombre. J'aimerais pouvoir partager cette thèse enthousiaste qui ferait de l'animal un être pouvant prétendre à une certaine dignité que lui avait enlevé le philosophe de la méthode. Malheureusement, la réalité qui s'offre à moi me fait voir que la représentation archaïque de l'animal s'est en fait incarnée, elle a littéralement intégré la chair de l'animal, son corps tout entier et l'en a fait une machine.

"Les mangeurs de viande ne mangent plus des animaux"

La rhétorique du mangeur de viande tourne souvent autour de la bonne chair, de l'animal ayant bien vécu et par un raisonnement logique légitime et très simple il associe la bonne viande à un bon animal. Si seulement c'était vrai ! Bien qu'il soit clair qu'il faille défendre une abolition de la viande, nous devons nous accorder, militants du droit des animaux, pour préférer ne serait-ce qu'un retour de "vrais" animaux d'élevage. Nous ne parlons pas des petits fermiers mais des industries agro-alimentaires qui fabriquent de la matière. Les animaux ne sont plus des êtres vivants au sens où nous nous les représentons, au sens où nous nous figurons ces petits êtres tout mignons qui hantent ironiquement tous les emballages de bouffe.
Nous pensons avoir cessé de faire de l'animal une simple machine alors que le rapport indirect mais pourtant le plus important (et le plus néfaste) que nous entretenons avec lui est celui de l'usage, comme un utilisateur à une machine, comme un consommateur à un objet. Le parallèle est et sera toujours critiqué mais il faut comprendre en quoi cette logique qui fait se dissoudre l'animalité de ces êtres est la même qui a fait dissoudre l'humanité qu'il pouvait rester des victimes des camps de concentration. Devenir une chose c'est perdre tout ce qui fait que l'on est ce que l'on est.


L'illusion ? Le mythe ? C'est toujours le même. En nous faisant croire que nous avons dépassé Descartes par un imaginaire collectif qui anthropomorphise l'animal de manière outrancière, l'industrie en profite pour réduire au maximum ce qui rapproche l'animal de l'homme. Le cercle vicieux nous entraîne dès lors que cette réduction, cette néantisation, cette transformation de l'animal en objet nous aveugle, nous écarte d'une réalité, et nous éloigne de toute prise de conscience. Car il est toujours plus facile pour le mangeur de hamburgers de se mentir et se dire que, finalement ce n'est pas si grave puisque ce que mange ce n'est presque plus du vivant, ce n'est presque plus de l'animal. Une fois l'existence de l'animal niée en tant que telle on peut déployer tout le système industriel qui confine les êtres "vivants". L'animal n'est plus animé. Il se réduit à sa fonction de production de matière première. Il n'est plus animal, il est directement viande, il est n'est plus que machine à lait, machine à œufs.

vendredi 10 mai 2013

Libération animale

Autonomie, Indépendance et Liberté
Que signifie la libération animale ? Derrière cet idéal animaliste peuvent se cacher différentes manière d'aborder la possession des animaux non humains de leurs propres vies. Les défenseurs de la cause animale défendent l'idée d'une libération animale, dans l'optique d'une déconstruction des rapports de domination que l'homme entretient sur les autres animaux. Il est néanmoins trop facile de vouloir réduire cet idéal de libération à une simple ouverture de cages aux oiseaux. De toute évidence la libération animale est une entreprise de long terme qui peut s'incarner dans différentes modes de pensées et d'actions. La première étant bien sûr un changement radical d'alimentation. Ce que j'aimerais pointer maintenant est la nuance qu'il est nécessaire de garder entre l'indépendance et la liberté. Cette différence est capitale dans l'idée d'une société future où les animaux seraient libérés. Même si la question des droits des animaux est primordiale, il s'agit ici de traiter d'un point de vue purement pratique, pragmatique, de la possibilité d'animaux libres.
Liberté et indépendance : l'animal libre est-il indépendant ?


Libre ne veut pas dire indépendant, indépendant ne veut pas dire autonome. Il est facile pour les sceptiques d'une libération animale de conclure rapidement sur l'impossibilité d'un changement de la condition animale en raison de leur dépendance à l'homme. L'argument est simple : cela fait tellement longtemps qu'ils sont domestiqués que les animaux ne peuvent plus devenir sauvages. La réfutation de cet argument me paraît tout aussi simple : premièrement si le processus de mise en liberté des animaux semble impossible il faut se poser deux questions sur la domestication originelle. Les animaux sauvages ont-ils été domestiqués d'un seul coup ? Si c'est le cas, alors pourquoi ne pourrait-on pas penser que l'inverse serait tout aussi possible ? Si ce n'est pas le cas, pourquoi devrait-on penser que l'inverse est impossible ? Y a-t-il un argument en faveur de l'irréversibilité d'un tel processus ? Ce qui nous amène à la deuxième question : si un changement de leur condition est impossible, doit-on sous-entendre qu'il y aurait une essence, une nature de l'animal domestiqué ? Doit-on penser, d'une manière très judéo-chrétienne, que l'animal est destiné à servir l'homme ? À notre époque il s'agirait de malhonnêteté intellectuelle de penser ça (ou encore d'une folie religieuse). Nous partons donc de l'idée que les animaux peuvent dans l'absolu être libres. La ridicule histoire de l'humanité, celle que racontent les scientifiques et pas les fanatiques créationnistes, nous montre que l'animal n'a pas attendu l'homme pour être libre, bien au contraire !
Simplement, il est évident de reconnaître qu'un mécanisme de libération animale ne peut se faire du jour au lendemain. Il ne s'agit pas ici encore d'établir une stratégie mais plutôt de mettre en évidence des différences fondamentales. Quelle sont les limites de la liberté animale ? La liberté de chacun s'arrête là où commence celle des autres. La liberté de l'animal s'arrête-t-elle où commence celle de l'humain ? Jusqu'ici l'animal est plus qu'un esclave, il est un objet, un instrument, une matière première pour l'homme. La libération vise à redonner à toutes les espèces un niveau de dignité, une valeur. La question cruciale est de savoir à quel point l'animal peut-il se détacher de l'homme ? Notre vision du monde actuelle est globalisante, holiste. Nous ne pouvons concevoir une planète divisée en deux avec d'un côté les humains et de l'autre les animaux non humains. Cette conception est simplement impossible. Nous devons comprendre alors que lorsque nous parlons de libération animale nous ne nous projetons pas dans un univers hermétique coupé de tous rapports avec les autres animaux.
 L'homme est-il vraiment libre et vraiment autonome ?
Il ne faut pas projeter dans l'animal une liberté que l'homme n'a pas.
Je trouve maladroit de vouloir rendre l'animal indépendant dans le sens strictement étymologique qui voudrait le couper de tous rapports de dépendance avec l'homme. La liberté n'est pas une stricte indépendance. La conscience globalisante, notamment au cœur des traditions bouddhistes,  devrait nous faire comprendre que nous dépendons tous des uns et des autres. Il est vrai que ces liens peuvent être des rapports plus ou moins prononcés de domination mais il ne faut confondre ni liberté et indépendance ni dépendance et domination. Le point majeur de la lutte pour les animaux est cet axe de domination et d'émancipation. Une harmonie homme-animal est-elle envisageable en dehors des rapports de domination ? L'homme dépend de l'animal et l'animal de l'homme, mais jusqu'à quel point ? Une analogie avec la société humaine pourrait nous éclairer : deux individus libres peuvent-ils dépendre de l'un à l'autre ? ou encore deux individus qui dépendent de l'un à l'autre peuvent-ils être libres ? Chaque être humain vient au monde et dépend d'emblée d'une communauté d'êtres. Pourtant il est concevable une liberté collective.

L'autonomie d'un animal est possible car elle a existé et existe encore. Mais un animal autonome, en tant qu'il n'a besoin de rien ni personne pour lui dicter sa conduite ou lui fournir les moyens de vivre ou survivre, a toujours besoin de moyens matériels. Une différence classique et quelque peu désuète fait de l'homme un animal qui vit et non pas un simple animal qui survit. L'animal autonome est un animal qui se débrouille tout seul, qui trouve sa nourriture et se fait son abri. Jusqu'où se détacher alors de l'animal pour sa défense ? Doit-on laisser des espèces en voie de disparition au nom de l'indépendance et de l'autonomie ? On voit bien que les limites d'une conceptualisation de la libération animale ne sont pas encore tracées de manière uniforme. J'imagine pourtant bien à terme un monde dans lequel il n'y aurait plus de barrières, plus de clôtures, où les bêtes pourraient circuler librement et ne seraient pas considérés comme des potentialités financières. Mais ce monde n'existe pas encore pour l'humain alors peut-on l'espérer pour l'animal ? Ceci doit malgré tout nous montrer qu'une même logique gouverne la domination des uns sur les autres, individus, classes, espèces et que c'est un même système de domination qu'il faut mettre à bas.

jeudi 25 avril 2013

Domination et émancipation

Comment concevoir les concepts de liberté, émancipation et domination à travers les deux mondes humain et animal ? Peut-on élaborer ces concepts différemment selon s'ils s'appliquent à l'humain ou l'animal ? Doit-on au contraire penser la liberté animale sur le modèle de l'émancipation humaine ? Ou inversement ? L'homme peut-il encore se penser et penser le reste du règne animal sur le mode de la nature définie ? Comment faire pour penser la liberté de l'animal à partir de l'homme quand l'homme prend lui-même l'animal comme modèle ? Et comment faire quand il tente de penser sa liberté en opposition au déterminisme animal ?

Existe-t-il des sociétés animales non humaines qui fonctionnent sur un modèle anarchique ? Admettons que tout groupe social animal soit conçu dans un rapport de soumission et domination. L'homme peut légitimement vouloir échapper à ces systèmes mais jusqu'où le peut-il ? L'homme peut-il construire une société humaine dépourvue de tout rapport de domination ? La question se pose alors sur un plan strictement humain, politique : peut-on abolir tous les rapports de domination au sein de l'espèce humaine ? Mais l'interrogation renvoie aussi aux rapports que l'humain peut entretenir avec le reste du vivant animal : si l'animal s'inscrit naturellement dans des rapports de domination, peut-on ou doit-on chercher à les abolir ?

Jusqu'où sommes-nous libres de déterminer notre nature et celle des autres ? L'histoire nous a montré que le vivant varie au gré du temps et de la volonté des êtres qui le composent. Nous avons toujours à faire à un double discours qui oppose la volonté de se conformer à une nature qui fonctionne à la volonté de s'en détacher dans une démarche dite de progrès ou de modernité. Il y a une limite à l'apparente nécessité de maîtrise des lois qui régissent notre monde vivant dans l'incapacité à les dépasser.

mercredi 13 mars 2013

Militer d'après la sensibilité ou la raison ?

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On reproche souvent aux défenseurs de la cause animale leur méthode qui consiste à montrer des images choquantes d'élevages intensifs, abattoirs, de gavage... Ces images reflètent pourtant la réalité brute et rappellent à la raison le caractère véritablement sensible de la cause animale.
Sur quelle base défendre les animaux non-humains ? La revendication d'un droit animal, l'exigence de reconnaissance de leur souffrance et plus généralement de leurs conditions de vie reposent sur des principes éthiques, philosophiques. Quelles sont les fondations de ces principes ? Doit-on se reporter à des valeurs morales ? La pratique végétarienne, végétalienne, vegan peut se revendiquer de plusieurs points de vue : religieux, éthique, sanitaire, psychologique, politique, écologique... Ce que nous voulons aborder ici est pourtant une question plus générale du statut de l'humain qui depuis la tradition philosophique antique se pose comme un animal doué d'une certaine raison. Notre tâche ici n'est pas de creuser un fossé artificiel qui séparerait l'humain des autres animaux mais bien de tenter de remettre en question cette suprématie de la raison spécifiquement dans le rapport que l'homme entretient avec l'animal. Ce qui est dérangeant pour dire clair est cette prétention à vouloir exclure du domaine philosophique, éthique, moral la sensibilité, l'affection car celle-ci semble ne pas avoir de poids face à cette raison humaine qui fonde notre société cartésienne, rationnelle, scientifique, logique. Ce qui doit être remis en cause c'est l'idée qu'une prise de conscience de la cause animale ne serait que raisonnement, logique, calcul d'un bien ou d'un mal. De toute évidence la raison est un instrument qui doit nous servir à cette prise de conscience mais la source de nos décisions, de nos choix se trouve dans l'expérience sensible, dans la vision des choses, dans le sentiment. Certes l'émotion est plus difficilement exprimable, elle paraît être plus subjective, moins universelle mais c'est pourtant le cœur de la conscience.

Comment peut-on avoir conscience de l'oppression raciste sans connaître la réalité historique de l'esclavage, de la ségrégation et toutes les inégalités de droit ou de fait sans parler des crimes contre les minorités ? Comment être touché par la cause féministe sans faire l'expérience directe ou indirecte d'une femme battue, violée, séquestrée, dominée, mariée de force ? Comment se positionner contre la pauvreté, la misère, la précarité quand on vit dans le luxe et la fortune ? La raison s'ancre toujours dans l'expérience vécue ou rapportée. L'idée de la mort ne peut être qu'intellectuelle, elle doit être vécue par la disparition d'un proche. L'idée de l'amour ou de la compassion ne peut s'expliquer sans la vivre. Qu'en est-il de la cause animale ?
Notre société industrielle productiviste capitaliste à mesure qu'elle réduit l'animal à de la matière première, certains parlent même de « minerai », conserve malicieusement l'image de l'animal sain et heureux. Cette image d'étiquettes de supermarché fonde la conscience du consommateur et l'endort. Il ne peut y avoir de véritable prise de conscience par la simple information textuelle ou factuelle : 300.000.000. de tonnes de viandes consommées chaque année dans le monde ? Et alors ? Les chiffres sont rationnels, objectifs mais à quelle réalité renvoient-ils ? Un consommateur pourrait connaître tous les chiffres concernant la misère animale, le taux de mortalité, de maladies, les méthodes abattage, de gavage,... Tant qu'il se refuse de voir avec ses yeux il ne peut être véritablement touché. Bien sûr montrer des images violentes peut choquer, mais elles doivent choquer. Le lambda moyen se cache derrière sa raison pour refuser la réalité sensible des bêtes au profit de la sienne, sa réalité sensible du désir, du goût (quand il y en a encore). On ne devient pas végétarien d'un point de vue éthique par la réflexion pure. La réflexion découle des impressions, découle du doute instauré par un choc, dérive du sentiment de compassion, de sympathie ou de pitié qui naît de la misère animale. À partir de là, oui la raison est utile et nécessaire. La raison doit remettre alors en doute les acquis, les connaissances ou simples croyances qui gouvernaient jusque là nos actes.
La raison encadre nos impressions, nos émotions, nos sentiments, nos affections. Elle les met en mémoire également et nous les rappelle quand c'est nécessaire. Il est facile d'oublier ce genre d'images d'animaux qui se mangent entre eux, qui meurent piétinés les uns par les autres car ce ne sont pas des images quotidiennes. Il faut faire l'effort (intellectuel) d'aller regarder ces images. De la même manière il est facile de tourner la tête quand on passe devant un mendiant. Pourtant cette personne à genoux dans la rue est réelle. La souffrance animale est réelle. La souffrance humaine est réelle.

On peut et on doit militer pour toutes les causes et dans tous les milieux avec des arguments logiques et rationnels car ils ont une valeur de vérité indéniable. Si nous n'étions que des êtres purement rationnels nous lutterions toutes et tous contre tout ce qui ne nous semble alors pas logique. Pourquoi chacun ou chacune s'investit donc dans telle ou telle cause ? C'est évidemment que nous avons des vécus, des expériences différentes, que nous sommes touchés par différentes choses à différents moments de nos existences, de différentes manières, à différentes intensités. C'est sans doute pour cela qu'il faut attendre tristement un accident nucléaire en France pour que la population soit enfin touchée et comprenne. Car sans ce lien sensible à la réalité (les mines d'uranium au Niger ou les dégâts de Fukushima) il est facile de se détourner et se voiler la face en se disant : tout va bien...

dimanche 3 mars 2013

Le mythe du chasseur

Le débat qui oppose les mangeurs de viande et les végétariens ne peut éviter l'idéal essentialiste de l'homme à travers lequel il est, grâce à un darwinisme simpliste et simplifié, placé naturellement en haut d'une chaîne alimentaire. Les défenseurs du carnivorisme n'hésitent jamais à invoquer la nature biologique de l'homme, son essence animale, dont le caractère le plus original car le plus ancestral serait celui que l'on partage encore avec notre grand ancêtre : l'homme des cavernes, l'hominidé chasseur de viande. Loin de moi l'idée de vouloir refaire l'histoire, la préhistoire ou la paléontologie, posons-nous simplement ces quelques questions : qu'avons-nous aujourd'hui encore en commun avec cette projection historique d'une espèce d'hominidés chasseuse de proies ? Jusqu'où peut-on pousser cette comparaison, sur le plan social, biologique, philosophique ? Notre évolution phylogénétique suit-elle le développement, le déroulement, le dévoilement d'une quelconque essence ? Ne sommes-nous seulement que la réalisation d'une nature définie, finie ? Peut-on au contraire un jour enfin espérer s'affranchir de l'idée de nature des choses en soi et penser l'homme moderne comme un produit de sa subjectivité, de son monde, de ses relations sociales, de ses représentations intellectuelles et sensibles ?


« L'homme devrait continuer à manger de la viande parce que c'est ce qu'il fait et c'est ce qu'il a toujours fait ». Il y a dans cette phrase qui revient comme une prière quelque chose de pas très logique derrière l'implicite nécessité... Premièrement vouloir assurer le droit ou le devoir moral par le fait est fortement contestable d'un point de vue philosophique ou politique c'est une justification dans le vent. Les questions d'éthique ne peuvent se contenter de suivre des descriptions mais cherchent à établir les prescriptions pratiques. Ensuite, si l'homme mange de la viande, certes certains le font c'est le cas de la majorité, ça ne concerne pas la totalité de l'humanité. La consommation de viande n'a pas toujours été pour tout le monde une nécessité mais surtout un luxe et le simple fait qu'une partie de la population soit végétarienne par conviction ou par condition suffit à remettre en cause l'idée d'une nécessité. Troisièmement si nous affirmons que l'homme a toujours mangé de la viande, nous supposons une histoire de l'homme. Doit-on alors faire commencer l'humanité à partir du moment où un singe aurait chassé une autre bête (ou un individu de son espèce) ? De quoi parle-t-on quand on parle de l'homme ? Ce qui nous renvoie à notre question première et cette idée d'un mythe du chasseur. A quel point peut-on parler d'humanité quand on parle du « premier homme » ? Enfin... admettons que ce soit le cas, que nous définissions homme cet être poilu, fièrement dressé sur ses pattes arrières, avec ses pouces opposables et sa boîte crânienne proéminente. Nous serions d'accord pour décrire une expérience de chasse mettant en rapport l'individu humain avec l'animal chassé dans une dynamique d'opposition violente, de survie, entraînant la mort directe par la volonté du tueur. Cette volonté de tueur n'est pas à nier, elle est même sûrement indéniable car majeure partie du package miracle qui fait de l'homme un être à part. Mais sommes-nous encore des hommes comme ça ?
Où est passé notre esprit de chasse ? Notre virilité ? J'ai beau regarder, chercher, observer, analyser, je ne vois pas dans toute cette gigantesque et macabre industrie mondiale de la viande où est passée notre fameuse nature de chasseur. Nous sommes des tueurs, bon sang ! Qu'attendons-nous pour aller tuer les lapins et les manger ? Si c'est vraiment ça la nature humaine, pourquoi rendre si opaque la marchandisation de l'animal ? Pourquoi regretter de manger du cheval plutôt que du bœuf ? Pourquoi refuser de voir la réalité en face ? Car non découper des steaks hachés ou des blancs de poulet n'a rien de cruel puisque ce n'est pas ôter la vie. Si nous étions vraiment des chasseurs nous passerions des journées entières à ne rien faire, à apprendre à connaitre les animaux, leurs modes de vie, leurs déplacements, leurs cris. Nous apprendrions à mieux les connaitre pour les tuer mais aussi pour ne pas se faire tuer, nous les respecterions. Que reste-t-il de tout ça ? Des miettes cognitives, des capacités éparses et vides. Notre obstination pour le mouvement nous dirons certains, des réflexes musculaires, allez savoir... Qu'en est-il vraiment ?
Il n'y a pas de nature humaine fixe. Si nous pouvons facilement affirmer qu'un jour un ancêtre de notre espèce a été chasseur d'ours, cela ne nous empêche en rien de pouvoir nous affirmer différents aujourd'hui. L'analogie est simple avec l'esclavage et la croyance naïve de l'existence d'une race supérieure. Même si dans les faits des populations noires ont été traités de manière inférieure, cela ne constitue en rien un argument suffisant. Tout ça ne représente que des images, des mythes que nous attribuons à des idéaux qui nous servent de justifications pour des actes dont nous refusons le jugement moral, ou pour lesquels le changement semble tellement coûteux que nous préférons les enrober d'histoire et d'immuabilité comme pour les rendre intouchables, indestructibles. Nous sommes pourtant, en tant que représentants de l'espèce humaine, les individus qui avons le plus marqué l'histoire du vivant par le changement, la manipulation et l'appropriation des lois mêmes de la nature !

vendredi 22 février 2013

Théorie féministe du végétarisme


Peut-on être végétarien et machiste ? Peut-on être féministe et spéciste ? Peut-on être végétarien et raciste ? Nous serions trop naïfs de croire qu'un lien de nécessité attache toutes ces pratiques au point de les rendre indissociables. Pourtant quand il s'agit de mettre à bas les formes et les structures de la domination, il n'est pas absurde d'envisager qu'un même mécanisme puisse favoriser plusieurs formes d'assujettissement.
Racisme, sexisme, spécisme... les différents niveaux de discrimination ne peuvent-ils pas s'inscrire dans une même logique ? A quoi s'attaque-t-on lorsque l'on cherche à déconstruire les comportements sociaux sexistes ou spécistes ? Une conception de l'humain qui est trop réduite à une conception de l'homme, et l'idéal humaniste cache en fait un idéal viriliste. L'argument du carnivore de base est celui de la nature de chasseur de l'homme des cavernes. La même logique voudrait expliquer les différences de capacités d'orientation ou les différences de perception ou d'intelligence (quantitativement ou qualitativement) entre l'homme et la femme, cette dernière étant assignée depuis la préhistoire aux tâches ménagères.
Ainsi, bien que la consommation de viande ne soit pas réservée à l'homme, ceux qui ont des couilles, il est évident de constater l'effet qu'un bout de viande produit sur la virilité d'un mâle. Le mâle dominant dans une meute est celui qui a le privilège de manger avant les autres, celui qui a le plus de force, le droit ensuite de monter les femelles. Telle est l'image du mâle que cherche à se donner celui qui se revendique comme un viandard, un carnivore, un bouffeur de barbaque. Car la domination masculine ne peut se justifier que par la force (si les hommes étaient plus intelligents, ça se saurait...) c'est à travers la consommation de viande que se manifeste sa nature animale, brutale, violente.
Allez dire que vous êtes végétarien sur un chantier dans le bâtiment, dans un stade de foot. Les remarques moqueuses ne manqueront pas et les premières feront rapidement l'analogie entre une pratique alimentaire et la faiblesse d'esprit, un manque de courage, un trop plein de sensibilité qui est également reproché aux femmes. L'analogie rapproche alors le végétarien de la femme dans sa position face au mâle dominant, mangeur de viande, viril, courageux, insensible. Mon propos n'est évidemment pas de dire qu'un végétarien subit les mêmes discriminations, inégalités, violences que celles qu'endurent les femmes. Combien y a-t-il de végétariens et combien de végétariennes ? Combien d'animaux sont mangés par des hommes et combien le sont par des femmes ? Peut-on encore faire l'hypothèse de prédispositions génétiques, d'hormones ou je ne sais quel mécanisme physiologique ou bien peut-on envisager une certaine relation qui ferait s'exprimer la volonté d'affirmer sa virilité dans la consommation de viande ? (Les Français consomment un tiers de viande en plus que les Françaises et les Allemands deux fois plus que les Allemandes*).
La lutte pour la défense de droits d'un groupe se justifie par le statut de minorité qui découle des discriminations conscientes ou inconscientes d'une majorité. C'est pourtant une majorité de force plus que de nombre, les femmes sont plus nombreuses que les hommes mais plus contraintes. L'antispécisme concerne les milliards d'animaux abattus chaque année pour nourrir une population privilégiée d'êtres vivants, humains, usant d'un contrôle par la force.

Le végétarisme éthique qui trouve son entière logique dans la pratique végétalienne est donc la volonté d'anéantissement des rapports de domination de l'homme sur l'animal, rapports analogues au patriarcat dans une justification du pouvoir au nom d'une force, d'une supériorité intellectuelle, d'une qualité naturelle unique en son genre (humain et masculin). Bien entendu, la lutte féministe ne peut se réduire à la lutte antispéciste. L'exigence d'égalité réelle entre les hommes et les femmes peut se justifier sur le plan de la même espèce, en plaçant celle-ci au dessus des autres. Les critères qui fondent le féminisme ne peuvent se transposer immédiatement à l'anti-spécisme. Simplement, si on s'en remet aux fondements développés jusqu'ici, à savoir cette nécessité de détruire la domination entre les individus, qu'ils appartiennent à une espèce, une race, un genre ou non, on comprend quelle logique tient l'ensemble de ces luttes sociales et politiques ; d'autant quand c'est un même système qui a engendré ces distinctions.

*Sources et liens:

jeudi 6 décembre 2012

Du végétarisme aux végétalismes

On parle de végétarisme et de végétalisme pour désigner à la fois plusieurs régimes alimentaires et les différentes doctrines qui s'y rapportent. Par commodité de langage un individu se dira végétarien ou végétalien stricte ou non, selon les produits qu'il refuse ou accepte de consommer, les problèmes qui le concernent et ceux qu'il estime ou illégitimes ou indépassables.

1. Ne pas manger de viande pour ne pas causer la mort d'individus.

2. Ne pas manger de produits issus de l'exploitation animale pour ne pas causer la mort d'individus.

3. Ne pas manger de produits issus de l'exploitation animale pour ne pas causer la souffrance d'individus.
4. Ne pas manger de produits issus de l'exploitation animale pour ne pas causer la domination d'individus.

1. La volonté de s'exclure d'un système d'exploitation de l'animal peut se justifier à plusieurs niveaux. La première parce qu'un comportement carnivore repose sur la mort d'individus animaux. Pourtant il est absurde de tenir cet argument dans sa singularité. La mort en tant que processus physique n'est pas moralement connotable. L'intention de mort qui la dirige est en revanche à remettre en question et ouvre alors les véritables questions d'éthiques. Jusqu'où doit-on préférer la mort d'individus pour la vie d'autres ? Peut-on concevoir un rapport entre l'homme et l'animal soumis à la finalité de la mort sans domination ? Si la mort de l'animal telle qu'elle est rencontrée dans la chasse est en dehors de tous rapports de violence, de souffrance, et laissant toute liberté à l'individu chassé et abattu, peut-on envisager un rétablissement d'une justice réclamée par les défenseurs des droits des animaux ?

2. Certains produits animaux comme le lait de vache ou les œufs, supposent un système dans lequel des individus (les veaux, les poussins mâles) sont sacrifiés. Alors que le refus de consommer ces produits peut sembler être une étape plus en avant dans l'affirmation d'une position éthique, il est évident qu'il est plus fortement fondé que le simple manger de la viande. En effet, dans ce cas précis, les individus en tant que tels ne vivent pas pour être mangés mêmes s'ils finissent dans des assiettes, ne sont que des surplus, des dommages collatéraux. Supprimer un individu pour se nourrir est un argument discutable mais c'est un argument qui n'est pas valable pour les bêtes qui ne meurent pas du fait de leur vocation à être mangés mais bien par défaut. En somme, refuser de consommer les produits laitiers et les œufs est beaucoup plus défendable que manger de la viande, même si les deux positions renvoient à un même système de mise à mort et d'exploitation animale.

3. Dans le cas où l'animal en question n'est pas destiné à la mort, ou dans la perspective où la mort ne serait pas un problème, il faut reconnaitre les conditions de vie comme nécessairement déterminantes moralement. Si la mort n'est pas une fin en soi, la vie l'est davantage. Ce qui compte c'est donc la considération de la douleur, de la souffrance, de l'environnement social, de la liberté, de valeurs qui sont refusées à l'animal au nom d'un statut d'objet. A ce stade de conscience de l'individu et de ses potentialités de réalisation on tente de rapprocher les animaux non humains des conditions en droit des animaux humains. On peut envisager alors dans une certaine mesure que dès lors que l'animal ne souffre pas, l'humain peut consommer son lait, ses œufs, son miel. Les conditions d'un tel rapport sont pour autant ambigües dans la mesure où l'évaluation de la souffrance, du caractère de liberté de l'animal est difficile à mesurer.

4. Une position pouvant être décrite comme plus radicale peut se diviser en plusieurs points de vue. Une première approche peut être simplement pragmatique et considérer le cas (3.) sans estimer trouver de réponses satisfaisantes au problème posé par l'évaluation du bonheur animal. Une seconde position peut affirmer catégoriquement l'absence de critères suffisants à l'élaboration d'un rapport entretenu entre l'homme et l'animal qui ne soit exempt de domination. Ici commence l'idée qu'une libération animale est nécessaire. En pratique elle doit se manifester par le refus pur et simple de tous produits ayant un lien quelconque avec l'engagement d'individus animaux (non humains ?). La volonté anti-spéciste se heurte à un paradoxe là où elle souhaite refuser l'exploitation de quelconque animal sans prendre compte de l'homme. Refuser l'exploitation ou la domination de tout individu est-ce refuser pour autant la vie en société, en communauté ? Comment concilier les rapports d'échange et la volonté d'émancipation ?
De vastes questions sont alors à poser et à travailler. La question d'une définition de la domination rapport avec la liberté, la violence, la dépendance et ses différentes formes au sein de la société humaine ou naturelle, quelles analogies sont à éviter ?

jeudi 20 septembre 2012

L'image de l'animal. Du mythe à l'absurde - Première partie

L'idée d'animal dans le langage ?
A travers la plupart des langues notamment le grec, le latin, les langues slaves ou le chinois, l'idée de l'animal découle de plusieurs concepts : celui du mouvement (dongwu en chinois), celui du souffle (anima en latin), plus simplement celui de la vie (zoo en grec ou žival en slovène). L'animal se définirait donc comme une chose vivante au sens large mais se distinguerait du végétal par sa capacité à se mouvoir. L'animal est un être animé. Cette définition inclut l'homme largement. Dans la tradition bouddhiste mais également dans certaines croyances pré-socratiques (pythagorisme?) c'est le souffle, l'âme, qui se réincarne de corps en corps et unit les êtres à travers le vivant tout entier. Aujourd'hui la considération de mouvement est un critère qui devrait trancher l'appartenance au règne animal. Le terme de « fruits de mer » est en cela trompeur qu'il semble désigner des espèces dépourvues de contrôle de leur mouvement alors qu'il est clair que c'est faux. Mais il est clair que c'est la conscience de la vie qui est sacrée et qui disparaît avec la viande, cet objet inerte dépossédé de tout mouvement et d'âme. Manger un animal vivant est une pratique courante dans certaines cultures et considérée comme dégoûtante dans d'autres. Ingérer de la matière organique vivante n'est pas évident car elle suppose la mise à mort simultanément. Cette mise à mort, ce meurtre est difficilement acceptable. Nous ne l'assumons pas et préférons nous en détacher pour garder l'image de la viande comme simple objet de consommation et non plus comme partie de cadavre d'animal.

L'animal dieu ?
Comprendre l'évolution de l'image de l'animal à travers l'histoire c'est comprendre l'évolution de l'image de la nature et celle des dieux. Il faut noter un renversement de la crainte à la recherche de domination. L'animal peut être une proie mais il a été aussi un prédateur. A l'image de la nature entière l'animal peut alors représenter le danger, la menace. Si l'image du dieu monothéiste est celle d'un homme et qui plus est, d'un père protecteur et charitable, la palette de divinités des croyances plus anciennement polythéistes offre davantage l'idée de dieux que l'on craint. Ils représentent la nature, l'incertain, l'indéfini, l'inconnu. Lorsque l'on voit des dieux animaux on ne voit pas des animaux au sens propre mais plutôt des représentations mystiques de la force supérieure de la nature. On ne peut considérer le rapport de l'homme à l'animal sans l'inclure dans une dynamique qui tend à se rapprocher ou s'éloigner du divin ou de la nature. De cette crainte et de l'incapacité à connaître est née chez l'homme une forme de respect et d'admiration. L'animal est un symbole et ce symbole se mêle avec l'image du divin.
Le serpent à plumes n'est pas un simple serpent autant que n'existe un éléphant à plusieurs têtes. Le dieu animal ou l'animal mythologique ou mythique est singulier mais n'est pas totalement un monstre. Il est une chimère, l'invention née d'animaux existants. Il est l'extrapolation de qualités admirées, et l'exemple le plus frappant serait bien le dragon de la mythologie chinoise. En effet celui-ci n'est pas le simple reptile ailé occidental, il est l'union, la fusion de tout un panthéon d'animaux. Cet assemblage de formes lui confère un mélange de qualités, de vertus. L'animal des temps anciens figure la force de la nature et oblige la soumission de l'homme à son égard. L'animal divin ou le dieu animal rejoignent la conception d'une nature divine ou d'une divinité-nature. Dans cette suprématie des forces du monde l'homme n'a que le pouvoir d'implorer la pitié et le pardon des dieux.

Le symbole animal est très fort quelque soit la société, la culture. Très souvent ce sont des formes anthropomorphes qui mêlent l'allure de l'homme avec le visage d'un animal. Le visage, la tête est pour autant la partie pensante de l'homme celle qui lui permet de voir, d'entendre, de goûter, de parler c'est donc le siège de la plupart de ses qualités qui sont censées faire de lui un homme, différent de l'animal et pourtant c'est cette partie qui est animale dans la symbolique divine ou mythologique. Nous retrouvons de nombreuses chimères, tels les centaures ou minotaures qui associent les qualités de l'homme avec celles de l'animal, avec l'idée de la réincarnation dans certaines croyances l'animal ne devient sacré seulement parce qu'il renferme potentiellement l'âme d'un humain. L'homme se transforme en dieu en fusionnant avec l'animal, en s'émancipant, en prenant le pouvoir. Il croit s'élever au dessus de la nature, maîtriser les éléments. Les premières civilisations voient naître des semi-dieux, qui sont alors princes, empereurs, rois, maîtres de populations. Ces figures asservissent l'humanité et la nature entière dans l'idée d'omnipotence.

L'image de l'animal. Du mythe à l'absurde - Introduction

L'animal – Du mythe à l'absurde

Nous vivons dans l'ère de l'image. L'évolution de nos mentalités s'inscrit chaque jour davantage dans un rapport à l'image. Avant même l'échange d'idées, les individus confrontent leurs avatars, leurs symboles, leurs signes, leurs marques. La connaissance du monde sensible n'est qu'une accumulation d'images mentales d'une chose. Une chose n'est qu'une accumulation d'images mentales, de conceptions intelligibles d'une partie du monde sensible. Si nous ne pouvons accéder à l'essence des choses, l'image reste la limite du rapport à l'être. Toutes les conceptions mentales que nous pouvons nous faire d'une chose ne sont que des images, des représentations. Jamais ne ne pouvons atteindre l'essence des choses.

Intéressons-nous à cette partie du monde que nous appelons « l'animal ». La connaissance que nous en avons s'est construite autour des images. Le rapport que l'homme entretient avec l'animal tel qu'il est aujourd'hui n'est certainement pas le même que celui qu'il avait quelques siècles plus tôt, encore moins celui qu'il avait au début de son humanité. L'homme s'est fait homme en même temps qu'il a fait l'animal, deux concepts qui n'existeraient pas l'un sans l'autre. L'homme est ce qu'il est, un être pensant qui n'est justement pas une roche, une plante ou un animal. Et pourtant, dans une société qui semblerait vouloir faire de l'homme une catégorie à part entière, les personnifications, allégories, analogies et autres métaphores confèrent aux animaux autant d'humanité qu'elles attribuent une animalité aux hommes. L'image de l'animal à travers l'humain et l'humain à travers l'animal est précisément ce sur quoi nous pouvons remarquer qu'au fil des âges c'est une complémentarité que nous proposons d'approfondir.

Cette réflexion s'inscrit dans une démarche militante antispéciste, visant la reconsidération du règne animal dans son ensemble en tant que totalité cohérente. Beaucoup d'argumentations reposent sur des comparaisons biologiques, psychologiques... Le travail qui suit ne cherche pas à compter les différences qui séparent l'homme et les autres animaux mais vise à trouver dans quels rapports cet écart s'est-il constitué, de quelles confrontations sont-elles nées. Puisqu'il se veut original, le texte dépassera le simple rapport à la nourriture, à la chasse ou la domestication et ira puiser des questions dans un rapport plus général, du divin au commun, du sacré au comique...

Manger des animaux n'est pas une évidence absolue. Cette pratique repose sur l'affirmation d'une supériorité, voire d'une possession de la nature et des animaux, idée que nous remettons en doute ici. Déconnectés du contact réel, physique, direct avec les animaux, les consommateurs de produits carnés ont conscience ou n'ont pas conscience de ce lien établi avec le vivant car il est noyé par la manipulation commerciale. Ces quelques pages posent une simple question : quelle image avons-nous de l'animal ? Si nous justifions nos pratiques par nos idées, notre comportement n'est jamais aussi simple que ça. Nos pratiques inscrites dans le temps finissent par justifier nos conceptions. Il faut alors distinguer les idées des actions.

La démonstration que nous voulons suivre est simple sans être trop simpliste. L'animal a depuis toujours été considéré de manière absurde car paradoxale et hypocrite et l'éventail qui suit n'est pas à comprendre comme une progression historiquement logique. Cependant nous devons avouer que nous arrivons à l'apogée de ce qui représenté l'absurdité avec un rapport complexe entre l'homme et l'animal, ce dernier comme objet à la fois de fascination et d'ignorance ou de mépris total. Là où la raison ne suffit pas il faut montrer justement qu'elle n'agit pas. La conscience de la condition animale n'est pas seulement le fruit d'un raisonnement mais l'écoute d'une sensibilité et le questionnement de comportements conditionnés par les images que l'on nous donne.

mercredi 12 septembre 2012

Végétalisme. Quelles raisons ?

Au delà d'une simple mode ou d'un régime alimentaire, la position végétaliste est une remise en cause de plusieurs idées semblant inébranlables. La pratique découle d'une réflexion générale sur le rapport que l'homme entretient avec le vivant et particulièrement le règne animal. Quelles sont les motivations d'un végétarien ? Doit-on mettre tous les œufs dans le même panier ? Pour comprendre la cause d'un tel régime alimentaire (et comprendre que les conséquences sont plus larges que l'alimentation) il convient de distinguer les enjeux qui diffèrent mais peuvent se rejoindre. Nous nous apercevrons que la différence végétarisme/végétalisme au delà des apparences réside surtout dans la conception première du rapport à l'animal.

Les raisons sanitaires, d'hygiène et de santé ?
Certaines personnes préfèrent éviter la consommation de certains produits carnés pour des raisons de maladies liées aux méthodes et conditions de production, d'autres pour leur régime alimentaire personnel en considérant qu'il est plus sain et plus naturel de manger des produits végétaux. Nous savons qu'un régime exclusivement carnivore n'est pas viable pour l'être humain, alors qu'un régime végétalien l'est. Les polémiques sur ces détails sont aujourd'hui des duels de sophistes, des débats d'opinions parfois hypocrites. Cependant la seule raison d'hygiène n'exclut pas la consommation d'une petite quantité de produits carnés ou issus de l'exploitation animale quand ceux-ci ne remettent pas en cause la santé du consommateur.

Les raisons religieuses ?
Ce type de végétarisme s'appuie sur des dogmes, des textes, des pratiques plaçant l'animal au moins au même niveau que l'homme, sinon au dessus. Le caractère sacré de l'animal dans ces cas là est donc traditionnel et ne revendique pas d'opinion politique particulière comme d'autres types de végétarismes.
Toute vision religieuse est spirituelle. Chaque dogme se pose d'un côté ou de l'autre implicitement ou explicitement dans un rapport de l'homme à l'animal. Chaque vision du monde s'organise autour de l'homme avec d'un côté soit une force naturelle supérieure ou divine, de l'autre l'ensemble de la nature. En laissant de côté la métaphysique et les hypothèses d'existence de Dieu ou non, la nuance va se trouver dans la vision que l'homme se fait de lui même comme partie ou non du monde animal. Dans la conception bouddhiste des êtres par exemple nous sommes à la fois tous dans chacun et chacun dans tous, corporellement et spirituellement. De ce fait, manger des animaux revient à manger ses propres frères ou ses ancêtres. Les raisons spirituelles ou religieuses qui fondent des pratiques végétariennes ne peuvent s'appliquer directement au végétalisme.
En effet, les produits issus de l'exploitation animale ne sont pas concernés par l'âme de l'animal et ne peuvent faire l'objet d'une assimilation de celui-ci par la nourriture.
Cependant, la logique de respect de l'animal qui est montrée par certaines pensées religieuses peut s'appliquer aux conditions d'exploitation des bêtes et trouver dans celle-ci une violation de la parole sacrée. Si l'ouverture spirituelle ou religieuse permet de prendre conscience de l'individualité des êtres vivants ou de la souffrance qu'ils sont capables de subir, les dogmes ne mettent pas en relief l'idée défendue par certains défenseurs que l'animal subit dans tous les cas une domination de la part de l'homme (voir raisons éthiques).

Les raisons écologiques ?
Nous savons que la production intensive de viandes est néfaste pour l'environnement, par sa grosse consommation en eau, par le défrichement intensif et parce que les rejets de gaz à effets de serre sont même plus importants que ceux des transports. Le végétarien écologiste veut par son régime s'opposer à la destruction de la planète. Il est difficile de dissocier l'engagement politique de la conviction écologique dans ce cas précis. Le mode de production incriminé est directement lié au capitalisme, à la recherche de la performance et l'oubli d'une certaine réalité face à un fantasme économique. Si ces raisons seules fondent un choix alors elles n'excluent pas des produits certifiés, labellisés qui promettent des conditions de vie « meilleures » ou du moins « moins pires ».

Les raisons éthiques ?
Concernant la vie et la mort des animaux, la position éthique première s'oppose au traitement inacceptable que subissent les êtres vivants destinés à nourrir l'homme. Car les bêtes vivent et meurent dans des conditions tellement dures qu'elles bouleversent leurs comportements, leur nature, leur perception du réel.
Une personne sans cœur pourrait se demander à quoi bon leur permettre de bien vivre quand elles sont destinées à mourir. En laissant de côté les arguments d'hygiène et de santé de l'animal (qui sont très importants néanmoins) la question philosophique du statut de l'animal en tant qu'objet se pose. Elle doit également soulever une question tout aussi philosophique : celle du sens et de la valeur de notre propre vie. Comment considérer un animal dont la fonction est de servir l'humanité ? L'homme cherche un sens à sa vie, un but, une fonction. Doit-il pour autant affirmer que celle de l'animal est d'être mangé par lui ? Pourquoi certaines personnes sont-elles plus choquées face à de la viande de cheval, des grenouilles, ou de la viande de chiot ? Nous attribuons plus ou moins inconsciemment des valeurs aux animaux. Certains comme les animaux domestiques ont une grande valeur, d'autres comme certains animaux sauvages ont une très faible valeur. Dans ces deux cas il est difficile d'envisager se nourrir de ces bêtes car ils n'ont pas de valeur assez « neutre » ou moyenne pour susciter du dégoût.

Les raisons sensibles ?
Le plaisir est-il exclusivement physique, sensitif ? Non. Donnez à un enfant une assiette de viande et dites-lui que cette viande est de la chair humaine : il ne voudra pas y goûter. Le dégoût, revers du plaisir montre que l'homme est capable de raison et que celle-ci l'empêche de prendre du plaisir dans des activités dont la conscience lui rappelle que ses actes sont plus néfastes que bénéfiques. Il est pour cela non seulement absurde mais d'autant plus irritant de se voir naïvement nargué par des mangeurs de viande qui se vantent de profiter d'un luxe, d'un droit avec ce qui n'est qu'un plaisir sans conscience. L'homme peut être dégoûté par de la viande de chien quand il considère celui-ci comme un animal de compagnie, son meilleur ami. Il peut être à l'inverse également dégoûté par de la viande de serpent car il considère celui-ci comme un produit de trop mauvaise qualité pour être de la viande. Mais le dégoût peut être d'un autre ordre, quelqu'un peut refuser de manger de la viande pour son simple aspect, ou son simple goût (la sensation en elle-même). D'une manière évidente le goût seul ne peut justifier un régime végétalien qui exclut idéologiquement tous les produits issus de l'exploitation animale et donc même ceux dont les ingrédients n'affectent pas directement le goût.

Position philosophique d'un vegan
Lorsque le régime végétalien trouve ses fondements dans une réflexion philosophique plus radicale (de la racine) il devient un mode de vie, c'est à dire qu'il inclut une démarche générale quant à la consommation de produits issus de l'exploitation animale. En effet, en dehors de notre alimentation, l'industrie fait de l'animal-objet son chiffre d'affaires dans nombreux secteurs d'activités. La cosmétique, le pharmaceutique, l'habillement, etc... les choix de vie quotidiens impliquent directement un rapport avec l'animal.
De ce point de vue, au delà de la la consommation alimentaire de l'animal c'est une consommation indirecte et donc une exploitation de l'animal qui est dénoncée. La question que soulèvent les défenseurs des animaux est celle du rapport de l'homme à l'animal. En évoquant la domination issue du spécisme, le vegan militant tient à renverser la légitimité de celle-ci. De quel droit nous posons-nous en maître de l'animal ? Que fonde l'idée de propriété sur un animal ? Ces vastes questions doivent faire l'objet aujourd'hui d'une attention critique d'autant plus particulière qu'elle est en rapport direct avec les droits de l'homme d'une manière générale, de notre vision du vivant et de la justice en particulier.