jeudi 22 mai 2014

Normes sociales et libertés individuelles

Le féminisme interroge. Il pointe du doigt l'hétéropatriarcat. Il culpabilise celles et ceux qui contribuent au système de domination d'un groupe socialement déterminé par son genre sur un autre. Il bouscule les normes sociales.
Le végétarisme interroge. Il pointe du doigt l'industrie alimentaire. Il culpabilise celles et ceux qui contribuent au système de domination et d'exploitation de l'humain sur le règne animal et végétal. Il bouscule les normes sociales.
Il serait simple de croire que le féminisme ou le végétarisme ne sont portés que par une portion faible de la population en raison de ce qu'ils interrogent, ce qu'ils pointent. La barrière à franchir, le mur à abattre est le rempart constitué par la majorité, la moyenne, les gens : la norme.
Le normal est ce que les gens font et les gens font ce qu'ils font parce que tout le monde fait pareil, et tout le monde pense que c'est normal. Changer ses habitudes n'est pas un problème si tout le monde change en même temps. Mais puisque chacun se repose sur tout le monde, au final personne ne change.
Ce qui dérange avec des mouvements politiques d'une telle ampleur, c'est son étendue dans la  sphère dite "privée". La vie privée qu'elle s'incarne dans la sexualité ou la consommation serait soustraite à la politique comme un bastion de liberté à préserver. Et c'est ça qui dérange. Ce serait trop simple si nos actions privées, individuelles étaient indépendantes, sans conséquences. Et c'est ce que continuent à croire les gens "normaux" ou "normés".
Le féminisme et le végétarisme offrent des visions de la société mais pas seulement. En interrogeant les normes, en montrant qu'elles ne sont pas uniques, nécessaires et immuables ils nous montrent que l'on peut les changer. C'est bien cela qui dérange. L'hypocrisie générale de tout individu qui se retrouve face à une norme qu'il ne veut pas lâcher est toujours la suivante : il accepte la nécessité théorique de changer les choses, et admet que telle ou telle situation n'est pas parfaite mais il renonce à croire que les choses peuvent changer pratiquement en prétextant la complexité, la durée, l'incertitude...
Le féminisme bouscule car il questionne les rapports quotidiens, universels (mais pas absolus) des être humains entre eux, particulièrement ceux qui opposent les individus de sexes ou genres différents. Il remet donc en question beaucoup de choses dans la mesure où il dénonce des comportements quotidiens, les plus infimes et les plus intimes.
Le végétarisme bouscule tout autant et différemment. Il questionne quelque chose de quotidien, de banal mais aussi de très personnel et de très culturel. L'alimentation est une activité extrêmement sociale. Pourtant les critères premiers en ce qui concerne les choix de consommation sont le goût et le prix. Le goût renvoie à la subjectivité et au relativisme qui est toujours là pour sauver les apparences théoriques et le prix qui sert d'excuse pratique pour ne pas mieux manger.
Tout le monde veut que les choses changent, mais rares sont celles et ceux qui essaient car chacun attend de l'autre un déclic, un élan. Les normes sociales sont ce qui nous fait tenir, ils sont un lien, ils sont le liant, mais un liant qui englue, qui pétrifie.
La manière dont nous nous adressons entre hommes et femmes. La manière dont nous marchons, dont nous parlons, dont nous nous habillons, tout ce que nous faisons inconsciemment en tant que femme ou en tant qu'homme contribue à maintenir les normes.
Les produits que nous mangeons influe sur leur production. La production de viande dépend de l'agriculture mondiale, dont dépend l'humanité dans son ensemble. Manger des produits dits "biologiques" ou "naturels" c'est refuser l'utilisation de produits chimiques et la contamination des sols, de l'air, des eaux et de toutes les populations humaines, animales et végétales. Manger est donc la chose la plus simple, la plus banale, la plus quotidienne et justement pour cela la chose la plus originelle, la plus sacrée, la plus radicale, la plus politique, la plus sociale. Manger c'est choisir quelles normes sociales globales on veut pour notre monde.

Malgré tout ce qui a été dit ici, ne nous bousculons pas trop. Si tout changement est nécessaire (non seulement souhaitable mais aussi inévitable) il peut être progressif. Le féminisme et le végétarisme interrogent les normes, si ils enjoignent à les bousculer c'est surtout pour inciter chacun et chacune à reprendre en main, individuellement et collectivement, le processus de création et de légitimation de toutes ces normes sociales et quotidiennes. Il ne faut pas diaboliser des positions dites radicales et voir un but qui serait trop loin théoriquement (parce que chacun ne voit pas directement le sens et les enjeux du premier regard) ou pratiquement (parce que toute habitude est difficile à changer sans progression). Il faut voir que normes et individus se génèrent mutuellement. Ainsi toute norme n'est pas rigide et oppressante dès lors qu'on prend conscience de la marge de liberté existante en chacune.
Bousculer les normes ce n'est pas les supprimer pour en imposer de nouvelles et c'est également en cela que l'on peut comprendre féminisme et végétarisme (en mon sens) comme essentiellement politique et liés : il s'agit de fournir un modèle général de normes sociales comme processus permanent sur lequel on peut et l'on doit agir de l'intérieur, collectivement, sans chercher à imposer une vérité absolue.

jeudi 17 avril 2014

L'assiette de l'ascète

Le végétarisme n'est pas un idéal ascétique

Qu'est-ce que l'ascèse et que lui reproche-t-on ? Les détracteurs du végétarisme et les ignorants peuvent entretenir une image de cette pratique comme un sacrifice mortifère. Le cadre dans lequel la question du végétarisme s'inscrit qu'il soit motivé par des raisons éthiques ou écologiques est celui de l'hédonisme, qui se veut une philosophie, une éthique, un art de vivre basé sur la jouissance, et mettant sur le premier plan la capacité à profiter des plaisirs. Depuis cette société on condamne alors ce qui apparaît comme une ascèse et on discrimine celles et ceux qu'on considère comme ascétiques.
Il existe de telles pratiques affirmées et reconnues comme anormales ou pathologiques. On pourrait longuement remettre en question premièrement l'idée de norme mais cela fera l'objet de réflexions ultérieures. La boulimie, l'anorexie, l'orthorexie, etc... sont des comportements alimentaires qui relèvent d'un équilibre psychologique différent de la norme. Là où l'on pourrait croire que le végétarisme est anormal du point de vue du cadre que nous nous sommes fixés, c'est-à-dire l'hédonisme, il ne faut pas se tromper. D'une manière beaucoup plus simple on peut dire que devenir végétarien ne veut pas dire renoncer au plaisir.

La rhétorique simpliste qui ferait qu'avec l'hédoniste le plaisir serait la valeur suprême et donc celle sur laquelle nos comportements devraient trouver leur norme est simplement absurde. C'est pourtant un argument de ce genre qui est souvent repris par celles ou ceux qui ne veulent pas remettre en cause leur comportement alimentaire. Cet argument est le plaisir à manger de la viande, plaisir qui n'est pas nié en tant que tel par les végétariens mais qui est refusé comme seul critère. Si on devait en rester là, pour les omnivores il suffirait de nous laisser guider par nos instincts pour nous dire ce qui est bien ou pas. Le bon serait le bien. Mais l'on sait facilement réfuter un tel argument. En effet tout le monde s'accordera à dire qu'une chose peut être à la fois bonne, sans être bien. Un fumeur, un drogué, un violeur prennent du plaisir dans ce qu'ils font, mais chacun sait également qu'il agit mal d'une certaine manière.

Le végétarien en refusant de prendre un certain plaisir à manger de la viande ne refuse donc pas le plaisir en tant que tel, ce qui ferait de lui un ascète. Ce qu'il refuse c'est de faire passer son propre plaisir devant d'autres valeurs, d'autres intérêts comme la dignité de l'animal ou son intérêt à vivre, ou encore la sauvegarde de la planète, la cohérence d'un système mondial, etc... Il serait absurde de dire que le végétarien refuse de prendre du plaisir, comme il serait absurde de dire qu'un fumeur qui arrête de fumer renonce à toutes formes de plaisir. Pourquoi félicite-t-on un ancien fumeur alors que l'on brocarde un ancien mangeur de viande ? Du point de vue qui nous intéresse, l'intérêt pour un individu à prendre du plaisir et à faire passer ce plaisir égoïste, instantané devant d'autres critères est exactement du même type. On comprend alors en prenant l'exemple du fumeur pour mieux comprendre le cas du végétarisme que si on renonce à un certain plaisir ce n'est que pour mieux en apprécier d'autres.

Mais les plus hypocrites pourront encore avancer l'argument d'une hiérarchie des plaisirs et dire que des plaisirs gustatifs celui de la viande figure au sommet. Il faudrait alors effectuer une étude très poussée pour montrer ce qu'est le goût, et comment celui-ci indépendamment de nos représentations mentales et sociales s'organise. Ne dit-on pas qu'on ne discute pas des goûts et des couleurs ? Cela ne veut-il ainsi pas affirmer la relativité des sensations, que ce soit la cuisine ou la peinture ? Ainsi nous retrouvons le problème de norme laissé un peu plus haut et pouvons nous dire que s'il y a des modes et des courants en art, pourquoi en serait-il autrement en ce qui concerne la norme culinaire ? Pour un végétarien c'est une évidence. Nos goûts ne sont que des habitudes. Les habitudes changent et je ne connais personne qui n'ait jamais changé une seule de ses habitudes alimentaires. Nous avons chacun aimé des aliments étant petits que l'on aura laissé plus tard et détesté d'autres avant qui aujourd'hui font notre plaisir quotidien. Le plaisir de manger, le plaisir du goût s'éduque.

Ainsi, le plaisir de la bonne chaire et non pas de la chair comme les mauvais pourraient l'orthographier est une histoire d'habitudes. Les habitudes sont faites pour changer. Le végétarien alors n'a aucun regret à délaisser ce qui pouvait être pour lui le plaisir de la viande puisqu'il se régale en découvrant une infinité d'autres saveurs. Ceci est également important à noter. L'hédoniste de base pourrait être celui qui se sentirait obligé de goûter à tous les plaisirs, pour ne pas mourir idiot... mais cette logique trouve aussi vite ses limites. Partant du principe qu'il existe une infinité de plaisirs, et qu'il n'y a pas assez d'une vie pour tous les goûter, il faudrait n'en privilégier aucun et prendre tous ceux qui viennent. Mais, aussi absurde cela soit-il, si l'on devait s'intéresser à la quantité de plaisirs plutôt qu'à la qualité, en quoi un végétarien s'abstenant de manger de la viande serait-il défavorisé ? S'il existe cette infinité de plaisirs alors le retrait de produits carnés, et de tout produit d'origine animale n'enlève en rien la possibilité de découvrir et d'apprécier de multiples saveurs.

Enfin, en ce qui concerne le plaisir comment ne pas rendre compte de ce qui paraît également évident pour un végétarien qui s'assume à savoir que : associé au bien, le bon n'est que meilleur. Ce que je veux dire par là c'est que si le plaisir est physique, chimique, c'est-à-dire lié à notre corps ; la conscience que l'on a de ce qu'on mange est importante dans le plaisir que l'on peut prendre ou non à consommer tel ou tel aliment. Les sens dépendent de nos dispositions psychologiques. Si on se sent bien dans sa tête, on pourra prendre plus de plaisir. Si on sait que la nourriture que l'on mange est plus éthique, quand on sait que l'on réduit son impact sur la planète, sur la vie des autres humains et êtres vivants, alors le plaisir que l'on prend ne peut être que plus authentique, entièrement dépourvu de mauvaise conscience. Refuser la mauvaise conscience, avoir peur de s'engager, ne pas accepter ses responsabilités sont autant de choses qui seraient les véritables raisons de ne pas changer d'habitude alimentaire alors que l'on sait que celle-ci nous est néfaste, et non pas l'excuse de l'idéal ascétique et de la privation de plaisir que l'on impute trop facilement et naïvement aux végétariens, végétaliens et vegans qui sortent de la norme, sans nécessairement sortir de l'hédonisme.

mardi 15 avril 2014

Chroniques du chaos : le naturel et l'immuable.

Il y a des entités et des concepts que l'on convoque au tribunal de la vérité, que l'on invoque comme des vérités absolues, divines. L'enjeu de la réflexion est simple et large, il est éthique et politique, c'est-à-dire réellement pratique. Combien de fois la nature revient-elle sous forme d'argument massif pour clore une discussion ? Combien de fois le naturel que l'on dit avoir chassé revient-il au galop pour trancher un débat et les idées qui vont avec ?
Parmi de telles solutions miracles à toutes nos questions trône l'illusion très répandue de l'idée de nature comme réponse à tout. Il suffirait de l'interroger pour trouver la vérité. La Nature avec un grand "N". Quelle est-elle ? Certain-e-s iraient jusqu'à soutenir que ce n'est qu'une idée avec laquelle il faut en finir. Là n'est pas mon propos, bien que je sois plutôt enclin à suivre une telle injonction au moins d'un point de vue méthodologique. 
"Il faut manger de la viande parce que c'est dans l'ordre des choses", et "les relations homosexuelles sont contre-nature". Pas besoin d'aller chercher bien loin, nous trouvons des exemples grotesques à profusion pour peu qu'on tende l'oreille ou que l'on jette un œil autour de soi. D'un autre côté, il semble nécessaire si l'on se dit écologiste de vouloir défendre l'écosystème, le vivant, et une certaine idée de la dite nature. Comment alors tenir un discours qui soit cohérent sans recourir à des absurdités rhétoriques ?
Une fois de plus, ce que je propose dans les lignes qui suivent est simple, banal, classique. Il s'agit d'aller piocher dans notre langage des mots qui renvoient à des idées pour les opposer et montrer des nuances. La philosophie de cette manière s'oppose au langage, mais la soutient, elle cherche à l'affiner. Ce qui nous intéresse est donc d'affiner notre vision du monde, et ici plus particulièrement notre vision de ce qu'on appelle la nature, dans son rapport à l'immuable, dans son rapport à ce que, les philosophes en jubilent à chaque énonciation, le jargon appelle le transcendant, pour interroger ce qui semble s'opposer à elle également : la culture, le social, le construit.
La méthode de base pourrait se dire analytique : il faut décomposer, séparer et opposer les termes les uns aux autres pour mieux en saisir leurs essences : le naturel est-il l'immuable ? le naturel est-il le transcendant ? le naturel s'oppose-t-il au construit ? 

Pour tous les défenseurs d'un mode de vie qui serait plus naturel, que faire alors de l'artificiel ? On voit très vite et clairement que l'opposition naturel/artificiel ne tient pas debout deux secondes. Le discours anti-écologiste qui s'appuie sur cet antagonisme primaire entre le nucléaire et la bougie est la preuve manifeste du manque de profondeur de ses partisans faussement sceptiques. Le plus ironique se trouve dans l'inertie conservatrice de tous ces partis politiques qui fait de la situation actuelle, en ce qui concerne le nucléaire, une certaine nature qu'il faudrait respecter, et conserver. "La nature fait bien les choses" c'est que ce l'on aime à penser. Ainsi quand les choses vont bien, elles sont naturelles ou s'y rapportent indirectement mais quand les choses vont mal, en Ukraine ou au Japon, il ne s'agit tout au plus que d'une accumulation d'erreurs humaines. Et là, comment dire... il faudrait m'expliquer où se situe alors l'humain ? On aime le situer au-dessus de la nature quand c'est pour la dominer, mais quand il ne se domine pas lui-même c'est parce qu'il a toujours un pied dedans... et finalement on ne sort jamais de l'opposition antique entre la raison et les passions, l'une serait surnaturelle, le propre de l'homme tandis que le reste serait le résidu de nature...

On invoque toujours la nature pour ce qu'elle semble avoir d'immuable. C'est pour cela que l'on entend facilement qu'il faut respecter l'ordre des choses. Mais cet ordre n'existe pas. Il n'est toujours qu'une image de la nature qui nous arrange et dont nous nous servons à un moment donné pour justifier nos actes humains. La nature est chaotique en ce sens qu'elle n'a aucun ordre immuable, aucune finalité entièrement définie. Cela fait maintenant un sacré paquet d'années que Darwin a fait ses preuves, il serait en cela temps de prendre conscience que l'idée d'évolution n'est pas compatible avec le désir de constance. Il faut s'adapter. Cela n'est pas un jugement moral, c'est une réalité nécessaire, biologique et géologique. Les apologues du changement en ce sens s'ils ne font que répéter qu'il faut du changement ne déclament que des tautologies puisque la vie, la nature est mutation permanente. Cela n'enlève en rien l'existence et la pertinence de certaines lois de la nature, qui sont des lois physiques. Mais ce qui nous intéresse ici d'un point de vue pratique c'est la triste analogie qui est faite entre la nature sauvage d'un côté et la société politique de l'autre, qui toutes deux parce qu'elles sont visées comme des entités figées, ne peuvent jamais se correspondre en théorie ou en pratique.

Ce qui nous empêche de concevoir ce mouvement du monde, interne et nécessaire, c'est peut-être notre relent d'idéalisme concernant la nature et la nature des choses. En ce sens, je me ferai le porte parole de ce qu'on peut appeler l'existentialisme. En effet, il peut sembler plus rassurant de s'attacher à l'idée que l'homme a une nature définie et d'une manière plus large que les choses ont des essences définies, déterminées. Ainsi, qu'est-ce qui nous détermine ? La découverte de l'ADN nous pousserait à croire que certaines conditions physiologiques nous précèdent, mais nous savons à quel point il est dangereux de s'aventurer sur ce chemin déterministe. Y a-t-il une nature transcendante des choses ? Répondre négativement pourrait choquer plus d'un philosophe étant donné la tâche première que certains se sont donné : trouver la nature des choses. Mais des penseurs grecs nous apprenaient déjà que la seule chose qui ne change jamais, c'est le changement. Si on accepte cela, il n'y a donc rien qui nous dépasse, qui nous transcende, et tout ce qui peut nous déterminer, nous définir se situe dans notre monde terrien, quotidien.

De cette idée nous approchons de la nouvelle tâche de la philosophie : la déconstruction. Que doit-on déconstruire alors ? Nos comportements sont-ils naturels ou purement construits ? Mais s'ils ne sont pas naturels et s'il n'y a rien de vraiment naturel, quelle raison devons-nous trouver pour les déconstruire ? On voit ici aussi qu'il y a un certain risque à éviter, il ne faudrait pas tomber dans le vice opposé au naturalisme qui ferait de tout comportement un mal à mettre à bas. Ce qu'il faut comprendre c'est que ce qu'on appelle nature n'est qu'un prétexte pour asseoir tel ou tel comportement, ce n'est qu'une fiction qui instaure ou perpétue des normes. Autrement dit on pourrait se défaire de cet argument de la nature puisqu'il n'a aucune valeur : il peut servir n'importe quel intérêt et son contraire. S'il y a du travail pour déconstruire les concepts qui figent notre société, celui-ci ne peut donc s'appuyer sur l'idée de nature immuable ou transcendante.

Ne faudrait-il pas finalement nous détacher de notre langage ? Si nous parlons de la nature, de l'humanité, de l'animal, de la société, de la famille, etc... nous oublions peu à peu toute la richesse qui est le fondement de tout cela, des relations multiples et infinies qui existent entre les différentes natures, les humanités, les animaux de toutes espèces et de tous genres, les sociétés passées, présentes et futures, occidentales ou orientales, les individus qu'importent leurs âges, leurs sexes, leurs genres, leurs origines, leurs croyances, leurs coutumes... qui forment au final un tout ou des touts, qui font un monde ou des mondes indifférenciés à l'intérieur d'un magnifique chaos multiforme.

mardi 8 avril 2014

Trouver le bon geste


Réflexion sur la pratique de l'Aïkiryu Taïso. Avril 2014

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Calligraphier, peindre, méditer, tout comme se soigner par la médecine chinoise ou pratiquer le tai-chi-chuan, consiste donc à entrer en relation avec le Souffle qui est à l’œuvre dans tout ce qui est. Selon le taoïsme, l’homme peut écouter par l’oreille de la chair, il entendra le bruit du monde ; il peut également écouter par l’oreille du Souffle, il participera au processus de la transformation universelle. À l’instar de ceux qui ont atteint la vacuité du cœur, il entrera en résonance avec la pulsation du monde.
François Cheng, Et le souffle devient signe

Qu’est-ce que je recherche dans une pratique corporelle, et en particulier dans ce qu’on appelle un art martial ? Je cherche entre autres à me sentir bien, et ce but final se conçoit par la connaissance de son corps. Dans toute pratique sportive, qu’elle soit individuelle ou collective il y a la recherche de la bonne posture, de la bonne position, du bon geste, du bon mouvement. Et celui ou celle qui veut se perfectionner cherche à maîtriser le moindre des gestes. L’idée d’art martial se rapproche en ce sens de l’idée d’art en général, et peut-être d’artisanat. Mais il ne s’agit pas ici de nous intéresser au perfectionnement d’une technique, mais plutôt de décrire l’expérience d’une sensation. Quand je dis que je m’entends bien avec une personne ou un lieu je peux utiliser l’image d’avoir de bonnes vibrations, et un nombre incalculable d’œuvres musicales font l’éloge des good vibrations. Mais ce qui peut s’apparenter ici comme une finalité est aussi un moyen. Ainsi le regard que je porte sur l’expérience de l’harmonie à travers la vibration n’est pas seulement la recherche d’un but qui ferait de la vibration une fin en soi pour la sensation qu’elle procure mais aussi et pourquoi pas avant tout un moyen par lequel j’ai accès à mon corps depuis l’intérieur. J'ai voulu ainsi interroger l'expérience de l'équilibre, du mouvement et de la vibration. Ma réflexion fait le chemin suivant : qu'est-ce qu'un bon geste, une bonne position ? Un mouvement ou une posture qui sont équilibrés. Mais qu'est-ce alors que l'équilibre ? Est-ce l'inertie ou l'harmonie ? Il s'agit ici d'harmonie. Qu'est-ce alors que l'harmonie sinon l'idée de vibrations coordonnées, unies ? Je ne pensais pas parler autant de vibration quand j'ai commencé ce travail mais j'ai décidé de garder le titre, qui est le point de départ.
Du mouvement à l'harmonie...
Chercher le bon geste. La première séance est sûrement la plus déroutante. Je me place face au senseï qui enchaîne des mouvements et tente de les reproduire par simple mimétisme. Mais comment savoir que mes mouvements sont les bons ? Je dois observer les autres, m'observer et chercher des différences. Je dois surtout apprendre à ressentir mon corps, c'est-à-dire à l'observer depuis l'intérieur. Que se passe-t-il si je bouge mon pied vers l'avant ? Et si je lève ou si je descend un peu plus mon bras ? Quelle influence aurait une variation de l'angle de mon coude, de mon bassin ? Autant de détails sur lesquels je m'exerce et m'efforce tranquillement séance après séance afin de trouver le bon geste. Si je sais comment chercher, comment saurai-je quand je l'aurai trouvé ?
Position ou mouvement ? Doit-on chercher les bonnes postures pour construire un bon mouvement ou aller dans le mouvement chercher les bonnes postures ? Pour apprendre un mouvement de judo ou de danse on a tendance à l'analyser, le décomposer pour en apprendre ses composantes, mais existe-t-il une véritable différence entre la posture et le mouvement ? Il y a de toute évidence beaucoup plus dans un mouvement que la simple somme des positions qui le composent et ne peuvent être que des repères, des abstractions à certains moments donnés qui nous guident. Mais même au-delà de ça il semblerait que l'idée même de posture soit une illusion. La position n'est également qu'un repère, elle nous dit comment nous tenir, dans quelles limites nous devons nous mouvoir mais nous ne sommes jamais tenus à l'inertie. L’efficacité d’une posture semble être son équilibre. La bonne posture n’est pas une posture figée absolument, car cela voudrait signifier la mort, et l’équilibre n’est pas la recherche de la mort qui serait l’arrêt, car c’est la recherche de la constance dans l'inconstance.
De l'équilibre à l'harmonie. L’équilibre n’est donc pas un état statique. L’équilibriste est celui ou celle qui sait se balancer, on retrouve balance comme traduction d'équilibre en anglais. Et l'idée de balance me fait penser à cet objet de mesure qui fait s'opposer deux poids, deux forces. Cet équilibre sera finalement l'opposition du faire et du laisser faire. L’équilibre est une succession de déséquilibres. Ainsi entendue la position n’est qu’une abstraction d’un mouvement lent. Je pense que c’est à l’intérieur du mouvement qu’on trouve l’équilibre, qu’on trouve le bon geste, la bonne posture. Car la bonne posture n’est pas “en soi” dans un absolu, elle est justement le bon passage, le bon chemin (do), la voie par laquelle le mouvement est le mieux.
...de l'harmonie à la vibration
Prise de conscience. Lors d'une séance, il m’est arrivé quelque chose de particulier. Les conditions étaient différentes, nous étions dans un autre lieu, je me sentais un peu plus faible, un peu plus affamé, et donc moins concentré, moins relâché. J’ai eu du mal à effectuer certaines positions statiques du fait de mon corps qui semblait manifester un certain refus, un blocage par sa vibration. Ce n’était en effet pas un tremblement mais bien une vibration, c’est-à-dire purement mécanique. Et face à cette vibration de mes muscles la seule manière de retrouver un repos, c’était soit de détendre la position pour revenir à quelque chose de plus simple, de plus relâché, soit de pousser l’exercice au delà du blocage pour le débloquer. J'ai depuis pris conscience de cette idée de vibration comme la manifestation d'une énergie qui traverserait le corps (et la matière?). La prise de conscience du corps et donc sa connaissance n'est en fait possible que parce que celui-ci me fait obstacle par moments.
L’harmonie ou l’harmonisation est la mise en adéquation des vibrations. Deux vibrations sont harmonieuses ou en harmonie quand elles vibrent ensemble, sur un même rythme. L’équilibre, l’harmonie est donc aussi une question de rythme. Et nous comprenons en quoi il s’agit toujours de nous questionner sur le rapport entre la posture et le mouvement car il ne saurait y avoir d’équilibre absolu mais seulement un équilibre à travers le mouvement .Si nous entendons simplement équilibre comme ce qui ne bouge pas, alors nous pouvons comprendre l’idée d’équilibre comme ce qui ne varie pas dans le mouvement, c’est-à-dire l’harmonie ou la grâce qui fait qu’un mouvement est cohérent,esthétique harmonieux. Mais si la question de l’esthétique se pose davantage pour la pratique artistique pure que serait par exemple la danse, dans le contexte de l’art martial il convient de montrer que cet équilibre et cette harmonie a des vertus plus larges que la simple beauté visuelle. Le bon geste est le geste harmonieux, constant, celui à travers lequel la vibration peut continuer.
Le cœur qui bat, les muscles qui fléchissent, l’air qui rentre et qui sort de notre corps. Tous ces micro mouvements forment les vibrations perceptibles du corps, elles sont multiples. Elles varient en nature et en degré. Le corps vibre, cette vibration est la résonance du microscopique. C’est la vie. La respiration, le sang qui coule dans nos veines. Le mouvement du corps en lui-même. En ce sens l’harmonie, l’équilibre est une recherche permanente, consciente et inconsciente. Le geste, le mouvement est lui même une vibration. La position est une abstraction du mouvement. La position statique est une réduction de la vitesse mais peut se concevoir comme une tentative d’atteindre la vibration du corps à ne pas enfermer la vibration, l’énergie du corps, mais la canaliser. De même, un bon mouvement serait un mouvement à travers lequel la vibration du corps serait continue, et la difficulté de l’équilibre dans le mouvement consiste à éviter les discontinuités, ces coupures. Pour autant cela n’empêche pas l'accélération ou la décélération, mais à une certaine allure.
Il n’y a aucun intérêt sinon méthodologique à vouloir figer la vibration. L’équilibre, la vibration est en cela le mouvement perpétuel qui pourrait se retrouver même jusqu’au fond de la matière. Je pense alors à la vague et au mouvement de la mer, de l’eau. La vague est une abstraction du mouvement général de l’ensemble de l’océan, de l'étendue de liquide qui ne forme qu'une seule entité mais dont nous ne remarquons que les crêtes individuelles formées par l'écume des vagues. Comme le point ou la ligne sont des abstractions de l’esprit, car notre regard ne se porte jamais absolument sur un unique point ou sur une ligne absolument droite, ceux-ci constituent des horizons, des repères pour agir.
La vibration est mouvement. La vibration est l’opposition et la composition. Le vide et le plein. Il n’y aurait pas de vide sans plein, il n’y aurait pas de plein sans vide. L’être et le néant. La vibration est dynamique et statique. L’un et l’autre. Le yin et le yang. Le féminin et le masculin. Le jour et la nuit. La vibration est cette tension perpétuelle et nécessaire entre les opposés.
La pulsion de vie et la pulsion de mort. Nous sommes à la fois attirés par le mouvement car nous avons peur de mourir, nous avons peur de ne plus pouvoir nous mouvoir, comme nous sommes attirés par la quiétude, l’apaisement, le repos car nous savons que trop de mouvement nous fatigue. Si c’est la mort que nous fuyons, c’est l’amour que nous recherchons dans l’idée d’harmonie propre à la fusion. L’acte sexuel serait ainsi le moment suprême pendant lequel notre corps serait abandonné à ses vibrations les plus brutes, les plus intenses. Si le plaisir charnel est l'image type du plaisir, sans que la pratique de l'art martial ne vise l'orgasme elle recherche évidemment un confort, un plaisir. On peut penser qu'une posture difficile devient de plus en plus douloureuse, or avec le temps on peut perfectionner celle-ci pour la rendre plus agréable.
Lâcher prise !
Furitama. Dans l’exercice de Furitama où l’on cherche à secouer son âme nous sommes soumis à la recherche d’un équilibre, d’une harmonie. Nous devons trouver un juste rapport entre maîtrise et lâcher-prise. Un contrôle trop sévère nous rend trop rigides et incapables de laisser les vibrations se déplacer à l’intérieur de notre corps tout comme un trop grand relâchement. Chaque mouvement que j’effectue avec mes bras doit être mesuré et s’adapte aux sensations que j’ai comme réponses de mon corps entier. Il y a une limite entre mon corps passif et mon corps actif bien que ces deux se confondent. J’essaie de contracter certains muscles pour pouvoir en relâcher certains, j’essaie de faire varier la force de ces contractions. Je me concentre sur ce que je ressens et je fais varier l’amplitude du mouvement, le rythme ou l’intensité de manière à créer des différences. De ces différences de sensation je prends conscience de mon corps de manière presque indirecte puisque celui-ci étant détendu et soumis aux vibrations que je lui envoie, semble se détacher de ma perception subjective. Je sens des blocages, des muscles, des tendons, des os qui résistent qui freinent le mouvement.
Faire et laisser-faire. L’agir et le non-agir. Laisser vibrer c’est agir pour laisser agir, agir le mieux pour agir le moins. J’aimerais terminer par la calligraphie pour illustrer l’idée principale qui se résumerait au laisser-faire. Laisser faire s’apprend. Un bon calligraphe et un bon pratiquant ne doit pas chercher à maîtriser les techniques comme des objets qu’il faudrait s’approprier pour les dominer : la maîtrise n'est pas la domination (on pourrait aussi s'intéresser au rapport maître et élève). Le corps est un outil, un moyen pour l’aïkiryuka comme le pinceau pour le calligraphe. La finalité de la pratique serait alors de connaître suffisamment le pinceau pour le laisser faire, le laisser peindre tout en disparaissant derrière la volonté de l’artiste. La recherche d’harmonie doit viser la disparition, ou du moins son retrait, du support, du corps pour laisser apparaître directement l’âme, l’esprit de l’artiste. La maîtrise se remarque quand l’outil n’est plus un obstacle ou une contrainte, quand il devient neutre. Toute cette réflexion appliquée à l'art martial et la pratique particulière de l'Aïkiryu taïso se veut également plus générale, et peut se penser comme une philosophie, comme une réflexion sur le monde et le rapport qu'on entretient avec lui.

lundi 7 avril 2014

Pourquoi tout ça ?


Bonjour,
je suis désolé de passer par le biais du commentaire, mais je n'ai trouvé aucun moyen de te contacter autrement. Je le laisse donc sur un article choisit au hasard, et me permet de te poser cette question : quel est la finalité de ta recherche ? J'ai parcouru ton blog, et, même si je reconnais qu'il est remarquablement bien écrit pour l'époque, et qu'il parle d'un sujet qui me tient terriblement à coeur (et me semble terriblement oublié en ces heures sombres de marches cadencées vers le futur, où la philosophie serait en vérité d'une grande aide), je ne comprends pas l'approche qui te caractérise. Une volonté de faire sa propre philosophie, mais avec un côté très "dissertation" ? Synthétiser le travail des grands penseurs à la sauce moderne ? Quelles sont tes motivations, qu'est-ce qui a bien pu te pousser à te lancer dans une telle entreprise ?
Bien à toi
Merci cher-e inconnu-e pour ce message qui me pousse à expliciter mes intentions !
Il y a plusieurs facteurs qui entretiennent mon écriture. D'abord il y a la volonté simple de matérialiser des pensées, en faisant cela je peux leur faire face, leur donner forme et les observer avec du recul. Il y a donc d'une manière très instinctive le besoin primaire d'écrire. La question est alors de savoir à quoi je pense ! Qu'est-ce que je veux dire ? Qu'est-ce que je cherche à montrer, à faire voir ? Les thèmes abordés parlent d'eux-mêmes et si il semble y avoir une certaine profusion je pense qu'on peut y voir une cohérence dans le fond. Mes réflexions se nourrissent des interrogations concrètes qui me touchent, en fonction de ce que je vis.
Ma recherche se veut originale sans être prétentieuse. Les idées ne sont pas nouvelles mais les points de vue et perspectives tentent de l'être. Comme tout travail un minimum philosophique il y a l'idéal d'une vérité, d'un chemin vers le juste. Mais il y a surtout méthodologiquement le doute, la critique, la remise en question du monde qui nous entoure. Rien n'est sûr, rien n'est certain et rien est vrai en cela.
Les articles se veulent ni trop longs ni trop courts et reflètent toujours un moment de ma pensée. Si on croise de temps à autres des références bibliographiques j'essaie d'éviter de m'en remettre aux anciens. Le caractère modeste de ce genre d'écriture réside pour moi dans l'idée d'une philosophie soft, douce et vulgaire, populaire comme l'idée de soft power. Je me dis que les idées défendues ici doivent et peuvent être entendues par chacun et chacune sans devoir lire des pages et des pages de philosophes morts... avec tout le respect que je leur dois.
Je tiens à garder un œil toujours ouvert sur le maximum de sujets d'éthique, de politique, d'art, etc... les questions des nouvelles technologies et d'une société en changement peut constituer le cœur d'une inquiétude à l'origine de toutes ces réflexions. Comment continuer à construire une société d'humains et de non-humains à l'intérieur de tout ça ? Et derrière mon masque de cynisme se cache peut-être un poète qui se demande quelle place laisse-t-on à la beauté, à l'amour ?

Une autre remarque pose la question de la forme et peut-être le style. Je ne prétends pas structurer mon propos comme des dissertations, en fait c'est plutôt le contraire. Cela ne signifie pas l'absence de structure. Ce qui me dérange avec l'idée de dissertation c'est la volonté de trancher une question et d'organiser sa réponse de manière très méthodologique, très équilibrée en cherchant à faire avancer le lecteur vers une réponse. Ici, les questions ne sont jamais posées sans que les réponses ne me questionnent elles-mêmes. Il ne s'agit pas d'essayer de résoudre des problèmes académiques mais plutôt de les poser. Cela sonne à nouveau très scolaire mais c'est pourtant là la base d'un travail de philosophie. Je ne prétends pas fournir la ou les réponses mais plutôt à montrer ce qui pose question, ce qui mérite un intérêt, ce qui est à résoudre sans sembler l'être.
Bien sûr, en évoluant les pensées se structurent et s'articulent d'une manière de plus en plus cadrée, se nourrissant de concepts de plus en plus complexes peut-être aussi. Mais le but reste le même : pouvoir être compris et entendu par une majorité. La philosophie ne sert à rien si elle développe un langage incompréhensible qui ne fait que parler de son nombril. Il y a de très bons côtés dans l'exercice de la dissertation, car cela n'est rien d'autre qu'un exercice scolaire, mais il y a aussi des choses qui me dérangent. Je préfère ainsi structurer tel ou tel propos suivant les envies, les humeurs et laisser aller l'esprit brouillon. Même si certaines phrases restent incomprises ou obscures j'aime leur caractère brut, authentique car elles reflètent toujours une pensée en devenir, un moment de cette pensée.
Ceci dit j'espère être assez clair !

samedi 22 mars 2014

Bricolage et décroissance (3/4) : Bricolage de la pensée

IIème Partie : Le bricolage comme forme

Il s'agit dans ce second mouvement d'inverser l'analyse avec son objet ou plus exactement d'approfondir cette même analyse en prenant la philosophie et la politique comme objets bricolés. C'est une démarche premièrement méthodique qui doit permettre de fournir des outils critiques. Nous essaierons de prendre comme points de départ les mêmes positions qui ont été prises dans la première partie afin d'en discuter la pertinence. Bien que l'on s'intéresse à l'époque qui est à la nôtre, nous ne saurions affirmer la volonté de mettre à jour une thèse, un dogme qui fera de l'ère moderne une ère du bricolage. La philosophie comme pratique d'un bricolage intellectuel doit donc être comprise en deux sens opposés : une création positive dans la pensée spéculative ou pragmatique qui ne tient rien pour acquis et une pirouette technique qui fait de la politique institutionnelle une reine de l'hypocrisie et de l'illusion.

A/Bricolage de la philosophie

1.Qu'est-ce qu'une philosophie bricolée ?

La philosophie est un système de pensée qui se construit à l'aide de la langue. Une philosophie bricolée serait une philosophie qui utilise des éléments déjà existants dans d'autres formes de pensée. Selon cette définition toute philosophie serait bricolée. Elle utiliserait des mythes, des concepts déjà utilisés et usés. Elle reprendrait des images antiques pour servir le même but qu'elle a toujours poursuivi jusqu'ici. Comment ne pourrait-elle pas être alors une philosophie bancale, poussiéreuse ? Si on s'en tient à une simple analogie on peut croire que la philosophie doit sans cesse créer. Doit-elle pour autant être dans la production continue ? On pourrait en suivant notre procédé faire l'hypothèse de deux types de philosophie : une philosophie comme objet industriel, produite à grande échelle, flambant neuve et une philosophie du particulier, personnelle car fabriquée par chacun avec des éléments issus de cette autre philosophie. Jusqu'où peut-on tenir la comparaison ? Peut-on faire ainsi une critique de la philosophie systématique qui a toujours eut l'ambition de porter en un seul discours toutes les réponses aux questions que l'on se pose ?
Il est naturel de vouloir également critiquer les pensées toutes faites, définies et en un sens finies, achevées. Que dire alors de ces discours conservateurs qui semblent restés coincés dans un autre espace-temps et qui confondent l'artisanal et le traditionnel ? Que dire alors de l'appauvrissement des discours en général qui se laissent enfermer, cadrer par les médias, ces nouveaux chiens de garde. Avec eux la pensée a laissé place à l'opinion. L'opinion c'est la pensée toute faite, le prêt-à-porter du raisonnement, le prêt-à-penser ; l'opinion c'est la pensée industrielle qui devient vérité et norme à mesure qu'elle s'étend et qu'elle se popularise ; l'opinion c'est le fast-food de la réflexion : le fast-think qui propose des solutions à faible valeur intellectuellement nutritive pour des problèmes superficiels en contrepartie d'un plaisir accru ; l'opinion c'est alors la pensée gelée, surgelée, figée, édulcorée, sophistiquée, synthétisée.
Le sujet consommateur de pensée qui n'en est plus, comme ces conserves de légumes qui n'ayant vu ni la terre ni le soleil n'en sont plus vraiment, renonce à cuisiner (avec tout le plaisir qui s'y rattache) et préfère seulement réchauffer. Il n'a plus besoin de cahier ni de crayon puisqu'il n'écrit plus, à peine a-t-il besoin de sa langue sinon pour répéter comme un perroquet, il lui faut simplent un écran et son doigt. La barquette est gelée, surgelée, chauffée, réchauffée, refroidie. L'opinion est éditée, distribuée, reprise, commentée, twittée, oubliée. Mais comme ces légumes industriels sans saveur il faut user et abuser de sel, d'exhausteur de goût si goût il y a encore. L'opinion s'inscrit alors toujours dans une polémique, un « buzz », une info « choc ». L'opinion doit être instrumentalisée et clairement marquée politiquement. On comprend bien alors que le problème n'est pas de se positionner sur l'échiquier politique, mais c'est de s'y trouver pour s'y trouver ; l'erreur c'est de croire qu'il suffit de faire vibrer l'air qu'il y a devant sa bouche en annonçant une couleur pour faire de la politique. Effectivement c'est une certaine manière d'agir politiquement, c'est brasser de l'air, remuer la poussière. Mais c'est réduire la réflexion politique au vote. C'est réduire l'action politique au choix cornélien. C'est réduire la politique à ce qu'elle n'est pas. C'est ne voir que des alternatives gauche/droite ; nucléaire/bougie ; croissance/austérité, immigration/frontières, etc...

2.Fétichisme

On peut collectionner les philosophies comme les livres qui les expriment. On aurait alors une grande bibliothèque et une grande érudition dans laquelle on pourrait piocher les plus belles citations pour faire bonne impression. On viserait alors la philosophie en tant que telle, comme la preuve de notre intellectualité supérieure. On peut développer le syndrome du fétichisme avec un seul livre, un seul auteur, un seul courant. En politique cela revient à continuer de se dire socialiste, démocrate ou que sais-je, pour garder l'étiquette, le nom, l'apparence. Il est séduisant de se rapprocher d'un courant de pensée dans une démarche de recherche d'identité mais le risque est de s'attacher à cette identité par crainte de changement. Le fétiche c'est l'objet qui est à la place de ce qu'il représente. La philosophie, la politique d'apparence et d’apparat s'appuie en ce sens sur des belles citations, se revendiquant de certains auteurs qui fondent une caution politique et intellectuelle mais les discours bien enflés ne cessent d'être vides. Pour continuer l'analogie du bricoleur et du politique il faudrait parler de l'artiste créateur, celui qui récupère de beaux objets et qui les mets ensemble, celui qui compose en reprenant des slogans de mai 68 pour en faire des toiles d'art moderne, des t-shirts, des meubles faussement usés ou des draps de lit.

3.Accumulation

Le capitalisme n'est pas seulement l'accumulation de valeurs financières. Tout se capitalise : on le voit bien avec les réseaux sociaux où les amis acquièrent de la valeur ajoutée. En entreprise on fait des bilans pour gérer toutes sortes de capitaux : humain, émotionnel, symbolique, etc... Il faut alors accumuler des compétences, des connaissances, de l'énergie. Que faire alors de toute cette collecte ? À force d'intérioriser ne va-t-on pas tout simplement dégueuler ? C'est en tout cas principalement ce que m'inspire cette société de l'hypercapitalisation où l'injonction de plaisir et de bonheur doit passer par la consommation et la surenchère. Tel est le nouvel impératif catégorique : il faut le dernier smartphone trop pratique, il faut la dernière voiture trop rapide, il faut le dernier pull trop joli et cela à n'en plus finir. Les publicités nous crachent au visage leur innocente violence à tous les coins de rue et nous enjoignent à prendre la pilule, celle qui nous laissera dans le monde des illusions.
La difficulté à faire de la philosophie est peut être dans la capacité exigeante de tri et d'ordre. Pour éviter une accumulation sans fin il faut créer. La lecture est l'acquisition d'une matière qu'il convient ensuite de remettre en forme. Parfois on s'aperçoit qu'un bel objet, une belle idée philosophique en tant qu'élément ne trouve cependant pas sa place dans le projet qui est le nôtre. Il faut alors le mettre de côté pour plus tard, pour un autre travail ou carrément l'oublier, le jeter en sachant qu'on en retrouvera des similaires lors de prochaines lectures. De plus la métaphore s'arrête ici car si on peut jeter des choses matérielles, les idées et les concepts sont plus difficilement effaçables. Il est aisé de retourner se plonger dans un livre pour retrouver un ancien concept et la mémoire agit plus par sédimentation, par recouvrement que par remplacement : l'expression « se creuser la tête » prend alors tout son sens !

4.Fonctionnalisme

Quelle serait la fonction de la philosophie ? La philosophie doit-elle remplir sa fonction pour être philosophie ? Doit-elle correspondre et se conformer à des normes ? Les biens pensants sont alors là pour nous borner voire nous border, éviter nos débordements et nous materner. Les intellectuels nous disent comment agir mais c'est bien là leur seule action. Il ne faut pas oublier que si la philosophie doit être un outil, elle n'est pas un outil quelconque. Elle est un metaorganon, l'outil qui dépasse l'outil. La philosophie dans cette métaphore est un outil de mesure, d'évaluation. Sa fonction est alors de définir la fonction des autres disciplines et doit veiller à ce que cette fonction soit respectée. Les intellectuels qui brassent de l'air sont tels ces agents des travaux publics qui s'appuient sur leurs outils pour mieux regarder le temps passer. Soit ils s'appuient sur leurs philosophies pour mieux être médiatisés, soit ils arborent fièrement celles-ci sans en faire vraiment usage. Et finalement ces penseurs ou ces politiques qui gardent précieusement leurs idées dans le monde des possibles craignent peut-être de déchirer l'emballage pour se rendre compte que le paquet est vide.

5.Pragmatisme et relativisme

La philosophie c'est ce qui marche. Chacun peut alors construire sa propre pensée à partir de son vécu, des événements et des rencontres du passé. Si l'on veut sortir de l'industrie de la philosophie et de la pensée unique il ne faut plus apprendre telle ou telle pensée, il faut apprendre à penser pour que chacun-e puisse ensuite construire sa réflexion propre. Mais l'illusion serait de croire que cela suffirait à faire de chacun-e de nous des individus atomisés, indépendants, autonomes, incapables de nous entendre. Cela n'est ni possible, ni souhaitable dans une certaine mesure. Même si nous ne manipulons pas les outils intellectuels qui sont à notre portée de la même façon, dès que nous employons les mêmes outils nous agissons toutes et tous dans le même champ de possible. Une première chose est de penser que ce champ a des limites qu'il convient de repousser avec le matériel, les techniques et les méthodes actuellement disponibles ; une seconde idée est de vouloir créer d'autres techniques et d'autres méthodes, à la fois pour élargir les domaines déjà existants mais surtout pour en ouvrir de nouveaux.

Le végétarisme politique : plus qu'une mode, un mode de vie...


VÉGÉTARISME, VÉGÉTALISME, VÉGANISME
Modes de vie : éthique(s), écologie(s), politique(s) ?

Introduction d'une discussion publique...

Il s'agit ce soir non pas de questionner le contenu d'une éthique végétarienne ou vegan, il ne s'agit pas de faire de la sensibilisation ou d'apporter des preuves du bienfait d'un tel mode de vie. Les raisons de tels régimes alimentaires et modes de vie peuvent être diverses et multiples. Nous nous intéressons ici à ce qu'on peut appeler un végétarisme éthique et que je qualifierais volontiers de politique. La question est de savoir pourquoi on est en droit d'appeler une telle attitude de politique.
La question est de savoir pourquoi des modes de vies dits alternatifs mais acceptés idéalement ne sont pas adoptés par une majorité d'une part et d'interroger ce qu'est la revendication d'un mode de vie dans un cadre politique, c'est-à-dire qui dépasse le simple rejet personnel des normes d'une société.
Nous souhaitons interroger la forme et son efficacité ou son inefficacité. Nous pouvons donc également nous demander si d'autres modes de vies et de consommation sont pertinents politiquement ou s'ils ne sont que des manières de s'affirmer individuellement. Comment un mode de vie qui est subjectif peut-il valoir sur un plan de l'écologie et de la politique ?
En effet, à première vue les personnes végéta*iennes qui sont encore très peu nombreuses en France ne semblent pas poser de problème pour la société, c'est-à-dire qu'en tant que mode de vie cela ne bouleverse pas l'économie ou les institutions. Pourtant, si l'opinion publique semble reléguer l'habitude alimentaire sur le plan personnel, ma conviction est de montrer que c'est à travers l'action personnelle et un certain rayonnement de mode de vie que l'on peut établir une habitude de consommation ou de non-consommation en véritable position politique.
1) Une première idée est de dire qu'il n'y a aucune action qui n'aie de conséquences qui soient purement personnelles et réservées au cadre privé. Nous sommes toutes et tous en société c'est-à-dire en relation les uns avec les autres. L'économie capitaliste néolibérale repose sur cette capacité aujourd'hui poussée à son maximum de pouvoir interagir indirectement mais de manière réellement effective les un-e-s sur les autres.
2) J'aimerais défendre l'idée assez simple qu'en ce qui concerne l'éthique d'une manière générale, chacune de nos actions est portée vers ce qui nous semble être un bien sinon absolu, au moins universel. Cela veut dire que quand j'entreprends une action et quand je consomme d'une certaine façon c'est que je postule l'idée que la majorité des gens sinon devraient au moins pourraient faire comme moi. Il n'y aurait donc aucun mode de vie qui ne reposerait pas sur une éthique.
3) En tant qu'il est porteur de certaines valeurs, un mode de vie clairement affirmé est donc en soi une revendication de ces valeurs. Il est alors une critique ouverte, sinon exprimée dumoins toujours sous-entendue d'autres modes de vie. Toute action, tout mode de vie alternatif est donc en cela une critique du système dominant qui fonde la norme.
4) Pour défendre une efficacité politique d'un mode de vie dans ce monde capitaliste il faut accepter plusieurs prémisses : a. nous vivons dans une société où c'est la loi du marché qui gourverne. b. le marché ne fonctionne que parce que nous sommes la base libre du système sur lequel il repose. La conclusion doit être pessimiste pour le présent et optimiste pour le futur. On peut en effet se dire que si nous en sommes arrivés là c'est de notre faute, mais cela nous laisse aussi la possibilité de changer la donne.
5) Au contraire on peut aussi se dire que la situation économique, écologique dans laquelle nous sommes est due à la structure du système capitaliste et nous en sommes que les victimes, de là la question est de savoir comment agir pour changer cette structure. Bien sûr il est possible d'envisager un diagnostic qui soit entre ces deux positions précédentes.
6) Comprendre l'idée d'écologie au sens large c'est se dire que partageons un écosystème au sein duquel nous avons des responsabilités, au sein duquel nos actions ont un poids. De toute évidence l'écologie est la prise en compte à la fois de l'humain, de l'animal et du reste du « vivant ». Il est donc absurde de vouloir ne prôner une habitude alimentaire qui ne viserait qu'une seule de ces dimensions.
7) Nous pouvons nous interroger d'un point de vue global sur la question en philosophie et en politique de la cohérence entre le discours et la pratique. Il ne s'agit pas de classer graduellement du plus vertueux au moins vertueux tel ou tel régime alimentaire ou mode de consommation, mais nous devons nous interroger sur la différence pratique d'un discours qui peut être le même entre un végétarien et un végan. Oubien doit-on directement conclure que deux modes de vie différents sont forcéments représentatifs de deux pensées différentes ? Inversement, deux pratiques identiques peuvent représenter des pensées distinctes.
8) D'un autre côté pour dévaloriser un mode de vie, une attaque simpliste consiste non pas à interroger le contenu mais à critiquer la forme au travers de la cohérence et particulièrement dans ce qui peut être perçu comme un manque de rigueur. L'exigence à l'égard de celles et ceux qui sortent de la norme est toujours plus grande que pour soi-même à quoi l'on se défend toujours en disant que personne n'est parfait. En effet...

jeudi 6 mars 2014

Éthique et radicalité. La rigueur instigatrice de normes.

La rigueur n'est pas l'acèse. La rigueur n'est pas l'austérité.

La rigueur est choisie comme l'est l'acèse, mais s'il y a un manque voire une souffrance parfois dans la rigueur, celle-ci n'est jamais la fin, contrairement à ce que se donne l'acèse comme but.
Le but de l'acèse est la souffrance, cette souffrance étant elle-même un moyen pour accéder à une autre fin comme la connaissance de soi, d'une réalité ou que sais-je...
La rigueur est souvent vue de l'extérieur comme une forme d'effort et de souffrance. C'est toujours parce qu'on voit dans l'autre, celui qui est plus rigoureux que soi, un effort qui nous semble impossible ou indésirable pour soi qu'on qualifie cette rigueur de souffrance involontaire et finalement d'acèse.
L'éthique a indéniablement à voir avec la peine et le plaisir et cherche à demander dans quel cas est-il préférable de renoncer à un plaisir pour éviter une peine ou dans quel cas est-il envisageable de subir une peine pour pouvoir profiter d'un plaisir. Qu'est-ce qui en vaut la peine ? Voilà la question.
Mais la rigueur bien qu'elle puisse s'accompagner, surtout au début quand on change ses habitudes, d'une certaine souffrance, ou plutôt d'un certain manque, d'un désir ou d'une frustration, celle-ci ne vise en aucun cas ces dernières.
L'acèse est-elle un sacrifice ? La rigueur pousse à mettre en avant des valeurs et effectivement à renoncer à certains biens ou plaisir au nom justement de ces valeurs. Mais il ne faut pas confondre et croire que la rigueur est le refus de tous les biens et tous les plaisirs. Car l'idéal acétique (très bien critiqué par le plus grand de tous les philosophes nihilistes) est exclusivement porté vers la peine et la souffrance tandis que la rigueur est un moyen, une méthode, une règle.
Pour autant cette règle si sévère puisse-t-elle être n'est pas l'austérité, car il peut y avoir de la rigueur sans austérité. La rigueur en soi est plus qu'une valeur, elle serait presque une vertu, encore que cela ne nous soit d'une grande importance.
La rigueur comme méthode éthique vise au contraire comme toute pratique éthique à éviter la souffrance, et si elle doit passer par une douleur ou un manque c'est pour éviter une douleur ou un manque plus grand. C'est ce que ne voit pas l'hédonisme contemporain que rien n'arrête. Tout, tout de suite et ici. La rigueur au contraire se fait mesure.
Il faut distinguer la souffrance (un mal profond, continu, croissant, s'inscrivant dans une certaine durée) des peines ou frustrations passagères, légères, possiblement liées au manque ou au désir mais qui s'estompent facilement. Ainsi si l'acèse vise une certaine souffrance, la rigueur l'évite en acceptant des moindres maux.
Là encore le désir ne se conçoit que dans une comparaison, dans une mise en perspective entre l'actuel et le possible. Mais la rigueur est aussi une manière de rejeter des possibles. C'est une façon de dire "si je suis rigoureux alors je dois considérer cette situation comme inacceptable".
L'acèse est personnelle. La rigueur éthique est tournée vers le groupe, elle ne concerne pas que l'individu car elle le pose aussi comme modèle. On peut être rigoureux pour soi seulement mais comment dans un tel mode de vie cette rigueur ne s'apparenterait-elle pas à une forme d'acèse ? C'est au fond le risque et la peur que suscite toute rigueur.
On peut facilement parler de fascisme de la rigueur, mais en nous situant à une échelle politique il faut parler d'austérité. L'austérité est une forme de rigueur institutionnalisée et donc imposée par le groupe sur l'individu. La rigueur au contraire part de l'individu et vise non pas à l'imposer mais à la proposer au groupe comme mode de vie, comme modèle, comme possible.
Végétarien-ne, décroissant-e, féministe, etc... dès que l'on se situe sur un plan éthique et politique en affirmant une position à travers un mode de vie, à travers des habitudes et un changement de comportement on est facilement décrit comme radical-e. Et l'argument souvent avancé qui ne tient pas deux secondes est celui de la mesure, du juste milieu, de l'évitement des extrêmes.
Pourtant si l'on veut être un minimum cohérent dans la vie quotidienne entre nos gestes et nos paroles, si par exemple on se dit être contre le sexisme, le capitalisme, l'industrie du nucléaire, l'industrie de la viande, le consummérisme, etc, etc... cela demande une certaine rigueur. La rigueur n'exclut pas les écarts, car la rigueur conçue comme règle est un guide de conduite, qui doit nous aider à nous repérer. Cependant si toute règle accepte plus ou moins des exceptions, pour que la règle continue d'être la règle il faut que ces exceptions se fassent rares et justifiées. Et puisque toute éthique vise sinon la perfection du moins le perfectionnement de soi, alors la rigueur doit pousser chacun-e à réduire encore davantage ces écarts.
Si je me dis écolo, comment justifier le fait par exemple d'utiliser autant ma voiture, de prendre l'avion, d'utiliser des appareils énergivores, de produire tant de déchets, etc... il semble alors cohérent d'adopter une règle d'amélioration de mes comportements. Seulement, si nous avons facilement tendance à qualifier un changement de comportement avec l'idée d'une attitude rigoureuse, cela n'est possible qu'à partir d'une certaine norme.
En effet la rigueur est toujours une norme qui se pose comme supérieure à la norme en place. C'est ainsi qu'il faut comprendre les comportements éthiques, notamment avec le végétarisme, qui cherchent à mettre en avant leur caractère normatif. Ainsi entendue, la notion de rigueur devient quelque chose de beaucoup moins contraignant, car elle ne fait que refléter un écart entre différentes habitudes, différents comportements.
De cette remarque il est à nouveau possible de différencier la rigueur de l'austérité, là où cette dernière a toujours un caractère temporaire et délimité. La rigueur se veut novatrice, elle cherche à instaurer un nouvel ordre.
Y a-t-il donc encore à sens à dire de quelqu'un qu'il est "trop" rigoureux ? Ou ne veut-on pas ainsi manifester du trop grand écart qui sépare la norme confortable et partagée par la majorité du comportement vertueux et reconnu comme tel mais tellement exigeant...

lundi 3 mars 2014

Le visible et l'invisible

On ne croit que ce que l'on voit. Il y a dans cet dicton l'idée d'une force inégalable de l'expérience visuelle, de ce qui est perceptible par nos sens. Si on en reste à cela, nous sommes empiristes. Pourtant, l'imagination et la connaissance nous apprend à voir au-delà des apparences.
Le visible est ce que l'on voit, l'invisible ce que l'on ne voit pas, qui est caché.
Mais on peut apprendre à voir ce qui est caché, non pas le percevoir directement mais tout en sachant qu'il reste caché, en avoir pleinement conscience. N'est-ce pas alors cela "voir" ? C'est-à-dire avoir conscience de la présence d'une chose. Vous voyez ce que je veux dire ? L'expression fait sens alors qu'exclusivement utilisée à l'oral elle ne renvoie à aucun symbole visuel. Cela confirme donc l'idée que le visible n'est pas seulement ce qui nous est donné par les sens, comme un chaos sensible brut, pur auquel nous aurions accès ou non. Il s'agit en effet déjà de créer du sens, d'interpréter. Ainsi le visible n'est pas seulement le matériel et l'invisible n'est pas simplement l'immatériel.
Aujourd'hui ce qui m'apparaît comme le problème principal dans l'écologie politique et la prise de conscience touche précisément à cela. Nous ne voyons pas, non pas parce que nous ne savons pas où regarder, mais parce que nous ne voulons pas savoir, nous ne voulons pas voir. Et quand je dis nous évidemment je pense plutôt "vous" et vous pensez "eux".
Le nucléaire est un bien triste exemple de cette conscience qui se refuse de voir. Les effets sont matériels, palpables, ils sont physiques, ils existent. Pourtant ils ne sont pas complètement visibles. La radioactivité ne se voit pas, elle peut se matérialiser par des détecteurs, qui la rendent alors visibles mais puisqu'on ne peut jamais voir la radioactivité elle-même que par ses effets, on peut toujours se mentir et se dire que ces effets ne sont pas ses effets.
Les produits que nous achetons sont un autre exemple. Que ce soient les traitements chimiques, les conditions de vie ou de mort des animaux exploités industriellement ou artisanalement, les conditions de vie des ouvriers, etc... tout cela n'est pas visible mais bel et bien matériel, purement matériel. Seulement nous ne voulons pas voir, et il nous suffit de croire que tout va bien pour éviter des problèmes de mauvaise conscience.
Qu'est-ce que la conscience ? Qu'est-ce que la bonne ou la mauvaise conscience ? Être conscient de quelque chose c'est faire une action, sentir une chose et en même temps ressentir un certain effet personnel, subjectif. Avoir bonne conscience serait alors ressentir un certain plaisir au moment de l'accomplissement d'une action tandis qu'avoir mauvaise conscience serait ressentir une gêne ou pourquoi pas même de la peine au moment d'une action. C'est pour cela qu'on préfère ne pas savoir. Car une fois que l'on sait, on n'est pas obligé de changer ses habitudes, seulement nous avons notre conscience qui nous travaille, cela veut simplement dire qu'à chaque fois que l'on fait quelque chose dont on sait des conséquences néfastes, alors qu'avant on préférait ne pas se poser la question de ces conséquences, notre conscience nous rappelle par un sentiment désagréable que nous avons la possibilité d'agir, et avec cette possibilité une certain devoir de changer.
Cette réflexion sur le visible et l'invisible n'est pas du tout métaphysique, vous l'aurez compris. Il ne s'agit pas d'atteindre un absolu, une transcendance... mais simplement de prendre conscience que tout phénomène qui existe est précédé et suivi d'autres phénomènes. Toute action a une cause et est la cause d'autres événements. Rien n'émerge, rien ne surgit, rien ne tombe du ciel.
Les nouvelles technologies sont ainsi ce qu'il y a de plus effarant dans ce mythe de l'apparence, du visible et de l'immatériel. Puisque l'on a accès à un contenu qui est similaire matériellement et potentiellement à des milliards et des milliards de livres avec un simple écran et quelques centimètres cubes d'électronique, l'on s'imagine que ce contenu numérique est immatériel. Je sais que les gens ne sont pas naïfs et se doutent que le contenu du web ne flotte pas dans les nuages mais il faut avouer que l'idée la plus séduisante du moment est bien celle d'un internet propre, écologique, démocratique, etc... parfait en somme. Pour faire simple il faut rappeler que les données stockées pour le web nécessitent d'énormes machineries qui elles-mêmes nécessitent énormément d'énergie, sans compter toute l'énergie qu'il faut pour la fabrication de tous ces ordinateurs, tablettes et téléphones, ni les matériaux, ni la main d'œuvre, etc... alors oui cela sonne comme un discours écologiste redondant, déjà entendu, sur la pollution, la consommation et l'éthique du travail des enfants du tiers-monde. Pourtant si le discours se répète c'est bel et bien que la réalité reste la même. Derrière ces apparences de plus en plus sophistiquées, édulcorées, mirobolantes persistent les inégalités, la domination, la faim, la misère, les maladies, etc... là encore on me dira soit que tout le monde le sait et en a conscience, soit que le tableau n'est pas si noir que ça. Seulement je pense que c'est justement parce que ces injustices restent invisibles qu'elles persistent, et elles restent invisibles parce qu'on ne veut pas les voir et parce qu'on se justifie toujours par le fait qu'elles diminuent, ce qui est logiquement insuffisant, inacceptable, et pratiquement faux.
Prendre conscience de l'invisible, c'est voir au-delà du visible. C'est arrêter de croire à l'immatériel, car tout ce qui est, est matériel. Cela veut également dire que s'engager c'est agir, et qu'agir c'est s'engager. Changer ses idées ne change rien si on ne change que ses idées, il faut changer ses actes. Pour autant les idées sont le fondement même du changement. Les idées se transmettent, elles sont les fondements des projets. Mais les idées bien que semblant immatérielles sont toujours incarnées, portées par des actes et des actrices ou des acteurs, et toujours visibles. C'est aussi cela ne croire que ce que l'on voit, car si tu me dis : je suis ceci ou je suis cela, qu'est-ce qui me le prouve sinon si je te vois être ceci ou être cela ? Et comment ne pas alors comprendre qu'être quelqu'un c'est toujours agir ?